mardi 26 mai 2020

CYNÉGÉTIQUE ET SPORTIVE, LA REVUE BIEN NOMMÉE

#PourCeuxQuiSontPressés
Deux bizarreries atteignent les dernières années de la Gazette des sports, on peut évoquer deux bizarreries. Et de une : La Gazette, sans crier gare, se métamorphosa en Revue cynégétique et sportive. Et de deux : sous ce titre, c’est trois - et non pas deux années comme l’annonce l’incontournable Thiébaud - qui parurent. Voilà qui suffirait à faire de cet ensemble une rareté. Or, les raretés ont beau être rares, elles peuvent parfois être rasoir. Ce n’est pas le cas ici, chaque numéro donnant à lire des nouvelles, des historiettes, des anecdotes, des conseils et même des annonces très divertissantes.



Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même
Trois années illustrées
C’est donc en 1892, 1983 et 1894 que la Revue cynégétique et sportive parut. Le bibliographe, qui ne doit pas rougir de sa faute, lui qui en fit si peu, eut cependant raison de relever l’abondance de l’illustration Cette revue consacrée exclusivement et dès sa naissance, à la chasse et à la pêche en regorge : vignettes de rubriques, culs-de-lampe, lettrines et nombreux hors-texte. Certains sont de Frédéric Masson dont le don d’aquarelliste est toujours célébré aujourd’hui. Le garçon ne se débrouillait pas mal non plus à l’écrit comme nous pouvons le lire au fil de quelques articles de la revue. Guydo, pseudonyme du baron Guillaume d'Orgeval, qui fera plus tard les beaux jours de la Semaine de Suzette, donne aussi quelques vignettes amusantes qui viennent rythmer les pages de la revue. Or, si l’habit ne fait pas toujours le moine, ici c’est le cas puisqu’il y autant à voir qu’à lire.
l'invite du chasseur de Guydo
De grands noms, mais pas que
En effet, Cerfon de La chasse sous terre et de La chasse à courre du lièvre, Levesque connu pour ses Déplacements, Comminges dont les ouvrages d’équitation ont parfois été illustrés par Crafty, Emile Maison dont le Poil et plume nous mena dans les cinq parties du monde - pour ne citer que ceux-là – ont prêté leur talent à la Revue. A côté de ces écrivains cynégétiques bien établis, apparaissent d’autres collaborateurs dont quelques-uns donnent de vraies bonnes pages à lire. Nous pensons entre autres à ce Sarcé qui fait une délicieuse et tendre oraison funèbre de Tom, un braque « qui ne payait pas de mine, car il était mal coiffé et d’une couleur indécise tirant sur le gris sale. Mais en revanche quels yeux pétillants d’intelligence ! » Nous pensons aussi S. Vitrey de Bourbonne qui brosse le portrait du loup dans les Vosges en n’oubliant pas de saupoudrer son propos de quelques anecdotes savoureuses dont celle, par exemple, de ce loup, neutralisé à grand renfort de poison, qu’un gars du coin rapporta dans son village en se vantant de l’avoir tué à coups de bravoure et de bâton. L’auteur, inquiet de la disparition de la dépouille lupine, parvint à retrouver sa trace. Il mit en garde les villageois : « les dames étaient à la messe du dimanche ; et les maris surveillaient dévotement ce rôti à la strychnine, lorsque notre petite confidence mit fin aux préparatifs culinaires. »
le trait élégant de Frédéric Masson

Superstition et munition 
Au fil des numéros, Henri Torius et Paul Montserbé nous présentent aussi les équipages de chasse à courre. Il y est question par exemple de l’équipage du comte Raoul de Rochebrune que l’on voit reparaitre quelques numéros plus tard, le fusil à la main, auréolé de ses succès bécassiers. La chasse occupa tant Rochebrune que c’est en chasseur qu’il se fit représenter au sommet de sa tombe. Côté chassés, le loup, les ours, les canards sauvages sont mis à l’honneur au même titre que les perdrix qu’un certain Fallières aime à aller, tôt, « trouver encore aux chaumes d’où elles partent de bonne heure pour aller faire la sieste dans les landes et les champs de genêts. » Mais déjà en 1892, Hublot du Rivault dans une brève, affirme que  « bientôt, chez nous, la caille deviendra légendaire. » On oublie cette triste prédiction en lisant les exploits des chiens broussant dans les ronciers bretons, le récit d’une chasse à bicyclette ou celui du premier lièvre que chassa M. d’Aigny, encore garçonnet. Il lui en coûta 4 francs et la confiscation de son fusil. Quant au sanglier, il est souvent à l’honneur dans ces pages et parfois avec drôlerie comme dans  ce « 13e  sanglier de mon cousin V… » qui mêle superstition et munition !


