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jeudi 28 mai 2015

BLAISE ET GLEIZES, deux théoriciens pour un même ciel

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS.   (C’est dommage : dans la suite du texte, on assiste à un dialogue d’outre-tombe, on remonte à contre-courant le long fleuve de la création, on compare cubisme, playmobil et smiley, on suit à la trace des noirs sauvageons) 

aquarelle originale d'Albert Gleizes
Drôle de voyage neuro-temporel qu’a effectué Albert Gleizes en 1950. Ce chantre de l’abstraction propose aux amateurs, rien que cela, de rentrer dans les Pensées de Blaise Pascal. Il fait paraître à Casablanca aux éditions de la Cigogne, un livre d’artiste de premier ordre, livre qui est arrivé entre nos mains enrichi d’une très belle gouache originale, de dessins originaux, de gravures en premier état et de la rare plaquette explicative qu’il rédigea dans la foulée.
A première vue, rien ne lie Blaise et Gleizes, ni le siècle dans lequel ils vécurent, ni leurs domaines de prédilection. Leurs années de formation les opposent, Gleizes (1881 - 1953) étant autodidacte, Pascal
(1623 – 1662) ayant reçu une éducation policée. Cependant, chacun à leur manière, les deux bonshommes furent des théoriciens hors-pair. Le Traité de l’équilibre des liqueurs de Blaise par exemple marque l’histoire de la mécanique et permet après que les méthodes du calcul infinitésimal aient été développées, à d’Alembert et ses successeurs de formuler la théorie générale des fluides. Du Cubisme que Gleizes cosigne avec Metzinger en 1912 légitime les peintres cubistes en affirmant que « le fait de se mouvoir autour d'un objet pour en saisir plusieurs apparences successives qui, fondues en une seule image, le reconstituent dans la durée, n'indignera plus les raisonneurs ».
C’est donc par le fil de la théorie que le courant passe entre eux deux.
 
 
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Le fil de la théorie d’une part et d’autre part l’expérience de la conversion qui les transforme tous les deux. 
Début novembre 1654, Pascal et quelques amis ont pris place dans une voiture qui les brinquebale via le pont de Neuilly. En le franchissant, les chevaux dérapent et se déportent sur le côté. Dans leur élan, ils défoncent le parapet et plongent dans la Seine. Pascal croit sa dernière heure arrivée. Mais l’attelage se rompt et la voiture stoppe en équilibre oscillant dangereusement entre la terre ferme et le vide. Les chevaux sont perdus, les hommes sauvés, Pascal sonné. Il ne sort que quinze jours plus tard de cet état comateux, état remplacé aussi sec, le 23 novembre par une extase qui le tient en transe de dix heures et demie du soir à minuit passé. Pour lui-même, il écrit alors une note brève, connue en littérature sous le nom de « Mémorial », qui commence par « Feu. Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, pas des philosophes ni des savants… » et s’achève sur le Psaume 119,16 : « Je n’oublierai pas ces mots. Amen. » Remarquez bien qu’il ne risque pas de les oublier puisque tout le restant de sa vie, il va coudre secrètement ce bout de papier dans l’ourlet de chaque vêtement qu’il porte. C’est un valet qui le découvrira par hasard après sa mort.
L’expérience est moins spectaculaire en ce qui concerne Gleizes quoique tout aussi décisive. Nous sommes en 1918. Albert Gleizes surgit d’on ne sait où et se plante devant sa femme qui est en train de peindre des acrobates. Les yeux exorbités, le geste débridé, il s’écrie : « Un truc terrible vient de m’arriver, je retrouve Dieu. Dieu existe. On ne peut pas se passer de lui ». Sa femme détache lentement son regard de sa toile et posément : « Allons bon Albert. Ne t’en fais pas. Prends donc une tasse de thé et tu verras tout ira mieux ». Puis, elle retourne à son ouvrage.
Madame Gleizes a visiblement sous-estimé l’impact de la révélation sur son mari. Ses recherches picturales se feront dès lors toujours plus spirituelles.
Par des chemins parallèles qui ne se croisent pas, Blaise et Albert sont arrivés à la même conclusion qu’il y a deux sortes de foi.  Elles sont humaine et divine pour Pascal qui constate que seule la foi divine ne peut pas être sujette à erreur, parce que Dieu ne peut ni nous tromper, ni être trompé. Elles sont humaine et artistique chez Gleizes pour qui, seule la foi artistique ne peut être sujette à erreur, parce que l’art ne peut ni nous tromper, ni être trompé. C’est ce qu’il y a de plus transcendant chez l’homme.
Et voilà qu’en 1950, le peintre part à la rencontre du penseur. Il met sa main au service des mots de Pascal. Le biographe de Gleizes, Peter Brooke, a vu dans ce livre d’artiste un testament en cinquante-sept eaux fortes. Ce ne fut pourtant pas un projet personnel puisque ce fut au contraire une commande de 1948 qui émanait de l’éditeur Jacques Klein. Pourtant Gleizes s’y jette à corps perdu. L’année 1949 sera toute entière consacrée aux illustrations des Pensées. Au fil des semaines, il se surprend à revisiter les différentes périodes de son travail depuis 1914. Sa concentration est intense, son engagement physique total. Il a 68 ans, une faiblesse aux yeux qui dégénère en inflammation. Il perdra l’usage de son œil droit l’année suivante.
du dessin à la gravure
L’exemplaire que nous feuilletons, un des 19 du premier papier, a ceci de saisissant qu’il nous permet d’approcher au plus près l’artiste dans sa démarche. Outre la suite en bistre de toutes les illustrations, il recèle une suite en noir de 15 eaux-fortes préparatoires, 3 dessins originaux et une gouache originale. Nous voilà parés pour remonter à contre-courant le long fleuve de la création, de l’image aboutie à l’image ébauchée.
du cubisme au smiley en passant par le playmobil
Les dessins préparatoires montrent des lignes et des courbes tracées d’une main sûre que seule l’encre vient adoucir
danses macabres
en décidant ici ou là de sortir un peu plus épaisse, un peu moins régulière. Gleizes appuie plus ou moins sur le papier comme il entaillera plus ou moins profondément sa plaque à graver. Toute trace de crayon à papier a disparu. Seul subsistent les traits d’encadrement. C’est au crayon également qu’il signe et paraphe les dessins.
Il n’est pas question de passer en revue chaque eau-forte et d’abord parce que la découverte de chacune d’elle reste une expérience rare qu’il faut tenter individuellement.
On peut cependant difficilement résister à en présenter une ou deux pour le plaisir d’y déceler le double apport pictural de Gleizes et de l’histoire de l’art universelle. Ne pense-t-on pas infailliblement aux danses macabres du Moyen-Age, à celle du cimetière parisien des Saints Innocents en devinant sous une arcade stylisée un squelette qui invite du bras un élégant mortel à le suivre. La tête de l’homme préfigure les yeux ronds des Playmobil et la bonhommie des smileys qui voient  successivement le jour dans les années 70.
 

