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jeudi 28 mai 2015
jeudi 6 juin 2013
Sem et Proust, même combat: l'Acacia.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Sem retrousse le bas de ses pantalons, on croise les cadors du chic Karl, Boni, Rita et compagnie, on enfile le manteau de laine doublé de loutre de Proust).
Remonter dans le passé, c’est un peu
comme voyager au loin. On se sent de la même planète que les indigènes
que l’on croise, tout en ayant l’impression d’être étranger à leur
monde, leurs us, leurs codes. Du coup, le Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers
que Marcel Boulenger publia en 1913 nous est particulièrement utile, à
nous qui vivons à cent ans de distance des étrangers du XXème
siècle. Qu’y lit-on dans ce vade-mecum ? Que quotidiennement, il faut
«faire au pas une fois ou deux - pas plus ! – l’allée des Acacias, et
rentrer au galop de cirque par l’avenue du bois»1 ! Le caricaturiste Sem avait prôné un autre usage de l’endroit. « Il se postait chaque matin dans l'allée des Acacias, dès dix heures, avec son ami Boldini. Sem avait une silhouette de jockey et ne se montrait en public que tiré à quatre épingles »2.
Souvent rejoint par Helleu, ils détaillaient le monde du bois-joli qui
est passé par ici - qui repassera par là (Vous vous souvenez ? un aller
et retour : pas plus !). Ces matinées d’observation se verront
cristallisées en 1901 dans l’Album des Acacias dont nous ouvrons
la chemise cartonnée sur le haut de laquelle Sem, à l’encre noire, a
écrit un envoi à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de
Degas et de Toulouse-Lautrec.
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
L’allée des Acacias c’est un OVNI
dans le panorama sylvicole de Paris. Après 1815, « la forêt du bois de
Boulogne fut restaurée et 420 000 arbres plantés, cette opération de
reboisement d'envergure réparant les saccages commis par les campements
des armées alliées qui avaient coupé les arbres à un mètre du sol.
Différentes variétés d’arbres furent plantées ; au côté de l’érable et
du sycomore, du vernis du Japon, du tilleul et de l'orme, la préférence
allait aux marronniers et aux platanes. Le baron Haussmann s'en explique
dans ses Mémoires : « On
doit à mon goût prononcé pour les marronniers des jardins de nos
palais, l'emploi très généralisé de cette essence d'arbres dans nos
plantations de tout ordre. Je m'accuse également d’avoir favorisé les
platanes »3. Le Tout-Paris ne pousse cependant pas son
snobisme à entourer l’allée de toutes ses attentions pour la seule
présence d’une essence inhabituelle, mais plus prosaïquement parce
qu’elle est aérée et rectiligne alors que l’allée des poteaux est sinueuse.
Pourtant parfaite pour piquer un petit galop, elle ne fut de toute
éternité descendue et remontée que lentement. La seule allure qui valait
n’était ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic !
A 11 heures, un premier passage s’organise. Tandis que les curieux à
pied investissent les bordures, pschutteux et élégantes se promènent
croupe à croupe, mails-phaéton, cabriolets et autres landaus rivalisent.
Quelques jeunes gommeux passent en coup de vent et leur font de temps à
autre une queue de poisson. Puis, l’allée est désertée jusqu’aux
alentours de trois heures de l’après-midi. Les cadors du chic à cheval
daignent alors faire leur tour, tandis que tout le reste de l’humanité
est parti vaquer à ses occupations ou plus extravagamment, est allé
travailler.
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L'allée des acacias côté jardin et côté cour.carte postale
|
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| Du noir et blanc dans la couleur |
C’est l’heure bénie pour Sem. C’est le moment qu’il choisit de fixer sur sa frise. Il croque un après-midi ordinaire, ni veille de Fête des fleurs qui en juin met en émoi le bois, ni un jour de Grand prix à Longchamp qui transforme les allées en pistes de procession païenne. Sem et Roubille immortaliseront cet happening hippique en 1908 dans une frise que nous avons détaillée dans une lorgnette précédente. Dans la frise qui nous occupe présentement, les cavaliers du Tout-Paris daignent mêler la trace des sabots de leurs chevaux aux roues des imposants mails-coachs qui trimballent leur quota de badauds venus se rincer l’œil. Seulement deux voitures osent faire pétarader leur moteur, dont une conduite par un chauffeur ébène escorté d’un chien ivoire qui est l’unique personnage des 6 mètres de frise qui nous regarde dans le blanc des yeux, avec un sourire complice. Bien qu’allant à toute berzingue, l’automobile de Santos-Dumont ne fait peur à personne et semble quasiment être chargée par le colonel de Sancy et son acolyte en civil.