Vernis blanc de l’Ancien Cocher et Eau de sang

Cette revue qui ne se targua pas d’être la plus brillante ni la plus lancée de l’époque, n’en reste pas moins une des plus aimables. On y glane de bienveillants conseils toujours donné avec gentillesse. Ainsi Frédéric Masson, dont les représentations de chiens firent la réputation, considère que « chacun a droit incontestable de croire que son chien est un phénix et de le crier sur les toits. Mais il faut cependant rester dans le vraisemblable si on ne veut pas se voir contredire ». Comminges, lui, donne ses trucs de sellerie : nous aurions bien aimé jeter un œil sur le Vernis blanc de l’Ancien Cocher et sur l’Eau de sang, parait-il formidables pour maintenir les vieux harnachements « qu’on veut user jusqu’au bout ». Quant au sieur d’Aignay qui reconnait que « c’est en chassant qu’on devient bon tireur »,  il prend soin de mettre un bémol à cet adage bien connu : « il est certain que la pratique de la chasse ne suffit pas et qu'il faut encore posséder les dispositions naturelles nécessaires pour devenir à peu près certain de ses coups et qu'on voit des chasseurs rester, en dépit d'une grande pratique, maladroits pendant toute leur vie. Mais ces chasseurs sont des exceptions qui se rencontrent parmi tous ceux qui se livrent aux exercices du corps, quels qu'ils soient, et à ceux-là on peut donner un conseil, celui d'abandonner la chasse et de choisir autre distraction. » Une autre distraction ? Pourquoi pas celle de se constituer une jolie bibliothèque de livres de chasse qui font voyager dans le temps et l’espace, qui font rêver, frémir et rire. © texte et illustrations villa browna
 
La Revue qui a permis de rédiger cette lorgnette est la suivante:
Revue cynégétique et sportive
Saint-Étienne, 1892, 1893, janvier- 9 septembre 1894.
Dernières années de parution, sous un titre renouvelé, de la peu commune Gazette des sports.
In-4, demi-reliure éditeur. Nombreuses figures.
Th.331 qui ne mentionne que deux des trois années.
infos & commande

lundi 27 avril 2020

LE SEIZIÈME GUILLOTINÉ




La description des deux documents, reliés en un volume, qui ont permis la rédaction de cette lorgnette est à retrouver en fin de lorgnette.


Une bouffée d’air d’autrefois s’échappe de cette sobre percaline bleue dans laquelle ont été réunis deux témoignages du procès, de la condamnation et de l’exécution du roi Louis XVI. L’un est une grande plaquette in-4 de 16 pages recensant les députés qui prirent part au votre qui allait décider du sort du roi, l’autre est, dans un format in-12, le récit, station après station du chemin de croix royal.


La librairie, métier à risque
Ce récit, ce sont deux libraires qui se risquèrent, en 1793, à l’imprimer et le diffuser. Le risque était réel, puisqu’ils furent guillotinés en 1794, précisément pour l’avoir fait. N’ayant vu dans ce projet, un peu naïvement, qu’une aubaine commerciale, se croyant protégés par une loi de la presse bien incertaine en vérité, ils avaient sereinement proposer à la vente leur compilation. Elle comprenait la liste comparative des cinq appels nominaux faits sur le procès et le jugement de Louis XVI, la déclaration de Louis à la Convention, le discours prononcé à la barre par Raymond de Sèze, le résultat du scrutin sur la peine à infliger à Louis, des observations de ses défenseurs, Tronchet et Lamoignon Malesherbes, le testament de Louis XVI et enfin la relation des vingt-quatre heures qui précédèrent sa mort.


Le détail qui tue
Ce faisant, c’est une épée de Damoclès qu’ils suspendaient au-dessus de leur tête ou, pour être dans le vent du boulet, le couperet qu’ils rapprochaient de leur cou. En ne métamorphosant pas la princesse Elisabeth en citoyenne, en laissant couler des larmes sur les joues des soldats qui escortèrent la charrette du roi, ils signèrent leur arrêt de mort. Le plus surréaliste dans tout cela restant que ce ne furent pas les larmes qui fâchèrent les censeurs, mais la mention même de présence militaire : on ne voulait pas, en haut lieu révolutionnaire, qu’on put se figurer que la foule avait songé, ne serait-ce qu’un seul instant, à sauver le citoyen Capet et que c’était pour cela que l’on avait mis en rang les soldats.






Autodafé monoéditorial
Là où, durant le procès, Thomas Levigneur se défendit mal, Jacques-François Froullé répondit avec logique et sérénité. Il aurait pu économiser sa salive et sa sueur. Leur compte était bon, avant même d’avoir été posé. Les deux hommes avaient pourtant bien mené leur barque jusque-là, commençant petit, avançant pas à pas. Froullé, un ancien colporteur, reçu libraire en 1771, devint en 1791 imprimeur. Sa boutique, quai des Grands Augustins, fut mise sous séquestre, ses biens restitués à son gendre et successeur, Nicolas Moutardier, mais seulement en 1795. Levigneur, libraire à Paris, était quant à lui resté attaché à sa Normandie natale comme le prouve le séquestre de ses biens qui eut lieu à Rouen. A 60 et 47 ans, les deux infortunés compères, traduits devant le tribunal révolutionnaire pour avoir « cherché à perpétuer l’amour de la royauté par les regrets sur le sort du tyran », furent condamnés à mort le 13 ventôse, autrement dit le 3 mars 1794. Le juge Dobsent qui aimait les choses bien faites ordonna de surcroît « que l’ouvrage sus-énoncé [soit] brûlé au pied de l’échafaud par l’exécuteur des jugements criminels. »