L’icône de la Transfiguration de Théophane le grec, par ses lignes, ses montagnes géométriques annonce quant à elle le cubisme humanisé de Gleizes. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme et le cubisme qui fut d’avant-garde, moderne pour un temps, apparait désormais classique.

Quant l’ascension de la Vierge, vitrail d’aquarelle dans lequel on retrouve le bleu immuable de la robe virginal, il est détouré d’un noir immanent à l’art de Gleizes, qui n’est pas sans rappeler le cerne des vitraux. Parfois léger, parfois envahissant, il joue à cache-cache avec toute une palette de roses qui va jusqu’à virer au violet, mélange du bleu (la divinité) et du rouge (l'humanité). Dieu s'est fait homme, voilà ce que rappelle la composition de Gleizes.

Plus largement, le placement erratique du noir semble avoir conquis le XXe siècle laïc et religieux. A la Vierge de Gleizes on peut comparer la Psyché du maître verrier Louis Barillet (1880-1948). Autour des deux dames, les noirs sauvageons se répartissent sans logique créant un malstrom visuel digne du foutoir provoqué par les conflits armés du siècle qui les a enfantées.

Dans la plaquette qui fut le support de l’exposition qui accompagna à l’été 1950 la parution des Pensées de Pascal sur l’homme et Dieu, Gleizes donne « quelques explications pour aider le lecteur à pénétrer le caractère un peu mystérieux des illustrations qui accompagnent le
plaquette explicative
texte pascalien ». Il « espère qu’elles aideront le lecteur à suivre aisément les intentions de l’illustrateur. Ces intentions ne sont pas compliquées. […]  Pascal, géomètre et mathématicien, au XVIIe siècle, recouvra la raison de la réalité à ses divers échelons, il retrouva l’Homme et Dieu. Au XXe siècle, l’anticipation pascalienne ne saurait demeurer dans l’exceptionnel ; puisse cette édition du grand texte aider des bonnes volontés à se redécouvrir en reprenant conscience de l’Incarnation ». Gleizes ne forme pas de vœux pour le lecteur du XXIe siècle. C’est peut-être Guillaume Apollinaire qui s’en est chargé en synthétisant d’une phrase le travail du plus humaniste des cubistes : « La majesté, voilà ce qui caractérise avant tout l'art d'Albert Gleizes. Il apporta ainsi dans l'art contemporain une émouvante nouveauté. »

© texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral.

LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie:

[Albert GLEIZES]  Blaise PASCAL.  Les Pensées de Pascal sur l'homme et Dieu.

Casablanca, éditions de la Cigogne, 1950.
 In-4, en feuilles, couverture rempliée, sous chemise et emboîtage.

206 pp., suite des originaux et suite en bistre, suite des eaux-fortes préparatoires. Feuillet de publicité.
Un des 19 exemplaires de tête sur vergé de Montval à la main, filigrané aux armoiries de Pascal, contenant:
3 dessins originaux,
une gouache préparatoire,
une suite en bistre de toutes les illustrations du livre,
une suite en noir des 15 eaux-fortes préparatoires.
Parfait état de ce remarquable livre d'artiste illustré de 57 eaux-fortes originales d'Albert Gleizes dont plusieurs en hors-texte. Tirage limité à 235 exemplaires. 

Monod, Vol. II n° 8882, J. Loyer n° 21 à 77.