Pour galoper en suspension, le
militaire a engagé ses bottes jusqu’à la garde dans les étriers. Mais
enfin colonel, ça ne se fait pas ! Tout le monde sait qu’il faut pousser
sur l’étrier de la seule pointe du pied et l’arrimer en descendant bas
le talon. A regarder les élégants que Sem a dessiné, on voit
parfaitement de quoi il retourne : outre donc, Sancy, emporté par son
triple galop lancé, Lindermann qui se tient à la perpendiculaire et a
fortiori Blanche de Montigny qui monte en amazone, tous ont le port haut
mais le talon bas. Or, Sem « fait, chose rare, des pieds et des mains
ressemblants»4, ce qui nous permet de pousser à l'extrême
notre observation. Autant dire qu'on en fera bon usage: prenez Fischof,
par exemple, les mains sont gentiment posées sur le pommeau, les
talons sont bien descendus mais les pieds sont en canard, sans doute
dans leur position naturelle de marche. Le gaillard porte beau mais
surtout confortable ! Ce «well-known French sportman» 5, avait épousé la fille du marchand d’art Sedelmeyer dont il fut l’émissaire à New-York de nombreuses années. Emma
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| Des étriers révélateurs |
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| Mister Fishof et Docteur Dieu |
Fischof, devint en 1890 et pour un bail, la maitresse de Docteur Dieu,
comme l’appelait Sarah Bernhardt, alias Samuel Pozzi, qui créchait
avenue d’Iéna, à une encablure de la rue Dumont d’Urville où
habitaient les Fischof. Voilà de quoi encore simplifier les choses ! Easy-going, lnotre gaillard ferme les yeux et en prend son parti. Sem donne à Eugène, un air réjoui, les mains et les pieds de celui qui prend avec bonhommie, la vie comme elle vient.
Derrière ce sybarite, à bonne
distance tout de même, on retrouve Boni de Castellane qui a tant inspiré
Sem. Ses mains à lui dépendent de ses coudes qui collés au corps se
doivent d’être un chouilla rejetés en arrière afin d’obliger le corps à
se cambrer. La ligne est accentuée par le col dur et le haut de forme
bien brossé et légèrement trop petit qu’il porte en avant.
La cambrure à la Boni, ainsi que les procédés pour y parvenir se
retrouvent adoptés par mademoiselle Rita del Erido qui mène de main de
maitre son petit attelage. Elle fit la une de La vie au grand air mais aussi de Paris qui chante.
Elle était née Margaretha Liebmann, en Allemagne, se fit passer pour
Rita del Erido, écuyère de cirque et comédienne espagnole avant de
devenir en 1910 madame Henri Duvernois, homme de lettres françaises.
Dans sa nouvelle Gigi, Colette donne de cette amazone moderne un
raccourci tourbillonnant alors qu’un héritier du sucre, «fit, pour un
souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date
habituelle. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à
cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc
sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de
son visage implacablement beau».
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Dos à dos? non! cambrure à cambrure.
|
Rita del Erido, Colette, que l’on retrouve toutes deux dans la frise de 1908 - En route pour Longchamp-En route pour Longchamp- mais encore Montigny, Helly, Réjane, Balthy sont des femmes selon le cœur de Sem, à savoir, douées, libérées, travailleuses, uniques en leur genre, en un mot assez fortes pour supporter que l’œil du dessinateur se pose sur elles. N’avoue-t-il pas un jour qu’il explique sa manière de travailler que si le modèle qu’il choisit « est une femme, avec une sorte de fureur sadique, [il] lui arrache sa voilette, [son] crayon lui fourrage ses narines, sous son fard [qu’il] racle, [il] récure ses rides […] C’est un crêpage de chignon, [il] la plume toute vive ».