Kirk, Spock et la téléportation historique
Seuls les quelques volumes déjà vendus échappèrent au feu de joie. Et c’est une veine, car il suffit de lire une page au hasard pour être illico propulsé dans le Paris de l’hiver 1793. Il n’y a en effet rien entre nous et ces funestes journées de janvier : ni érudition d’historien, ni vernis temporel, ni arrangement d’écrivain. Les faits sont là, écrits, décrits, listés au jour le jour. C’est un peu comme si on entrait avec le capitaine Kirk et monsieur Spock dans la cabine de téléportation de l’Enterprise et qu’on en ressortait un instant plus tard, le 15 janvier 1793, en pleine Assemblée, au moment où commence le premier appel nominal. C’est comme si les petites affaires que Kirk et Spock nous avaient laissé le temps de musarder une semaine dans les parages, exactement jusqu’au 21 janvier, date du baisser de rideau. 






Lèze-Nation
Parmi les pages les plus troublantes que l’on y trouve, il faut compter les « déclarations et observations faites par plusieurs députés aux appels nominaux » qu’une note de bas de page précise être « signées, déposées à l’instant sur le bureau des secrétaires ; et celles qui ne sont pas signées, prononcées à la tribune de vive voix, par chaque député, lors de son appel ». A la première question qui leur avait été posée ̶ « Louis est-il coupable de crime de lèze-Nation, et de conspiration contre la sureté de l’Etat ? » ̶ les réponses furent diverses. On recensa de nombreux « oui » laconiques, d’autres argumentés, des « p’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non », des « c’est à voir », des « je m’en lave les mains ». Il y eut aussi des « non », d’autant plus courageux que la réponse était faite au vu et au su de tous. Le recours au bulletin secret aurait sans doute donné un autre résultat.





Ceux qui se sont brûlé la cervelle

Dans cet ouvrage comme dans la plaquette qui le suit, on peut détailler un tableau des votes des Députés de la Convention nationale. Si celui de l’ouvrage de Levigneur et Froullé est plus précis quant aux réponses apportées à la question « quelle peine sera infligée à Louis ? », celui de la plaquette renferme un supplément d’âme. Les impeccables pliures de la couverture bleue indiquent qu’elle fut mise en poche. Et puis, surtout, les commentaires ajoutés à l’encre noire par une main sûre, vingt-trois ans après les faits, animent le document. En face de certains noms, ont été tracées les mentions « mort » ou « sorti en 1816 ». Et encore : au bout de la ligne concernant Boissy d’Anglas, a été écrit « Pair de France », au bout de celle d’Alquier « ambassadeur à Rome ». Point d'exclamation et trois petits points semblent bel et bien sous-entendus.
Cette main anonyme est clairement royaliste, comme le sont à l’évidence ceux qui ont imprimé la plaquette. Nous en prenons pour première preuve, l’ajout d’une colonne d’observation qui fait état des destinées de certains des régicides. On ouvre le bal avec Ferraud [Féraud], assassiné dans la Convention le 21 mai 1795 par les insurgés du 1er Prairial. Sa tête coupée fut mise au bout d'une pique et présentée à Théodore Vernier, président de la Convention, et à l’insaisissable Boissy d'Anglas qui la salua. Suivent les condamnés à la guillotine du 17 juin 1795. Beaucoup de ceux-là tentèrent le suicide à la Romaine sans toujours y parvenir. Viennent ensuite les fusillés du 10 septembre 1796 au camp de Grenelle, châtiés pour avoir participé à la conjuration des Egaux. Et puis, sont listés ceux qui se sont « brûlé la cervelle » et les quelques-uns qui firent les intéressants comme Conhey, « emprisonné à Melun, [qui se brisa] la tête contre les murs de sa prison ».





Je pardonne de tout mon cœur
Lors de la première Restauration, la fureur de la révolution fut relativement gommée par une amnésie encouragée pre-mortem par Louis XVI qui avait écrit dans son testament : « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet ». Ce statu quo fut ébranlé par les Cent-jours. Et si le 12 janvier 1816, une loi générale d’amnistie fut accordée par Louis XVIII, à« tous ceux qui, directement ou indirectement, ont pris part à la rébellion et à l’usurpation de Napoléon Bonaparte », elle en exclut les membres de la famille Bonaparte et « ceux des régicides qui, au mépris d’une clémence presque sans bornes, ont voté pour l’acte additionnel ou accepté des fonctions ou emplois de l’usurpateur, et qui par-là se sont déclarés ennemis irréconciliables de la France et du Gouvernement légitime […] ». Tous ceux-là furent sommés de quitter la France avant un mois, perdant au passage leurs droits et biens. « Chateaubriand lui- même, si prudent en 1815, écrit Emmanuel Fureix, considéra en 1816 le testament de Louis XVI comme invalidé par l’histoire récente : « Leur propre fureur [des anciens régicides] a effacé la clause du testament de Louis XVI, qui les mettait à l’abri : la justice a repris ses droits, et le crime a cessé d’être inviolable ». « En vain le testament de Louis XVI [assurait] la grâce aux coupables ; un esprit de vertige les saisit ; ils [déchirèrent] eux-mêmes le testament ; ils ne [voulurent] plus être sauvés ». C’est tout cela qui est contenu dans la mention laconique « sorti en 1816 ».