BIBLIOGRAPHIE
Peter Brooke, Albert Gleizes: for and against the Twentieth Century. Yale, 2001.Emile Picard,secrétaire perpétuel de l’académie des sciences, Discours à l'occasion du Troisième centenaire de la naissance de Blaise Pascal, célébré à Clermont-Ferrand. 

Catherine Mayaux, « Séduction du rite et conversion par l’art, de Huysmans à Claudel », Revue de l’histoire

des religions [En ligne]

http://www.exponaute.com/magazine/2013/07/10/gleizes-et-metzinger-binome-cubiste/
http://17emesiecle.free.fr/Pascal.php  http://www.academieduvar.fr/oeuvres/heures/heures2014/PerreauJacob.pdf 
 

jeudi 6 juin 2013

Sem et Proust, même combat: l'Acacia.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Sem retrousse le bas de ses pantalons, on croise les cadors du chic Karl, Boni, Rita et compagnie, on enfile le manteau de laine doublé de loutre de Proust).
Remonter dans le passé, c’est un peu comme voyager au loin. On se sent de la même planète que les indigènes que l’on croise, tout en ayant l’impression d’être étranger à leur monde, leurs us, leurs  codes. Du coup, le  Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers que Marcel Boulenger publia  en 1913 nous est particulièrement utile, à nous qui vivons à cent ans de distance des étrangers du XXème siècle. Qu’y lit-on dans ce vade-mecum ? Que quotidiennement, il faut  «faire au pas une fois ou deux  - pas plus ! – l’allée des Acacias, et rentrer au galop de cirque par l’avenue du bois»1 ! Le caricaturiste Sem avait prôné un autre usage de l’endroit. « Il se postait chaque matin dans l'allée des Acacias, dès dix heures, avec son ami Boldini. Sem avait une silhouette de jockey et ne se montrait en public que tiré à quatre épingles »2. Souvent rejoint par Helleu, ils détaillaient le monde du bois-joli qui est passé par ici - qui repassera par là (Vous vous souvenez ? un aller et retour : pas plus !). Ces matinées d’observation se verront cristallisées en 1901 dans l’Album des Acacias dont nous ouvrons la chemise cartonnée sur le haut de laquelle Sem, à l’encre noire, a écrit un envoi à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
L’allée des Acacias c’est un OVNI dans le panorama sylvicole de Paris. Après 1815, « la forêt du bois de Boulogne fut restaurée et 420 000 arbres plantés, cette opération de reboisement d'envergure réparant les saccages commis par les campements des armées alliées qui avaient coupé les arbres à un mètre du sol. Différentes variétés d’arbres furent plantées ; au côté de l’érable et du sycomore, du vernis du Japon, du tilleul et de l'orme, la préférence allait aux marronniers et aux platanes. Le baron Haussmann s'en explique dans ses Mémoires : « On doit à mon goût prononcé pour les marronniers des jardins de nos palais, l'emploi très généralisé de cette essence d'arbres dans nos plantations de tout ordre. Je m'accuse également d’avoir favorisé les platanes »3.  Le Tout-Paris ne pousse cependant pas son snobisme à entourer l’allée de toutes ses attentions pour la seule présence d’une essence inhabituelle, mais plus prosaïquement parce qu’elle est aérée et rectiligne alors que l’allée des poteaux est sinueuse. Pourtant  parfaite pour piquer un petit galop, elle ne fut de toute éternité descendue et remontée que lentement. La seule allure qui valait n’était ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic ! 
L'allée des acacias côté jardin et côté cour.carte postale
A 11 heures, un premier passage s’organise. Tandis que les curieux à pied investissent les bordures, pschutteux et élégantes se promènent croupe à croupe, mails-phaéton, cabriolets et autres landaus rivalisent. Quelques jeunes gommeux passent en coup de vent et leur font de temps à autre une queue de poisson. Puis, l’allée est désertée jusqu’aux alentours de trois heures de l’après-midi. Les cadors du chic à cheval daignent alors faire leur tour, tandis que tout le reste de l’humanité est parti vaquer à ses occupations ou plus extravagamment, est allé travailler.
Du noir et blanc dans la couleur