Si parfois quelques dames ont pu
s’affoler des attentions que leur prodiguaient Sem, ce n’est franchement
pas le cas ici. C’est en effet le cadet des soucis de celles qu’il a
élues pour figurer sur sa frise des Acacias. D’ailleurs, souvent, leur
apparence et leur physique leur servent de marque de fabrique. Regardez
la caricature que fait Sem de Louise Balthy. Liane de Pougy se souvient
dans ses Cahiers bleus que « sa voix avait un charme
extraordinaire, grave, sonore et modulée. Un jour une jolie femme-sotte
dit à quelqu'un devant elle, devant Louise : « Louise est laide ».
L'interpellée répondit : « Louise n'est laide que pour les imbéciles » 6.
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Sem et Proust
chantres du cénacle des acacias
|
L’allée, chez Proust, devient un tel mètre-étalon qu'il s’y référe à plusieurs reprises. « L’aspect de Mme
de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire
qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses
rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de
l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition
végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste,
elle ne semblait pas dire : « Je suis l’Exposition de 1878 », mais
plutôt : « Je suis l’allée des Acacias de
1892. » Il semblait qu’elle
eût pu y être encore. » La dame en question, c’est Odette, qui à la mort
de Swann fait une double fin en épousant le duc de Forcheville et en
mariant dans la foulée sa fille Gilberte à Robert de Saint-Loup. Proust
avait offert à Saint-Loup la « peau blonde » et les « cheveux aussi
dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil » de son ami
Boni de Castellane. En janvier 1908, quand il évoque dans une lettre à
Reynaldo Hanh, la volée de coups de canne assénées par Boni
sur le crâne de son cousin germain Elie de Sagan, c’est pour prendre la
défense de l’offenseur à qui l’offensé venait de chiper l’épouse, Anna
Gould. Son « je crois que pour [Sagan] Gould est surtout Gold » faisait
bien le pendant du bon mot qui avait circulé au moment du mariage de
Boni : « Anna Gould est belle vue de dot ». Dans la frise, se trouve
aussi Marcel Boulenger, comme on le voit bien, «rasé et très anglais»8, « jeune homme libre, énergique, délicat et mince qui s’obstina à sentir bon»9
même pendant son service militaire et qui entretint une correspondance
avec Marcel Proust. Encadrée par la lucarne de sa voiture, la chevelure
de
Réjane dont il sera le locataire en 1919, attire comme le centre d’une
cible. Il y a encore Karl de Beaumont, le père d’Etienne, le grand ami
de Marcel, chez qui l’écrivain passera son dernier réveillon en 1921 et à
qui il fera sa dernière visite mondaine au début d'octobre 1922, avant
de s’éteindre en novembre. Sem, lui, mourra en 1934. Les deux hommes
auront vécu sur deux trajectoires tout à fait parallèles, de celles qui
ne se rencontrent pas. Ils auront tout deux passé indemnes le Rubicon
de 14-18 dans lequel se noya le monde qu’ils avaient si bien croqué, Sem
par les extérieurs, bas de pantalons retroussés et armé de son crayon
Koh-I-Noor ; Proust de l’intérieur, emmitouflé dans son manteau de laine
doublé de loutre, muni d’une plume mécanique au réservoir-fontaine
intarissable.
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| Boni-Anna-Hélie: les cousins et la "dot en gold" |
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| Réjane dans la lucarne |
© texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral
Bibliographie:
1. Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers Marcel Boulenger P. Ollendorff, 1913
2. Charles-Roux, Edmonde. L’irrégulière.
3. Gérard Peylet, Paysages urbains de 1830 à nos jours.
Derex Histoire du Bois de Boulogne : le bois du roi et la promenade mondaine de Paris
Ghislaine Bouchet, Le cheval à Paris de 1850 à 1914.
4.Sem. collections du Musée Carnavalet : exposition. 1979.
5. New York times, juillet 1910.
6. Liane de Pougy - Mes cahiers bleus - Plon – 1977
7. Proust, Du côté de chez Swann.
8. La vie parisienne 1904.
9. Jules Renard, Le Cri de Paris, 22 janvier 1899
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
SEM. L 'Allée des acacias.
Paris, s.l., 1901.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Bien complet des 6 panneaux de 1
mètre de long chacun sur 52 cm de haut, et du papillon dactylographié en
rouge. On y voit déambuler dans l'allée du chic par excellence,
élégantes et dandys, automobiles et mails-coach, sportsmen, hommes de
cercles, hommes de presse, femmes de scène, bref le Tout-Paris.
jeudi 14 mars 2013
Célébrons le billard, le cigare aux lèvres, la queue à la main.