La lecture de ces deux documents est salutaire. Outre l’émotion qu’elle procure, elle ouvre une porte d’entrée sur la Terreur-comme-si-on-y-était. C’est aussi un aiguillon qui nous pousse à nous intéresser non plus seulement aux dates et aux faits mais aux acteurs de cette révolution qu’on envisage trop souvent comme un tout, oubliant, c’est bien commode, qu’elle fut le joujou d’individualités dont les noms, les choix, les destins révélés donnent chair ce chapitre de l’Histoire de France trop souvent intellectualisé. ©texte et illustration villa browna



Le recueil qui a permis la rédaction de cette lorgnette est constitué de:
Liste comparative des cinq appels nominaux faits dans les séances des 15, 16, 17, 18 et 19 janvier 1793, sur le procès et le jugement de Louis XVI, avec les déclarations que les députés ont faites à chacune des séances, par ordre de numéros ; suivie de la déclaration de Louis à la Convention, par laquelle il interjette appel à la Nation du jugement porté contre lui, et du discours prononcé à la barre par Desèze ; immédiatement après, le résultat du scrutin sur la peine à infliger à Louis ; des observations de Tronchet et Lamoignon Malesherbes, ses défenseurs ; du testament de Louis XVI ; et enfin de la relation des vingt-quatre heures qui ont précédé sa mort
Paris, Levigneur et Froullé, 1793, VIII-56-109 p.
In-12, sous brochage d’attente brun.
Exemplaire non rogné et bien blanc.

Suivi de
Tableau des votes des députés de la convention nationale, dans le procès de Louis XVI
Londres et les principales villes de l'Europe, chez tous les marchands de nouveautés, (s. d.)
In-4, couvertures bleues conservées. Pliure en croix sui suggère que la plaquette pouvait être transporté, pliée en deux, dans la poche. 16 pp.
Le tableau à proprement dit est précédé du titre : «Tableau des votes des Députés de la Convention nationale, dans le procès fait en janvier 1793, à l’infortuné Louis XVI, Roi de, qui a été condamné à être décapité le 20 du même mois, et exécuté le 21 dudit, sur la place Louis XV, dite de la Révolution». Ces mentions manuscrites ont été ajoutées à l’encre noire.infos et commande



Biblio

Edmond Biré, Les défenseurs de Louis XVI
Alain de Dieuleveult, Mort des Conventionnels. In: Annales historiques de la Révolution française, n°251, 1983. pp. 157-166.
Annie Duprat, Un réseau de libraires royalistes à Paris sous la Terreur (I). In: Annales historiques de la Révolution française,n°321, 2000. pp. 45-68.
Emmanuel Fureix, Regards sur le(s) régicide(s), 1814-1830, Siècles, 23 | 2006, 31-45.

jeudi 26 mars 2020

UN DUC SUR SES GRANDS CHEVAUX

C’est de trois livres dont il s’agit ici. Deux publiés à cinquante ans d’intervalle, l’un en 1842, l’autre en 1894. Ce ne sont pas seulement ces cinquante ans qui séparent les images qui les illustrent et qui, tour à tour, s’offrent à notre regard. C’est bien autre chose encore qui les différencie.

A cheval
Les illustrations du premier livre sont de délicieuses lithographies de cavalières qui, bien que sanglées serré dans leur tenue d’amazone, galopent souples et sans frein. Les secondes sont les photographies d’un maitre écuyer amidonné et précis. Outre les procédés distincts, c’est l’ambiance générale qui oppose le plus ces images. En 1842, nous sommes toujours en plein romantisme et ça se sent. Le procédé implacable de la photographie, les révolutionnaires industriels marquent de leur empreinte les illustrations de 1894. Et pourtant, pourtant, on sent dans chacun des deux livres, un penchant exclusif pour les chevaux et l’art de les monter. Les deux auteurs n’ont que l’équitation en tête.

Les dames Aubert
En 1842, P.A. Aubert, qui a « formé tant de ces amazones romantiques délicieusement croquées » ici par Henry de Montpezat, dans le sillage évident d’Alfred de Dreux, gronde pour rire celles qui « sur les Champs-Élysées, font galoper leurs chevaux à toutes jambes à travers les diligences et les malles-poste, riant comme des folles, le corps penché sur l'encolure et faisant de grands gestes des bras ! » Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! On aurait bien envie de lui rappeler cette maxime éternelle puisque c’est lui qui leur a donné cette maitrise qu’il raille. C’est lui encore qui a demandé que la queue de la jupe soit assez raccourcie pour que le cheval ne se la prenne pas dans les sabots. Lui toujours qui a préconisé que pour mettre en selle l'amazone, on n'offre désormais au pied de la dame que la main gauche, la droite allant soutenir le bras gauche de la dite cavalière, près de l’aisselle. Plus sensuellement encore, il concède qu’on « peut aussi placer la main droite un peu au-dessus de la hanche, ce qui est plus gracieux », mais seulement si la dame est leste et légère, en un mot si elle désirable.