C’est l’heure bénie pour Sem. C’est le moment qu’il choisit de  fixer sur sa frise. Il croque un après-midi ordinaire, ni veille de  Fête des fleurs qui en juin met en émoi le bois, ni un jour de Grand prix à Longchamp qui transforme les allées en pistes de procession païenne. Sem et Roubille immortaliseront cet happening hippique en 1908 dans une frise que nous avons détaillée dans une lorgnette précédente. Dans la frise qui nous occupe présentement, les cavaliers du Tout-Paris daignent mêler la trace des sabots de leurs chevaux aux roues des imposants mails-coachs qui trimballent leur quota de badauds venus se rincer l’œil. Seulement deux voitures osent faire pétarader leur moteur, dont une conduite par un chauffeur ébène escorté d’un chien ivoire qui est l’unique personnage des 6 mètres de frise qui nous regarde dans le blanc des yeux, avec un sourire complice. Bien qu’allant à toute berzingue, l’automobile de Santos-Dumont ne fait peur à personne et semble quasiment être chargée par le colonel de Sancy et son acolyte en civil.
Pour galoper en suspension, le militaire a engagé ses bottes jusqu’à la garde dans les étriers. Mais enfin colonel, ça ne se fait pas ! Tout le monde sait qu’il faut pousser sur l’étrier de la seule pointe du pied et l’arrimer en descendant bas le talon. A regarder les élégants que Sem a dessiné, on voit parfaitement de quoi il retourne : outre donc,  Sancy, emporté par son triple galop lancé, Lindermann qui se tient à la perpendiculaire et a fortiori Blanche de Montigny qui monte en amazone, tous ont le port haut mais le talon bas. Or, Sem « fait, chose rare, des pieds et des mains ressemblants»4, ce qui nous permet de pousser à l'extrême notre observation. Autant dire qu'on en fera bon usage: prenez Fischof, par exemple, les mains sont gentiment posées sur le pommeau, les
Des étriers révélateurs
talons sont bien descendus mais les pieds sont en canard, sans doute dans leur position naturelle de marche. Le gaillard porte beau mais surtout confortable ! Ce «well-known French sportman» 5, avait épousé la fille du marchand d’art Sedelmeyer dont il fut l’émissaire à New-York de nombreuses années.  Emma
Mister Fishof et Docteur Dieu

Fischof, devint en 1890 et pour un bail, la maitresse de Docteur Dieu, comme l’appelait Sarah Bernhardt, alias Samuel Pozzi, qui créchait  avenue d’Iéna, à une encablure de la rue Dumont d’Urville où habitaient les Fischof. Voilà de quoi encore simplifier les choses ! Easy-going, lnotre gaillard ferme les yeux et en prend son parti. Sem donne à Eugène, un air réjoui, les mains et les pieds de celui qui prend avec bonhommie, la vie comme elle vient.
Derrière ce sybarite, à bonne distance tout de même, on retrouve Boni de Castellane qui a tant inspiré Sem. Ses mains à lui dépendent de ses coudes qui collés au corps se doivent  d’être un chouilla rejetés en arrière afin d’obliger le corps à se cambrer. La ligne est accentuée par le col dur et le haut de forme bien brossé et légèrement trop petit qu’il porte en avant. 
Dos à dos? non! cambrure à cambrure.
La cambrure à la Boni, ainsi que les procédés pour y parvenir se retrouvent adoptés par mademoiselle Rita del Erido qui mène de main de maitre son petit attelage. Elle fit la une de La vie au grand air mais aussi de Paris qui chante. Elle était née Margaretha Liebmann, en Allemagne, se fit passer pour Rita del Erido, écuyère de cirque et comédienne espagnole avant de devenir en 1910 madame Henri Duvernois, homme de lettres françaises. Dans sa nouvelle Gigi, Colette donne de cette amazone moderne un raccourci tourbillonnant alors qu’un héritier du sucre, «fit, pour un souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date habituelle. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de son visage implacablement beau».

Rita del Erido, Colette, que l’on retrouve toutes deux dans la frise de 1908 - En route pour Longchamp-En route pour Longchamp-  mais encore Montigny, Helly, Réjane, Balthy sont des femmes selon le cœur de Sem, à savoir, douées, libérées,  travailleuses, uniques en leur genre, en un mot assez fortes pour supporter que l’œil du dessinateur se pose sur elles. N’avoue-t-il pas un jour qu’il explique sa manière de travailler que si le modèle qu’il choisit « est une femme, avec une sorte de fureur sadique, [il] lui arrache sa voilette, [son] crayon lui fourrage ses narines, sous son fard [qu’il] racle, [il] récure ses rides […] C’est un crêpage de chignon, [il] la plume toute vive ».
Si parfois quelques dames ont pu s’affoler des attentions que leur prodiguaient Sem, ce n’est franchement pas le cas ici. C’est en effet le cadet des soucis de celles qu’il a élues pour figurer sur sa frise des Acacias. D’ailleurs, souvent, leur apparence et leur physique leur servent de marque de fabrique. Regardez la caricature que fait Sem de Louise Balthy. Liane de Pougy se souvient dans ses Cahiers bleus que « sa voix avait un charme extraordinaire, grave, sonore et modulée. Un jour une jolie femme-sotte dit à quelqu'un devant elle, devant Louise : « Louise est laide ». L'interpellée répondit : « Louise n'est laide que pour les imbéciles » 6.
Sem et Proust
chantres du cénacle des acacias
Mais les femmes du goût de Sem, ne sont pas celles selon le cœur de Proust. Elles ont cependant déambulé dans la même allée des Acacias, qui pour ces deux-là évoque ce que le Colisée ou le Carnegie Hall représentent pour d’autres : le lieu ultime où il faut paraître. Ce que Sem trace sur la pierre lithographique, Proust  le griffonne sur le papier : « On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres, l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias ».
L’allée, chez Proust, devient un tel mètre-étalon qu'il s’y référe à plusieurs reprises. « L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas dire : « Je suis l’Exposition de 1878 », mais plutôt : « Je suis l’allée des Acacias de
Boni-Anna-Hélie: les cousins et la "dot en gold"
1892. » Il semblait qu’elle eût pu y être encore. » La dame en question, c’est Odette, qui à la mort de Swann fait une double fin en épousant le duc de Forcheville et en mariant dans la foulée sa fille Gilberte à Robert de Saint-Loup. Proust avait offert à Saint-Loup la « peau blonde » et les « cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil » de son ami Boni de Castellane. En janvier 1908, quand il évoque dans une lettre à Reynaldo Hanh, la volée de coups de canne
assénées par Boni sur le crâne de son cousin germain Elie de Sagan, c’est pour prendre la défense de l’offenseur à qui l’offensé venait de chiper l’épouse, Anna Gould. Son « je crois que pour [Sagan] Gould est surtout Gold » faisait bien le pendant du bon mot qui avait circulé au moment du mariage de Boni : « Anna Gould est belle vue de dot ». Dans la frise, se trouve aussi Marcel Boulenger, comme on le voit bien, «rasé et très anglais»8, « jeune homme libre, énergique, délicat et mince qui s’obstina à sentir bon»9 même pendant son service militaire et qui entretint une correspondance avec Marcel Proust. Encadrée par la lucarne de sa voiture, la chevelure de
Réjane dans la lucarne
Réjane dont il sera le locataire en 1919, attire comme le centre d’une cible. Il y a encore Karl de Beaumont, le père d’Etienne, le grand ami de Marcel, chez qui l’écrivain passera son dernier réveillon en 1921 et à qui il fera sa dernière visite mondaine au début d'octobre 1922, avant de s’éteindre en novembre. Sem, lui, mourra en 1934. Les deux hommes auront  vécu sur deux trajectoires tout à fait parallèles, de celles qui ne se rencontrent pas. Ils auront tout deux passé indemnes le Rubicon de 14-18 dans lequel se noya le monde qu’ils avaient si bien croqué, Sem par les extérieurs, bas de pantalons retroussés et armé de son crayon Koh-I-Noor ; Proust de l’intérieur, emmitouflé dans son manteau de laine doublé de loutre, muni d’une plume mécanique au réservoir-fontaine intarissable.
 © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