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on cambre les reins, on se familiarise avec une rondelle miraculeuse, le massé et le procédé).
Antoine
Lalanne, greffier de son état, supportait jour après jour «ces avocats
qui prolongent trop les débats». On l’aurait plaint volontiers le brave
homme et puis c’aurait été tout. On l’aurait vite oublié pour reporter
nos lamentations sur l’objet favori de toutes nos attentions, à savoir
nous-mêmes. Et nous aurions eu doublement tort, d’abord parce
que
Lalanne avait un frère graveur et ensuite parce que ce scribouillard
était un émérite queutard. N’écarquillez pas les yeux ainsi, ne nous
égarons pas, arrêtez de glousser et entendez-moi bien : Lalanne,
fonctionnaire de la cour impériale de Bordeaux, jouait furieusement au
billard, voilà tout. Il l’avait tellement chevillé au corps ce
passe-temps qu’il finit par y consacrer une plaquette de 22 pages
réunies sous le titre laconique de Le Billard et illustrées de deux eaux-fortes de Maxime Lalanne.
que
Lalanne avait un frère graveur et ensuite parce que ce scribouillard
était un émérite queutard. N’écarquillez pas les yeux ainsi, ne nous
égarons pas, arrêtez de glousser et entendez-moi bien : Lalanne,
fonctionnaire de la cour impériale de Bordeaux, jouait furieusement au
billard, voilà tout. Il l’avait tellement chevillé au corps ce
passe-temps qu’il finit par y consacrer une plaquette de 22 pages
réunies sous le titre laconique de Le Billard et illustrées de deux eaux-fortes de Maxime Lalanne.QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Il l’est d’autant plus, une fois qu’on a lu l’avant-propos et le poème primesautier qu’annonce cette charmante page de titre. L’auteur s’y fait tout d’abord gentiment cocardier en se demandant « d’où nous vient ce jeu ? On n’en sait rien. Mais il est trop récréatif, trop ingénieux, pour qu’il n’est pas une origine française ». Puis, il s’improvise cartomancien et prédit que « le temps n’est pas éloigné où, à l’égal du piano, le Billard occupera sa place dans la maison du père de famille ».
Puis Lalanne se met à rimer les attitudes, les gestes, les couleurs, les virtuosités du billard. Avant tout, le billard est ainsi fait «qu’il faut toujours que le joueur / Prenne une pose sans raideur / Qu’il ait du tact, de la prestesse, / Du dégagé, de la souplesse / Le coup d’œil sûr du bon chasseur, / Un esprit vif et de l’adresse». Pas embarrassé pour un sou par la contrainte de la rime, il décrit à plusieurs endroits des coups de carambole, le «coup sec [qui] fait rester en place», le coup bridé avec lequel il n’ y a «point de glissade, / On recule … pour avancer», ou encore le hasardeux coup de la «bille forcée [qui] / frappe la bande par sept fois , / arrive au but, et, relancée, / Toute fière, toute empressée, / Poursuit le cours de ses exploits».
![]() | |||||||
| De la prestesse, du dégagé... |
Avant d’achever son aimable pochade, Antoine Lalanne, voulant prouver la supériorité sans partage du billard, le
compare au whist et au boston. Le graveur reprend à son compte la comparaison et donne une eau-forte
![]() | |
| partie de whist suicidaire |
Enfin et pour finir de nous convaincre, l’auteur met une cerise sur le gâteau, une bille rouge sur le tapis vert. Il nous donne l’assurance d’un «jeu par lequel on digère et qui fait naître l’appétit ». CQFD ! Il n’y a donc aucun mouron à se faire. Le billard est un jeu d’intellect ET de gambettes. Sa pratique est pleinement justifiée par «son utilité pour le corps qu’il exerce, pour l’intelligence dont il entretient les facultés, pour l’âme qu’il délasse, sans éveiller en elle ce qu’on nomme justement la fatale passion du jeu». Sans éveiller la passion du jeu...Candide Lalanne ! Laissons-le en paix. N’évoquons qu’à voix basse Eddie le Rapide l’arnaqueur de billard américain, incarné au cinéma en 1961, par Paul Newman qui plumait ses adversaires en jouant maladroitement les premières parties et qui rêvait de battre le champion Minnesota Fats. Dieu sait pourtant qu’Eddie-Newman avait la prestesse, le dégagé, la souplesse, le coup d’œil sûr qui plaisaient tant à Antoine Lalanne ! Où va le monde mon bon monsieur ? Je vous le demande. © texte et photos villa browna | Valentine del Moral.