Charlie Gatines
Gatines, lui, en 1894, se sert de la photographie pour appuyer son propos qu’il expose aux très sérieux officiers de Réserve et de l’armée territoriale, muni de l’imprimatur, rien que cela, du Ministère de la guerre. Qu’il soit à pied ou à cheval, il se met en scène avec une rigueur d’expression, fait détourer la quasi-totalité des images pour que notre œil ne soit distrait. Mais, mauvaise herbe que nous sommes, nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer sa moustache bouillonnante et sa cambrure qui fait relever un tantinet trop les pans de sa jaquette courte, lui donnant, bien malgré lui, une dégaine à la Charlot. Nous voilà riant sous cape.



Sommet de grâce
Mais ne croyez pas pour autant qu’écrire une lorgnette soit seulement une partie de plaisir. On ausculte le livre que l’on veut présenter, on tripatouille ses connaissances, on glane les documents qui nous serviront à l’éclairer, on tâche de discipliner ses idées folles. On écrit, corrige, coupe, jette, on voit rouge de temps en temps, on rit souvent, on s’étonne à tous les coups. Et puis, parfois, comme aujourd’hui, on atteint un sommet de grâce. Parce que ces deux livres que nous venons d’entrouvrir font partie d’un ensemble de trois qu’avant notre mise aux arrêts nationale, nous avons eu la joie de recueillir à la librairie. Le troisième est une mine lexicale et iconographique. En « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé », Pellier, écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat, donne au cavalier d’alors comme à celui d’aujourd’hui un épatant vade-mecum. Chaque mot, chaque expression est traitée sous la forme d’une sage définition avant, souvent, de glisser sur une réflexion, une considération pratique, un fait historique. Une riche iconographie vient appuyer ce Langage équestre que d’amusantes vignettes de Pierre Gavarni rythment en toute bonne humeur.



Trois livres pour un duc
Ces trois livres d’équitation figurèrent en bonne place dans la bibliothèque du duc de Vendôme. Son ex libris, les envois qu’ils renferment prouvent l’attachement qu’il eut pour eux. Emmanuel d’Orléans (1872-1931), fait duc de Vendôme en 1895, était l’arrière-petit-fils de Louis-Philippe, le fils du prince Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon et de la duchesse née Sophie-Charlotte de Bavière, la sœur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche, " Sissi " pour ses intimes que nous sommes tous. Il suivit une formation militaire à l'Académie militaire de Wiener Neustadt, fut nommé sous-lieutenant de cavalerie par François-Joseph, son oncle, l'empereur d'Autriche, avant de rentrer à Neuilly où il tint brillamment son rang et salon.



Cadors de paddock
Les trois livres furent écrits par des cadors de paddocks. Par ordre d’ainesse, j’ai nommé P.A. Aubert, (1783-1863), élève de Pellier père, qui fit construire le manège de la rue de l’Arcade, non loin de la Madeleine et qui s’illustra, on l’aura deviné dans les reprises de dames; Pellier fils, Jules de son prénom (1830-1904), écuyer-professeur – qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées, à l’intérieur du triangle formé par l’avenue de la Grande-Armée, la porte Maillot et l’avenue Foch, triangle de jeu des centaures et centauresses de l’époque ; et René de Gatines (1853-1902) qui fut surnommé par la duchesse de Mecklembourg « premier écuyer de France ».





Un clin d’œil ! A qui ?
Or, c’est dans la réunion de ce trio en culotte de cheval que réside la grâce. Dans un écho mondain paru dans Le Matin du 1er mai 1899, on a en effet surpris nos trois écrivains-cavaliers faire au même endroit, au même instant, un clin d’œil à qui ? je vous le donne dans le mille, au duc de Vendôme lui-même. Lisez seulement : « La Société équestre l'Etrier vient de donner, au manège Pellier, lieu habituel de ses réunions, sa dernière fête parée de la saison. Et, certainement, ce fut une des plus brillantes de l'année. Autour de LL. AA. RR., le duc et la duchesse de Vendôme, une assistance élégante et choisie se pressait dans la tribune, trop petite, du manège. […]M. de Gatines a présenté ensuite, en haute école, son cheval Epatant et, pour terminer, a eu lieu la reprise des dames [qu’Aubert sut si bien animer], sous la direction du comte de Cossé-Brissac, le sympathique président de l'Etrier. […]Entre les deux reprises, M. le comte de Cossé-Brissac, dans un petit speech fort galant, a salué le duc et la duchesse de Vendôme, rappelant les “anciennes traditions de l'équitation française, conservées dans ce manège, propriété d'une famille où le culte du passé et la religion du respect se sont unis pour transmettre au présent les galantes coutumes du manège de la Grande Ecurie” »