Bibliographie:
1. Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers Marcel Boulenger P. Ollendorff, 1913
2. Charles-Roux, Edmonde.  L’irrégulière.
3. Gérard Peylet, Paysages urbains de 1830 à nos jours.
Derex Histoire du Bois de Boulogne : le bois du roi et la promenade mondaine de Paris
Ghislaine Bouchet, Le cheval à Paris de 1850 à 1914.
4.Sem.  collections du Musée Carnavalet : exposition. 1979.
5. New York times,  juillet 1910.
6. Liane de Pougy - Mes cahiers bleus - Plon – 1977

7. Proust, Du côté de chez Swann.
8. La vie parisienne 1904.
9. Jules Renard, Le Cri de Paris, 22 janvier 1899

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie: 
SEM. L 'Allée des acacias. 
Paris, s.l., 1901.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi,
marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Bien complet des 6 panneaux de 1 mètre de long chacun sur 52 cm de haut, et du papillon dactylographié en rouge. On y voit déambuler dans l'allée du chic par excellence, élégantes et dandys, automobiles et mails-coach, sportsmen, hommes de cercles, hommes de presse, femmes de scène, bref le Tout-Paris.

jeudi 14 mars 2013

Célébrons le billard, le cigare aux lèvres, la queue à la main.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS.  (C’est dommage : dans la suite du texte, on cambre les reins, on se familiarise avec une rondelle miraculeuse, le massé et le procédé). 
Antoine Lalanne, greffier de son état, supportait jour après jour «ces avocats qui prolongent trop les débats». On l’aurait plaint volontiers le brave homme et puis c’aurait été tout. On l’aurait vite oublié pour reporter nos lamentations sur l’objet favori de toutes nos attentions, à savoir nous-mêmes. Et nous aurions eu doublement tort, d’abord parce
que Lalanne avait un frère graveur et ensuite parce que ce scribouillard était un émérite queutard. N’écarquillez pas les yeux ainsi, ne nous égarons pas, arrêtez de glousser et entendez-moi bien : Lalanne, fonctionnaire de la cour impériale de Bordeaux, jouait furieusement au billard, voilà tout. Il l’avait tellement chevillé au corps ce passe-temps qu’il finit par y consacrer une plaquette de 22 pages réunies sous le titre laconique de Le Billard et illustrées de deux eaux-fortes de Maxime Lalanne.
 

 QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
   
Lalanne donc, demanda à son frère Maxime, « l'homme de l’eau-forte vive et claire […] à la pointe déliée, prompte, spirituelle […dont les] planches se distinguent toutes par une facture amusante, par un effet brillant et piquant » d’illustrer les deux textes, l’un en prose, l’autre en vers, qu’il avait écrit la tête  inclinée entre deux imposantes piles de dossiers, à la lumière blanche d’une lampe à essence Mille. Sans doute s’est-il balancé sur sa chaise cherchant l’inspiration en tirant sur sa pipe ou en crapotant un cigare de derrière les fagots. Pour les dossiers, la lampe et la chaise, rien n’est moins sûr. Pour le tabac, en revanche, on peut en être certain. Il suffit de regarder attentivement la page de titre gravée que composa fraternellement Maxime Lalanne. Le titre est placé dans un encadrement de jeunes branches bourgeonnantes qui s’entortillent autour de deux queues de billard. En haut de la page, la déesse des jeux trônant sur une boule de billard brandit un sceptre à tête de fou à grelots. De part et d’autre de la mention d’édition, une fillette tient un cerceau, un garçonnet actionne une toupie. Entre les deux enfants, a été dessinée une composition révélatrice. On y voit, une longue pipe orientalisante, une douzaine de cigares serrée par un lien, une bouteille débouchée, deux boules blanches, une rouge, et un compte-points de billard aux allures de boulier. Une telle nature morte pose bien son vivant et Antoine Lalanne, osez dire le contraire, nous apparait à 150 ans de distance encore bien sympathique.