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Antoine LALANNE Le Billard par A. Lalanne, greffier à la Cour impériale de Bordeaux, avec eaux-fortes.
Paris, Aug. Aubry, 1866. Plaquette in-8. Titre gravé, 22, [2] pp., deux planches hors-texte. Rare
ouvrage sur le billard vantant le jeu, détaillant les coups, rendant
hommage à deux joueurs de légende. Le titre et deux planches sont gravés
par le frère de l’auteur, le grand aquafortiste Maxime Lalanne.
Béraldi, Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes - La Gascogne Littéraire, Slatkine, 1970, pp.176 - Auguste Aubry, Bulletin du bouquiniste, 1866, pp.805 - Fédération fçe de billard http://fr.scribd.com/doc/3479508/8/S%E2%80%99initier-au-masse .
lundi 17 septembre 2012
Saint-Amant ou la revanche posthume d’un Boit-sans-soif sur un Boileau.
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on cause jaja et bouftifaille et on médite sur le verre à pied).
D’inspiration bachique, jouissive et jubilatoire, la poésie de Saint-Amant (1594-1661) se refusa obstinément à suivre les règles de Malherbe, subit les foudres de Boileau et tomba dans un semi-oubli jusqu’au XIXème s. qui redécouvrit la liberté de ton de ses œuvres, pour une part réunies par l’éditeur Daré en 1649 dans un petit volume relié en vélin que nous feuilletons présentement.
Théophile Gautier dans ses Grotesques a consacré un chapitre si gai et si imagé au poète qu’on aurait presque des scrupules à marcher sur ses plates bandes. Cependant en 150 ans, il en est passé de l’eau sous les ponts et on peut sans crainte ajouter deux ou trois idées à son éloge.
On ne reviendra pas précisément sur les éléments de la vie de Saint-Amant d’autant plus sereinement qu’on ne les connaît pas. En revanche, on insistera sur les paradoxes du bonhomme qui s’auto-portraitura un jour « gros, gras, court, les yeux doux, le teint frais, les cheveux blonds et frisés comte allemand, la face épanouie, la bouche vermeille et la moustache en croc » à l’image du Galant militaire peint au milieu du 17ème s. par Ter Borch et qui est toujours accroché, vous pouvez l’aller voir, au musée du Louvre.
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Une première bizarrerie réside dans l’essence même de sa «littérature, toute imprégnée encore de la forte saveur de Ronsard» et qui donc aurait du être empreinte, par obédience, du gout de l’antique et de l’Italie. Or, Saint-Amant avait fait l’impasse sur les langues mortes pour se concentrer sur les langues vivantes, l’espagnol, l’italien et l’anglais qu’il parlait parfaitement. A la trappe le latin et le grec ! Exit Rome aussi, leur succédané géographique ! Non seulement il n’a pas été ému par son passage dans la ville éternelle, mais il la railla joliment. Le Tibre devint un mauvais petit fleuve, un ruisseau qu’un nain franchirait d’une demi-enjambée et dans lequel une canepetière ne pourrait nager que d’une patte. On a l’air malin à bouder l’Olympe quand on s’appelle Marc-Antoine ; et ce mépris fait un peu chiqué quand on surprend à quelques poèmes de là, Apollon délaisser torche et violon,[…et ] garder en guise de vacher, un troupeau qui nous est si cher, et dont la mamelle féconde, fournit du lait à tout le monde, de ce lait nécessaire à la fabrication du fromage qu’il vénère. Mais à vrai dire, pour ce voyageur qui visita par goût l’Amérique, le Sénégal, les Açores, et peut-être mêmes les Indes, qui séjourna dans les pays de ses protecteurs en Angleterre, Italie, Pologne, Suède, Paris restait la ville-étalon d’autant que les muses de la Seine si délicates, ses meilleures conseillères, l’y faisaient revenir toujours.