Coïncidences d’outre-tombe
Ces coïncidences d’outre-tombe sont délectables, presqu’autant que ces trois livres qui, pour deux d’entre eux, ont reçu un hommage manuscrit. Les photos de Gatines qui apparait, sec comme un coup de trique, très à son affaire; les délicieuses représentations romantiques des amazones d’Aubert; la riche iconographie du dictionnaire de Pellier ajoutent encore à leur valeur. Mais voilà. Nous avons interdiction de nous réunir et nous ne pouvons donc pas  laisser éclater notre joie autour d'une Bataille de Reichshoffen que nous aurions martelée sur la table qui aurait réuni quelques cavaliers bibliophiles de notre connaissance… Aussi, nous avons presque été tentés de sortir sur le pas de la librairie et de lancer haut et fort, dans les rues désertes de Paris, cette scie des cavaliers gaillards : « à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent ! » Nous nous sommes retenus à temps, considérant qu’il valait peut-être mieux nous restreindre à vous adresser cette lorgnette galopante.
©villa browna


LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE SONT DISPONIBLES À LA LIBRAIRIE
P. A. Aubert
Équitation des dames. Avec 20 planches lithographiées par H. de Montpezat
Paris, Chez L'auteur, Grande rue de Chaillot, 48, et à La Librairie Militaire de Gaultier-Laguionie, rue et passage Dauphine, 36. 1842.
In-8, demi-veau à coins cerise, dos à nerfs orné de rinceaux en noir et dorés. Couverture ornée d’une vignette conservée. Léger accroc au premier plat sans gravité, coiffe supérieure légèrement frottée. Très rares et pâles mouillures n’altérant aucunement les planches.

Envoi de l’auteur contrecollé en page de garde. « Hommage offert à Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours par l’auteur, son très respectueux, très humble et très obéissant serviteur Aubert. Le 19 7bre 1842. »
Bien complet des vingt planches lithographiées très belles, très élégantes et en même temps que très instructives d’Henry de Montpezat (1817-1859), peintre équestre et de portrait.
Reliure signée de Yseux successeur de Thierry Simier.
Ex libris de la Bibliothèque du duc de Vendôme.


René de Gatines
Conférence hippique – Les cinq mouvements clés de l’équitation. Avec photogravures hors texte, d’après les photographies instantanées de M. Gabriel
Paris, Legoupy, 1894.
In-12 carré, couverture en deux couleurs ornée d’une vignette conservée. 56 pp.
Envoi de l’auteur à « son Altesse Royale Monseigneur le duc de Vendôme », daté du 6 juin 1900. Dans cette conférence, l’auteur commente et développe le travail à pied de Baucher. Gatines (1853-1902), sportsman et écuyer français, fut élève de d’Abzac. Surnommé “premier écuyer de France”, il eut le privilège de monter les chevaux de Faverot de Kerbrech. Avec le comte de Cossé-Brissac, il fonda l’Etrier dont il fut un des animateurs les plus zélés.
Les photographies sont précises, qui présentent l’auteur en pleine démonstration.
Ex libris de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.


Jules Pellier
Le Langage équestre. Ouvrage renfermant 61 compositions inédites par Pierre Gavarni, 18 reproductions de photographies instantanées, 52 gravures des maitres de l'équitation. Deux planches en taille-douce
Paris, Delagrave, 1889.
In-4, demi-chagrin à coins, double filet doré, dos à nerfs orné. 11, 388 pp. Pâles mouillures éparses.
Ici se trouvent les « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé » ! Rédigé par un écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat - Jules Pellier qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées -, Le Langage équestre propose des définitions claires des termes courants : éperon, gourmette, martingale, carrousel… ; des institutions et des techniques : académies, courses, écoles, fantasia, longe, pirouettes, passades. Le tout complété par les biographies les plus essentielles : d’Aure, Pluvinel, Baucher, La Guérinière, Xenophon, etc. et des morceaux choisis.
L’un des deux planches dépliables présente son cours de haute-école, dispensé aux jeunes femmes.
Ex libris grand format de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.

jeudi 19 mars 2020

DUCHESSE DE PLEIN AIR


« Suivre la duchesse d’Aoste au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation, pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus. »

Drôle de princesse que cette Hélène de France qui, aux salons, au porto et aux honneurs préféra la brousse, la soif et les robinsonnades. Dans ses Voyages en Afrique qu’elle fit conjointement paraître à Paris et Milan en 1913, elle nous a livré ses « notes de voyage [qui] n’étaient pas destinées à être publiées » mais que, sur l’insistance de ses fils, elle nous offrit, illustrées de photographies prises sur le vif. 