   Il l’est d’autant plus, une fois qu’on a lu l’avant-propos et le poème primesautier qu’annonce cette charmante page de titre. L’auteur s’y fait tout d’abord gentiment cocardier en se demandant « d’où nous vient ce jeu ? On n’en sait rien. Mais il est trop récréatif, trop ingénieux, pour qu’il n’est pas une origine française ». Puis, il s’improvise cartomancien et prédit que  « le temps n’est pas éloigné où, à  l’égal du piano, le Billard occupera sa place dans la maison du père de famille ».

  
Puis Lalanne se met à rimer les attitudes, les gestes, les couleurs, les virtuosités du billard. Avant tout, le billard est ainsi fait «qu’il faut toujours que le joueur / Prenne une pose sans raideur / Qu’il ait du tact, de la prestesse, / Du dégagé, de la souplesse / Le coup d’œil sûr du bon chasseur, / Un esprit vif et de l’adresse». Pas embarrassé pour un sou par la contrainte de la rime, il décrit à plusieurs endroits des coups de carambole, le «coup sec [qui] fait rester en place», le coup bridé avec lequel il n’ y a «point de glissade, / On recule … pour avancer», ou encore le hasardeux coup de la «bille forcée [qui] / frappe la bande par sept fois , / arrive au but, et, relancée, / Toute fière, toute empressée, / Poursuit le cours de ses exploits». 
De la prestesse, du dégagé...





 
  Il s’amuse à jouer avec l’ivoire et le rouge des billes, le «blanc d’Espagne» crayeux qui macule le procédé, cette miraculeuse rondelle de cuir collée au bout de la queue inventée vers 1823, qui révolutionna le jeu en permettant de créer des effets avec la bille tandis que la craie permettait l’effet rétro. Il évoque également le vert du tapis, vert  que l’on retrouve aux lauriers de la couronne qu’il tresse à la tête de Berger, ce joueur hors pair qui exporta son savoir-faire en Amérique  et qui rédigea les Principes du jeu de billard, ce même Berger qui s’écria alors qu’il y avait pléthore de candidats qui cherchaient à se mesurer à lui : «Laissez-moi donc tranquille avec votre partie de billard, vous savez bien que je suis le professeur sans rivaux. Allons donc je ne le disais pas mais vous m’y forcez : il n y a qu’un seul joueur de billard et c’est moi Berger» ! Lalanne lui adjoint cependant deux challengers : Mengaut (ou Mingaud) «fameux joueur du premier empire qui pendant sa détention en Angleterre inventa la queue à procédé» et Sauret (Soret) « amateur gracieux du massé,  ce coup mirobolant» qui  consiste à contourner la bille à l’aide d’une trajectoire curviligne pour aller caramboler, une bille se trouvant plus ou moins alignée.

   Avant d’achever son aimable pochade, Antoine Lalanne, voulant prouver la supériorité sans partage du billard, le

compare au whist et au boston. Le graveur reprend à son compte la comparaison et  donne une eau-forte
partie de whist suicidaire
lumineuse du billard et une ténébreuse gravure de la partie de whist illustrant au plus près la vision de son frère : « j’aperçois dans l’inertie / quatre mortels, très-gravement, / Autour d’une table assombrie, / S’imposer respectivement / quelque bonne paralysie / Ou la goutte, ou l’apoplexie, / privés qu’ils sont de mouvement ».
   Enfin et pour finir de nous convaincre, l’auteur met une cerise sur le gâteau, une bille rouge sur le tapis vert. Il nous donne l’assurance d’un «jeu par lequel on digère et qui fait naître l’appétit ». CQFD ! Il n’y a donc aucun mouron à se faire. Le billard est un jeu d’intellect ET de gambettes. Sa pratique est pleinement  justifiée par «son utilité pour le corps qu’il exerce, pour l’intelligence dont il entretient les facultés, pour l’âme qu’il délasse, sans éveiller en elle ce qu’on nomme justement la fatale passion du jeu». Sans éveiller la passion du jeu...Candide Lalanne ! Laissons-le en paix. N’évoquons qu’à voix basse Eddie le Rapide l’arnaqueur de billard américain, incarné au cinéma en 1961, par Paul Newman qui plumait ses adversaires en jouant maladroitement les premières parties et qui rêvait de battre le champion Minnesota Fats. Dieu sait pourtant qu’Eddie-Newman avait la prestesse, le dégagé, la souplesse, le coup d’œil sûr qui plaisaient tant à Antoine Lalanne ! Où va le monde mon bon monsieur ? Je vous le demande.  © texte et photos villa browna | Valentine del Moral.