Ce buveur patenté était en même temps fin lettré et il serait criminel de céder à la facilité de faire de Saint-Amant un poète de cabaret, comme au XXème s. on fit de certains grands écrivains de simples gâte-papiers régionalistes. En effet, "son haleine est plus longue
que le couplet d’une chanson à boire". Son véritable maître ne fut finalement peut-être pas Ronsard, mais plutôt Orphée, puisqu’on sait qu’il fut simultanément poète et musicien accomplis. «C’est d’ailleurs, souligne Gautier, se basant sur ses connaissances et sur une investigation de terrain, une particularité assez remarquable chez un poète français ; on en cite guère qui aient été musiciens et poètes à la fois, à moins que ce ne soit dans les temps très-anciens».
Théophile Gautier nous figure si bien Saint-Amant, qu’il semble regretter de ne pas avoir pu s’attabler avec lui. Pourtant, ce ne sont pas les compagnons qui lui manquaient pour refaire le monde
Mais peut-être se trompe-t-on. Au travers de ce texte amical, Gautier a voulu, qui sait, nous faire sentir que Saint-Amant n’aurait pas fait tâche au milieu d’eux. On ne serait pas loin de penser comme lui et on aurait raison. Si l’ Ode à la solitude du poète du XVII ème s., alors en résidence à Belle-Isle chez le duc de Retz, annonce les Rêveries d’un certain promeneur solitaire du XVIII ème s., elle répond encore plus familièrement aux belles pages des romantiques du XIX ème s. dans lesquelles la sève de la nature devient le miroir de l’âme humaine. On imagine surtout et sans peine, celui qui fit régner les cinq sens sur la poésie, en train de taper la discute avec les jeunots et parfaire ses correspondances avec Charles Baudelaire.
Réputé homme de l’instantanéité et de la pochetronade, Saint-Amant se révèle drôlement précurseur sur ce coup-là. Et qui l’eut cru, il va même jusqu’à s’improviser Nostradamus gastronomique. Il a par exemple flairé que pour parler de bonne chère au XXème s., il serait de bon ton de russifier son nom. Voyez le donc, qui, entre deux bitures, formidables puisque polonaises, décide de se renommer Saint Amantski. Le sieur Saillant, prince des gastronomes, sacré Curnonski par ce farfadet de Cocteau, n’a plus qu’à aller se rhabiller. Saint-Amant annonce dans la foulée le boom médiatique de la cuisine du XXI ème s. qui envahit les programmes de télévision, les émissions de radio et les romans historiques : sa poésie se place résolument sous l’égide de la table et, qu’il soit attablé aux côtés de la reine Christine ou affalé au zinc d’un caboulot interlope, il reste le chantre indéfectible de la bouftifaille et du jaja. En lisant Saint-Amant, on renifle les fromages dont il veut que la seule mémoire, le provoque à jamais à boire, on hume des vins de Loire, le vin blanc d’Arbois, le cidre par lequel Pomone fait honte à Bacchus, on se prosterne devant un melon que, ni le cher abricot qu’il aime, ni la fraise avecque la crème, ni la manne qui vient du ciel, ni le pur aliment du miel, ni la poire de Tours sacrée, ni la verte figue sucrée, ni la prune au jus délicat, ni même le raisin muscat, ni les baisers d'une maîtresse quand elle-même nous caresse, ne pourraient détrôner.
La bonne chère apparait indissociable du vin : l’un conforte l’une ; l’une appelle l’autre, que Saint-Amant, Avec des gens de [son] métier, C'est-à-dire avec une troupe, Qui ne jure que par la coupe, célèbre sous toutes les coutures. Bacchus conquérant est son patron. Et si Ronsard fit passer quelques demoiselles à la postérité en leur consacrant des sonnets, c’est ses amis leveurs de coude que Saint-Amant choisit d’immortaliser. Il égrène leurs noms ici et là, leur consacre parfois un poème entier comme cette Chanson à boire à la santé du comte de Harcour. Il ne lui suffit donc pas de s’enivrer pour de vrai, il lui faut s'en souvenir sur le papier et c’est tout naturellement que La terre eut le hoquet au moment de La naissance de Pantagruel et que Jupiter en fut ivre comme une soupe.