Mappemonde [d’Hélène] de France
1913 ! Une belle année, vraiment, pour se retourner vers le passé, vers cette Belle époque qui, sous peu, allait disparaître, engloutie corps et âme dans les tréfonds des tranchées et des esprits.
C’est vers l’Afrique que le regard par-dessus l’épaule de la duchesse d’Aoste porte tout entier. Dans un premier voyage, ce sont l’Egypte, le Tchad, l’Ouganda, le Kenya qu’elle traverse; dans le deuxième, l’Afrique du sud, le Mozambique, le Zambèze et la Rhodésie, le Congo jusqu’à séjourner au lac de Banguéolo, sur les bords duquel Livingstone s’éteignit en 1873, la Tanzanie, et Aden au Yémen ; dans le troisième, le Kenya, «  paradis de chasse des Masaï », le Soudan, la Somalie et toujours Aden, port de désillusions tant pour Hélène que – vingt ans plus tôt - pour Arthur, obligés tous deux de rentrer chez eux.



La duchesse scandaleuse
« Il est écrit que nous ferons l'étonnement des gouverneurs sur les territoires desquels nous passerons. Dernièrement nous scandalisions l'un d'eux qui nous trouvait en bras de chemise, manches retroussées, faisant nos caisses et mangeant des oranges! », écrit Hélène qui subit plus qu’elle ne rechercha les étapes protocolaires et les stops logistiques chez les Européens d’Afrique. Seuls, l’air, le soleil, les autochtones, les animaux avaient grâce à ses yeux. Quelques rares rencontres la réconcilièrent avec la peau blanche, la plus saisissante étant celle qu’elle fit, au milieu de nulle part, avec celle qu’elle aurait peut-être bien aimé être : « Mon attention est bientôt attirée par une tache claire qui se détache sur la vaste étendue. C'est une enfant blonde, vêtue de toile bleu. La petite fille a déposé sa carabine; d'une main, armée d'un couteau, elle dépèce sa victime, un hartebeest, et de l'autre main, tient son chien. Près d'elle son Akikuiu debout, demi-nu, complète ce curieux groupe. J'interroge l'enfant. Elle me dit se nommer Elsa Thomas; elle n'a que treize ans et vit avec des frères et sœurs plus jeunes et sa mère qui fait du farming non loin d'ici, à Dandara. Evidemment c'est cette petite fille qui « fait la viande » avec son petit winchester. »


Ethnologue sans y toucher
Si la chasse fut son beau prétexte, on ne peut que constater qu’elle fut aussi portée par un goût de l’autre, une curiosité jamais rassasiée, un sens du carpe diem prononcé. L’évocation des petits matins, des odeurs, des vents coulis, la bonne humeur qu’elle mit à se décrasser à l’aide de sève de bananier, à se barbouiller de boue rafraichissante, à s’amuser de voir « [son] boy et [ses] petits bagages [partir] dans une mauvaise carriole aux essieux demi-brisés, raccommodés avec du fil de fer et que tiraient un mulet et un cheval de l’apocalypse », nous la rend hautement sympathique.
Elle l’est d’autant plus pour nous, lecteurs du XXIe s. qu’elle ne fait pas vraiment de différence entre son Monde et l’Afrique. Sa plume ne ridiculise pas, ne juge pas, se met au service d’un vrai talent de l’observation dont elle a tiré une véritable faculté d’adaptation : « Un chef, petit roi, à figure vénérable, s'approche, un arc à la main. Il vient m'en faire hommage. [Je lui fais dire] que son arc est beau, qu'il me plaît. Ce compliment le touche. Il lève la main droite dont le poignet disparaît sous les bracelets, la porte à hauteur du front et gratte la terre, d'abord avec un pied puis avec l'autre. C'est là une grande marque de respect. » Ce sens de l’observation s’accompagne d’un penchant pour les comparaisons, souvent inattendues, qui la pousse à rapprocher les Européens de leurs Colonisés : « Je monte à cheval et je rejoins à temps les chasseurs pour assister à la  poursuite d'une hyène à museau pointu. Une flèche l'abat, la bête roule à terre. Ici et là des oiseaux sont aussi percés des flèches meurtrières. Un lièvre se lève, il provoque une vraie débandade. Ce sont des sauts, des cris de joie.... On se croirait en Espagne. »




 Pied d’égalité
Si la duchesse d’Aoste ne fit jamais le caméléon comme Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt, elle ne tenta pas non plus l’immersion comme Leni Riefenstahl qui « émerveillée par la lecture des Vertes Collines d’Afrique d’Ernest Hemingway, lit-on dans Jeune Afrique, et par les photos des guerriers noubas de George Rodgers, [… troqua] la caméra pour un Leica et trois lentilles de 35, 50 et 90 mm, [multipliant] les reportages, au plus près des corps, [jusqu’à se fracturer le thorax, renversée] par un guerrier lors d’une danse traditionnelle ». Elle inventa cependant une manière d’être qu’elle seule put mettre en pratique. Et pour cause. Il n’est pas donné à tout le monde d’être la fille du prétendant au trône de France, en exil, et la petite-fille du roi Louis-Philippe autant par son comte de Paris de père que par sa mère née Montpensier.
Elle considéra que cette naissance la plaçait sur un pied d’égalité avec les chefs et les rois qu’elle côtoya au fil de ses voyages. Jamais, elle ne changea d'avis. Encore en 1920, bien après les aventures contées dans ces Voyages que nous feuilletons, la chasse l’amena devant Tombouctou où elle croisa le chef touareg Chebboun. Ils se regardèrent, ils se comprirent. Le nomade lui tendit sa dague dont il ne se séparait jamais, la montra à Hélène puis, dans un geste spontané, lui donna. En 1931, à Nice, on voyait encore « près d'elle, un livre posé, marqué par un singulier coupe-papier... un poignard qu'une chaînette attachait à un bracelet barbare... La princesse exploratrice, le regardait tendrement : “Avec lui, c'est toute l'Afrique équatoriale qui se lève dans ma pensée, le chef touareg qui le détacha de son poignet pour me le donner, m'a fait présent de son âme”.»