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
 
Antoine LALANNE Le Billard par A. Lalanne, greffier à la Cour impériale de Bordeaux, avec eaux-fortes.
Paris, Aug. Aubry, 1866. Plaquette in-8. Titre gravé, 22, [2] pp., deux planches hors-texte. Rare ouvrage sur le billard vantant le jeu, détaillant les coups, rendant hommage à deux joueurs de légende. Le titre et deux planches sont gravés par le frère de l’auteur, le grand aquafortiste Maxime Lalanne.
Béraldi, Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes - La Gascogne Littéraire, Slatkine, 1970, pp.176 - Auguste Aubry, Bulletin du bouquiniste, 1866, pp.805 - Fédération fçe de billard http://fr.scribd.com/doc/3479508/8/S%E2%80%99initier-au-masse .

lundi 17 septembre 2012

Saint-Amant ou la revanche posthume d’un Boit-sans-soif sur un Boileau.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on cause jaja et bouftifaille et on médite sur le verre à pied).
Galant militaire. détail
   D’inspiration bachique, jouissive et jubilatoire, la poésie de Saint-Amant (1594-1661) se refusa obstinément à suivre les règles de Malherbe, subit les foudres de Boileau et tomba dans un semi-oubli jusqu’au XIXème s. qui redécouvrit la liberté de ton de ses œuvres, pour une part réunies par l’éditeur Daré en 1649 dans un petit volume relié en vélin que nous feuilletons présentement.
   Théophile Gautier dans ses Grotesques a consacré un chapitre si gai et si imagé au poète qu’on aurait presque des scrupules à marcher sur ses plates bandes. Cependant en 150 ans, il en est passé de l’eau sous les ponts et on peut sans crainte ajouter deux ou trois idées à son éloge.

   
   On ne reviendra pas précisément sur les éléments de la vie de Saint-Amant d’autant plus sereinement qu’on ne les connaît pas. En revanche, on insistera sur les paradoxes du bonhomme qui s’auto-portraitura un jour « gros, gras, court, les yeux doux, le teint frais, les cheveux blonds et frisés comte allemand, la face épanouie, la bouche vermeille et la moustache en croc »  à l’image du Galant militaire peint au milieu du 17ème s. par Ter Borch et qui est toujours accroché, vous pouvez l’aller voir, au musée du Louvre. 

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Le melon par Saint-Amant

   Une première bizarrerie réside dans l’essence même de sa «littérature, toute imprégnée encore de la forte saveur de Ronsard» et qui donc aurait du être empreinte, par obédience, du gout de l’antique et de l’Italie. Or, Saint-Amant  avait fait l’impasse sur les langues mortes pour se concentrer sur les langues vivantes, l’espagnol, l’italien et l’anglais qu’il parlait parfaitement. A la trappe le latin et le grec ! Exit Rome aussi, leur succédané géographique ! Non seulement il n’a pas été ému par son passage dans la ville éternelle, mais il la railla joliment. Le Tibre devint un mauvais petit fleuve, un ruisseau qu’un nain franchirait d’une demi-enjambée et dans lequel une canepetière ne pourrait nager que d’une patte. On a l’air malin à bouder l’Olympe quand on s’appelle Marc-Antoine ; et ce mépris fait un peu chiqué quand on surprend à quelques poèmes de là, Apollon délaisser torche et violon,[…et ] garder en guise de vacher, un troupeau qui nous est si cher, et dont la mamelle féconde, fournit du lait à tout le monde, de ce lait nécessaire à la fabrication du fromage qu’il vénère. Mais à vrai dire, pour ce voyageur qui visita par goût l’Amérique, le Sénégal, les Açores, et peut-être mêmes les Indes, qui séjourna dans les pays de ses protecteurs en Angleterre, Italie, Pologne, Suède, Paris restait la ville-étalon d’autant que les muses de la Seine si délicates, ses meilleures conseillères, l’y faisaient revenir toujours.
 

Naissance de Pantagruel
   Ce buveur patenté était en même temps fin lettré et il serait criminel de céder à la facilité de faire de Saint-Amant un poète de cabaret, comme au XXème s. on fit de certains grands écrivains de simples gâte-papiers régionalistes. En effet, "son haleine est plus longue que le couplet d’une chanson à boire".  Son véritable maître ne fut finalement peut-être pas Ronsard, mais plutôt Orphée, puisqu’on sait qu’il fut simultanément poète et musicien accomplis. «C’est d’ailleurs, souligne Gautier, se basant sur ses connaissances et sur une investigation de terrain, une particularité assez remarquable chez un poète français ; on en cite guère qui aient été musiciens et poètes à la fois, à moins que ce ne soit dans les temps très-anciens».
   Théophile Gautier nous figure si bien Saint-Amant, qu’il semble regretter de ne pas avoir pu s’attabler avec lui. Pourtant, ce ne sont pas les compagnons qui lui manquaient pour refaire le monde

Mais peut-être se trompe-t-on. Au travers de ce texte amical, Gautier a voulu, qui sait, nous faire sentir que Saint-Amant n’aurait pas fait tâche au milieu d’eux. On ne serait pas loin de penser comme lui et on aurait raison. Si l’ Ode à la solitude du poète du XVII ème s., alors en résidence à Belle-Isle chez le duc de Retz, annonce les Rêveries d’un certain promeneur solitaire du XVIII ème s., elle répond encore plus familièrement aux belles pages des romantiques du XIX ème s. dans lesquelles la sève de la nature devient le miroir de l’âme humaine. On imagine surtout et sans peine, celui qui fit régner les cinq sens sur la poésie, en train de taper la discute avec les jeunots et parfaire ses correspondances avec Charles Baudelaire.