Le chancelier Séguier, qui était de ses amis d’Académie, trouva à propos de lui allouer en 1638 une charge de verrier. Rien ne pouvait tomber plus à pic pour ce poète aux poches remplies d’écus qui se changeaient invariablement en liquide:s’il avait toujours besoin à ses côtés, d’un encrier bien rempli, il ne pouvait pas non plus écrire sans un grand verre de vin tourné Dans le cristal, que l'art humain, A fait pour couronner la main. Pour l’avoir confessé, notre Boit-sans-soif fut sauvagement attaqué par un Boileau et que de l’eau. Mais aujourd’hui, si les Satires de l’un se laissent lire du bout de la fourchette en argent, on enfourne la poésie de l’autre avec ravissement, tout étonnés qu’elle nous ait échappée jusque-là. Tchin ! © texte et photos villa browna // Valentine del Moral
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| Galant militaire. détail |
Théophile Gautier dans ses Grotesques a consacré un chapitre si gai et si imagé au poète qu’on aurait presque des scrupules à marcher sur ses plates bandes. Cependant en 150 ans, il en est passé de l’eau sous les ponts et on peut sans crainte ajouter deux ou trois idées à son éloge.
On ne reviendra pas précisément sur les éléments de la vie de Saint-Amant d’autant plus sereinement qu’on ne les connaît pas. En revanche, on insistera sur les paradoxes du bonhomme qui s’auto-portraitura un jour « gros, gras, court, les yeux doux, le teint frais, les cheveux blonds et frisés comte allemand, la face épanouie, la bouche vermeille et la moustache en croc » à l’image du Galant militaire peint au milieu du 17ème s. par Ter Borch et qui est toujours accroché, vous pouvez l’aller voir, au musée du Louvre.
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
| Le melon par Saint-Amant |
Une première bizarrerie réside dans l’essence même de sa «littérature, toute imprégnée encore de la forte saveur de Ronsard» et qui donc aurait du être empreinte, par obédience, du gout de l’antique et de l’Italie. Or, Saint-Amant avait fait l’impasse sur les langues mortes pour se concentrer sur les langues vivantes, l’espagnol, l’italien et l’anglais qu’il parlait parfaitement. A la trappe le latin et le grec ! Exit Rome aussi, leur succédané géographique ! Non seulement il n’a pas été ému par son passage dans la ville éternelle, mais il la railla joliment. Le Tibre devint un mauvais petit fleuve, un ruisseau qu’un nain franchirait d’une demi-enjambée et dans lequel une canepetière ne pourrait nager que d’une patte. On a l’air malin à bouder l’Olympe quand on s’appelle Marc-Antoine ; et ce mépris fait un peu chiqué quand on surprend à quelques poèmes de là, Apollon délaisser torche et violon,[…et ] garder en guise de vacher, un troupeau qui nous est si cher, et dont la mamelle féconde, fournit du lait à tout le monde, de ce lait nécessaire à la fabrication du fromage qu’il vénère. Mais à vrai dire, pour ce voyageur qui visita par goût l’Amérique, le Sénégal, les Açores, et peut-être mêmes les Indes, qui séjourna dans les pays de ses protecteurs en Angleterre, Italie, Pologne, Suède, Paris restait la ville-étalon d’autant que les muses de la Seine si délicates, ses meilleures conseillères, l’y faisaient revenir toujours.
| Naissance de Pantagruel |
Théophile Gautier nous figure si bien Saint-Amant, qu’il semble regretter de ne pas avoir pu s’attabler avec lui. Pourtant, ce ne sont pas les compagnons qui lui manquaient pour refaire le monde
Mais peut-être se trompe-t-on. Au travers de ce texte amical, Gautier a voulu, qui sait, nous faire sentir que Saint-Amant n’aurait pas fait tâche au milieu d’eux. On ne serait pas loin de penser comme lui et on aurait raison. Si l’ Ode à la solitude du poète du XVII ème s., alors en résidence à Belle-Isle chez le duc de Retz, annonce les Rêveries d’un certain promeneur solitaire du XVIII ème s., elle répond encore plus familièrement aux belles pages des romantiques du XIX ème s. dans lesquelles la sève de la nature devient le miroir de l’âme humaine. On imagine surtout et sans peine, celui qui fit régner les cinq sens sur la poésie, en train de taper la discute avec les jeunots et parfaire ses correspondances avec Charles Baudelaire.