Arche d’alliance
Avec ce naturel à toutes épreuves qui fit partie de son caractère et que son éducation princière affermit, elle s’aventura ici et là avec une heureuse décontraction . Mais c’est par la beauté du continent qu’elle sillonna, aussi par la beauté des gestes, des objets et des coutumes auxquels elle se frotta, qu’elle construit sa propre arche d’alliance entre elle et l'Afrique. Ainsi, quand l’orfèvre dont elle nous détaille le travail lui propose de lui faire une bague, elle suit les opérations avec un plaisir notable: « Avec un grand sérieux il prend la mesure de mon doigt, se servant à cet effet d'un jonc aplati et fendu par le milieu. Très peu de temps après il m'apporte la bague. Elle est d'un travail très fin: une tresse en filigrane appliquée sur un cercle d'or; des deux côtés, un crin de queue d'éléphant, si bien incrusté qu'on dirait de l'émail noir. »


Hérédité cynégétique
Qu’on ne se trompe pas pour autant. C’est en chasseresse accomplie et non en ethnologue amateur que la duchesse d'Aoste voyagea en Afrique. C'est en Angleterre, à Sandringham et en France - surtout à Eu et à Chantilly - que la jeune Hélène avait pris ce goût du plein air, du sport et des chasses à l’instar de la comtesse de Paris, sa mère. Celle-ci n’avait pas eu peur d’apparaitre, comme le raconte le marquis de Breteuil, « presque habillée en homme, fumant sans discontinuer, buvant des verres d'eau de vie comme un officier de hussards, partant pour la chasse chaussée de bottes de marais avec son fusil en bandoulière. » Les frères et sœurs d’Hélène étaient également tombé dans le carquois de Diane.  On pense surtout à son frère Philippe, duc d’Orléans, fidèlement accompagné, non par son majordome, non par son aide-de-camp mais par son… taxidermiste, le docteur Récamier qui naturalisa tous les spécimens prélevés en Afrique et en Arctique; et à son frère Ferdinand, duc de Montpensier, qui, de ses voyages en Asie et en Amérique, rapporta une importante collection d'animaux qu'il fit naturaliser par la célébrissime maison Rowland Ward. Pour ces trois-là, la chasse fut un quotidien qui déborda sur tout le reste : ainsi, Philippe, victime d’un accident à cheval, se fit mener à la messe de mariage d’Hélène, en chaise portée par quatre gardes-chasse du château d’Eu en grand uniforme bleu. 

Noblesse de la brousse
Pas étonnant donc que ses Voyages en Afrique regorgent de parties de chasse, les siennes, celles de ses acolytes habituels, au premier rang desquels la fidèle Susan Hicks Beach, celles des Africains qu’elle suivit avec passion. En la lisant, on s’aperçoit qu’elle aima la brousse, le crapahut, l’approche. Peut-être même plus que le tir lui-même. Elle le reconnut parfois noir sur blanc : « Partis ce matin pour la chasse à l'hippopotame, nous sommes arrivés trop tard. La marée montait et les chasseurs n'ont pu réussir à faire sortir de l'eau la grosse bête. Mais nous avons pu jouir tout au moins des péripéties de la première phase de cette chasse. »
Pas Tartarine de Tarascon pour un sou, la duchesse d’Aoste raconte si simplement ses aventures que c’est un peu comme si elle nous invitait à les vivre à ses côtés. La suivre au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus.



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE
S.A.R. Hélène de France, duchesse d’Aoste
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VOYAGES EN AFRIQUE Ouvrage illustré de 487 gravures, d’un portrait en héliogravure et d’une carte coloriée

Milan, Fratelli Treves – Paris, librairie Nilsson, 1913.
Petit in-4, reliure éditeur toilée, imitation crocodile. ‎Usures au dos. 
Frontispice, [5] pp. de lettre fac-simile, [2] pp. de table, carte dépliable, 369 pp. et de nombreuses planches hors texte. Mouillures principalement aux premières pp., légère déchirure sans manque à la carte. Fragilité intérieur à mi-volume.
Livre peu courant. Très vivant journal de voyage de la duchesse d’Aoste, abondamment illustré que l’on peut placer dans les très bons livres tant de voyage que de chasse.
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