Le Fromage par Saint-Amant
   Réputé homme de l’instantanéité et de la pochetronade, Saint-Amant se révèle drôlement précurseur sur ce coup-là. Et qui l’eut cru, il va même jusqu’à s’improviser Nostradamus gastronomique. Il a par exemple flairé que pour parler de bonne chère au XXème s., il serait de bon ton de russifier son nom. Voyez le donc, qui, entre deux bitures, formidables puisque polonaises, décide de se renommer Saint Amantski. Le sieur Saillant, prince des gastronomes, sacré Curnonski par ce farfadet de Cocteau, n’a plus qu’à aller se rhabiller. Saint-Amant annonce dans la foulée le boom médiatique de la cuisine du XXI ème s. qui envahit les programmes de télévision, les émissions de radio et  les romans historiques : sa poésie se place résolument sous l’égide de la table et, qu’il soit attablé aux côtés de la reine Christine ou affalé au zinc d’un caboulot interlope, il reste le chantre indéfectible de la bouftifaille et du jaja. En lisant Saint-Amant, on renifle les fromages dont il veut que la seule mémoire, le provoque à jamais à boire, on hume des vins de Loire, le vin blanc d’Arbois, le cidre par lequel Pomone fait honte à Bacchus, on se prosterne devant un melon que, ni le cher abricot qu’il aime, ni la fraise avecque la crème, ni la manne qui vient du ciel, ni le pur aliment du miel, ni la poire de Tours sacrée, ni la verte figue sucrée, ni la prune au jus délicat, ni même le raisin muscat, ni les baisers d'une maîtresse quand elle-même nous caresse, ne pourraient détrôner.
 

   La bonne chère apparait indissociable du vin : l’un conforte l’une ; l’une appelle l’autre, que Saint-Amant, Avec des gens de [son] métier, C'est-à-dire avec une troupe, Qui ne jure que par la coupe, célèbre sous toutes les coutures. Bacchus conquérant est son patron. Et si Ronsard fit passer quelques demoiselles à la postérité en leur consacrant des sonnets, c’est ses amis leveurs de coude que Saint-Amant choisit d’immortaliser. Il égrène leurs noms ici et là, leur consacre parfois un poème entier comme cette Chanson à boire à la santé du comte de Harcour. Il ne lui suffit donc pas de s’enivrer pour de vrai, il lui faut s'en souvenir sur le papier et c’est tout naturellement que La terre eut le hoquet au moment de La naissance de Pantagruel et que Jupiter en fut ivre comme une soupe.
   Le chancelier Séguier, qui était de ses amis d’Académie, trouva à propos de lui allouer en 1638 une charge de verrier. Rien ne pouvait tomber plus à pic pour ce poète aux poches remplies d’écus qui se changeaient invariablement en liquide:s’il avait toujours besoin à ses côtés, d’un encrier bien rempli, il ne pouvait pas non plus écrire sans un grand verre de vin tourné Dans le cristal, que l'art humain, A fait pour couronner la main. Pour l’avoir confessé, notre Boit-sans-soif fut sauvagement attaqué par un Boileau et que de l’eau. Mais aujourd’hui, si les Satires de l’un se laissent lire du bout de la fourchette en argent, on enfourne la poésie de l’autre avec ravissement, tout étonnés qu’elle nous ait échappée jusque-là. Tchin ! © texte et photos villa browna // Valentine del Moral


LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Oeuvres de Saint-Amant
Marc-Antoine de Saint-Amant, Les œuvres du sieur de Saint-Amant, Augmentées de nouveau. Du Soleil Levant, Le Melon, Le Poëte Croté, La Crevaille, Orgye, Le Tombeau de la Marmousette, Le Paresseux, Les Goinfres.
Rouen, Robert Daré, dans la Court du Palais, 1649.
In-12, plein vélin souple, titre à l’encre sur le premier plat, dos muet. Titre, [14], 277, [3] pp., tache pâle en marge verticale de quelques cahiers.
A l’origine du genre burlesque, Saint-Amant fut aussi celui qui introduisit les cinq sens dans la poésie française. De nombreux poèmes vantent les produits, les joies et les excès de la table.Introduit dans des milieux aussi opposés que ceux des jansénistes et des libertins, il fut avant tout et toute sa vie, homme de cabarets. D’inspiration essentiellement bachique, ses satires mais aussi ses odes et ses sonnets se refusèrent obstinément à suivre les règles de Malherbe et tombèrent du coup dans un semi-oubli jusqu’au XIXe siècle qui redécouvrit leur liberté de ton et remis à l’honneur ses pièces telle son «Paresseux», sonnet fameux. Première et dernière pages blanches occupées par des les ex-libris manuscrits de Lesueur, 1669 et de Pierre Chesnon, 1684.
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