| Le Fromage par Saint-Amant |
La bonne chère apparait indissociable du vin : l’un conforte l’une ; l’une appelle l’autre, que Saint-Amant, Avec des gens de [son] métier, C'est-à-dire avec une troupe, Qui ne jure que par la coupe, célèbre sous toutes les coutures. Bacchus conquérant est son patron. Et si Ronsard fit passer quelques demoiselles à la postérité en leur consacrant des sonnets, c’est ses amis leveurs de coude que Saint-Amant choisit d’immortaliser. Il égrène leurs noms ici et là, leur consacre parfois un poème entier comme cette Chanson à boire à la santé du comte de Harcour. Il ne lui suffit donc pas de s’enivrer pour de vrai, il lui faut s'en souvenir sur le papier et c’est tout naturellement que La terre eut le hoquet au moment de La naissance de Pantagruel et que Jupiter en fut ivre comme une soupe.
Le chancelier Séguier, qui était de ses amis d’Académie, trouva à propos de lui allouer en 1638 une charge de verrier. Rien ne pouvait tomber plus à pic pour ce poète aux poches remplies d’écus qui se changeaient invariablement en liquide:s’il avait toujours besoin à ses côtés, d’un encrier bien rempli, il ne pouvait pas non plus écrire sans un grand verre de vin tourné Dans le cristal, que l'art humain, A fait pour couronner la main. Pour l’avoir confessé, notre Boit-sans-soif fut sauvagement attaqué par un Boileau et que de l’eau. Mais aujourd’hui, si les Satires de l’un se laissent lire du bout de la fourchette en argent, on enfourne la poésie de l’autre avec ravissement, tout étonnés qu’elle nous ait échappée jusque-là. Tchin ! © texte et photos villa browna // Valentine del Moral
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
| Oeuvres de Saint-Amant |
Marc-Antoine de Saint-Amant, Les œuvres du sieur de Saint-Amant, Augmentées de nouveau. Du Soleil Levant, Le Melon, Le Poëte Croté, La Crevaille, Orgye, Le Tombeau de la Marmousette, Le Paresseux, Les Goinfres.
Rouen, Robert Daré, dans la Court du Palais, 1649.
In-12, plein vélin souple, titre à l’encre sur le premier plat, dos muet. Titre, [14], 277, [3] pp., tache pâle en marge verticale de quelques cahiers.
A l’origine du genre burlesque, Saint-Amant fut aussi celui qui introduisit les cinq sens dans la poésie française. De nombreux poèmes vantent les produits, les joies et les excès de la table.Introduit dans des milieux aussi opposés que ceux des jansénistes et des libertins, il fut avant tout et toute sa vie, homme de cabarets. D’inspiration essentiellement bachique, ses satires mais aussi ses odes et ses sonnets se refusèrent obstinément à suivre les règles de Malherbe et tombèrent du coup dans un semi-oubli jusqu’au XIXe siècle qui redécouvrit leur liberté de ton et remis à l’honneur ses pièces telle son «Paresseux», sonnet fameux. Première et dernière pages blanches occupées par des les ex-libris manuscrits de Lesueur, 1669 et de Pierre Chesnon, 1684. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail!
Rouen, Robert Daré, dans la Court du Palais, 1649.
In-12, plein vélin souple, titre à l’encre sur le premier plat, dos muet. Titre, [14], 277, [3] pp., tache pâle en marge verticale de quelques cahiers.
A l’origine du genre burlesque, Saint-Amant fut aussi celui qui introduisit les cinq sens dans la poésie française. De nombreux poèmes vantent les produits, les joies et les excès de la table.Introduit dans des milieux aussi opposés que ceux des jansénistes et des libertins, il fut avant tout et toute sa vie, homme de cabarets. D’inspiration essentiellement bachique, ses satires mais aussi ses odes et ses sonnets se refusèrent obstinément à suivre les règles de Malherbe et tombèrent du coup dans un semi-oubli jusqu’au XIXe siècle qui redécouvrit leur liberté de ton et remis à l’honneur ses pièces telle son «Paresseux», sonnet fameux. Première et dernière pages blanches occupées par des les ex-libris manuscrits de Lesueur, 1669 et de Pierre Chesnon, 1684. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail!
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