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jeudi 26 mars 2020

UN DUC SUR SES GRANDS CHEVAUX

C’est de trois livres dont il s’agit ici. Deux publiés à cinquante ans d’intervalle, l’un en 1842, l’autre en 1894. Ce ne sont pas seulement ces cinquante ans qui séparent les images qui les illustrent et qui, tour à tour, s’offrent à notre regard. C’est bien autre chose encore qui les différencie.

A cheval
Les illustrations du premier livre sont de délicieuses lithographies de cavalières qui, bien que sanglées serré dans leur tenue d’amazone, galopent souples et sans frein. Les secondes sont les photographies d’un maitre écuyer amidonné et précis. Outre les procédés distincts, c’est l’ambiance générale qui oppose le plus ces images. En 1842, nous sommes toujours en plein romantisme et ça se sent. Le procédé implacable de la photographie, les révolutionnaires industriels marquent de leur empreinte les illustrations de 1894. Et pourtant, pourtant, on sent dans chacun des deux livres, un penchant exclusif pour les chevaux et l’art de les monter. Les deux auteurs n’ont que l’équitation en tête.

Les dames Aubert
En 1842, P.A. Aubert, qui a « formé tant de ces amazones romantiques délicieusement croquées » ici par Henry de Montpezat, dans le sillage évident d’Alfred de Dreux, gronde pour rire celles qui « sur les Champs-Élysées, font galoper leurs chevaux à toutes jambes à travers les diligences et les malles-poste, riant comme des folles, le corps penché sur l'encolure et faisant de grands gestes des bras ! » Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! On aurait bien envie de lui rappeler cette maxime éternelle puisque c’est lui qui leur a donné cette maitrise qu’il raille. C’est lui encore qui a demandé que la queue de la jupe soit assez raccourcie pour que le cheval ne se la prenne pas dans les sabots. Lui toujours qui a préconisé que pour mettre en selle l'amazone, on n'offre désormais au pied de la dame que la main gauche, la droite allant soutenir le bras gauche de la dite cavalière, près de l’aisselle. Plus sensuellement encore, il concède qu’on « peut aussi placer la main droite un peu au-dessus de la hanche, ce qui est plus gracieux », mais seulement si la dame est leste et légère, en un mot si elle désirable.

Charlie Gatines
Gatines, lui, en 1894, se sert de la photographie pour appuyer son propos qu’il expose aux très sérieux officiers de Réserve et de l’armée territoriale, muni de l’imprimatur, rien que cela, du Ministère de la guerre. Qu’il soit à pied ou à cheval, il se met en scène avec une rigueur d’expression, fait détourer la quasi-totalité des images pour que notre œil ne soit distrait. Mais, mauvaise herbe que nous sommes, nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer sa moustache bouillonnante et sa cambrure qui fait relever un tantinet trop les pans de sa jaquette courte, lui donnant, bien malgré lui, une dégaine à la Charlot. Nous voilà riant sous cape.



Sommet de grâce
Mais ne croyez pas pour autant qu’écrire une lorgnette soit seulement une partie de plaisir. On ausculte le livre que l’on veut présenter, on tripatouille ses connaissances, on glane les documents qui nous serviront à l’éclairer, on tâche de discipliner ses idées folles. On écrit, corrige, coupe, jette, on voit rouge de temps en temps, on rit souvent, on s’étonne à tous les coups. Et puis, parfois, comme aujourd’hui, on atteint un sommet de grâce. Parce que ces deux livres que nous venons d’entrouvrir font partie d’un ensemble de trois qu’avant notre mise aux arrêts nationale, nous avons eu la joie de recueillir à la librairie. Le troisième est une mine lexicale et iconographique. En « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé », Pellier, écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat, donne au cavalier d’alors comme à celui d’aujourd’hui un épatant vade-mecum. Chaque mot, chaque expression est traitée sous la forme d’une sage définition avant, souvent, de glisser sur une réflexion, une considération pratique, un fait historique. Une riche iconographie vient appuyer ce Langage équestre que d’amusantes vignettes de Pierre Gavarni rythment en toute bonne humeur.



Trois livres pour un duc
Ces trois livres d’équitation figurèrent en bonne place dans la bibliothèque du duc de Vendôme. Son ex libris, les envois qu’ils renferment prouvent l’attachement qu’il eut pour eux. Emmanuel d’Orléans (1872-1931), fait duc de Vendôme en 1895, était l’arrière-petit-fils de Louis-Philippe, le fils du prince Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon et de la duchesse née Sophie-Charlotte de Bavière, la sœur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche, " Sissi " pour ses intimes que nous sommes tous. Il suivit une formation militaire à l'Académie militaire de Wiener Neustadt, fut nommé sous-lieutenant de cavalerie par François-Joseph, son oncle, l'empereur d'Autriche, avant de rentrer à Neuilly où il tint brillamment son rang et salon.



Cadors de paddock
Les trois livres furent écrits par des cadors de paddocks. Par ordre d’ainesse, j’ai nommé P.A. Aubert, (1783-1863), élève de Pellier père, qui fit construire le manège de la rue de l’Arcade, non loin de la Madeleine et qui s’illustra, on l’aura deviné dans les reprises de dames; Pellier fils, Jules de son prénom (1830-1904), écuyer-professeur – qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées, à l’intérieur du triangle formé par l’avenue de la Grande-Armée, la porte Maillot et l’avenue Foch, triangle de jeu des centaures et centauresses de l’époque ; et René de Gatines (1853-1902) qui fut surnommé par la duchesse de Mecklembourg « premier écuyer de France ».





Un clin d’œil ! A qui ?
Or, c’est dans la réunion de ce trio en culotte de cheval que réside la grâce. Dans un écho mondain paru dans Le Matin du 1er mai 1899, on a en effet surpris nos trois écrivains-cavaliers faire au même endroit, au même instant, un clin d’œil à qui ? je vous le donne dans le mille, au duc de Vendôme lui-même. Lisez seulement : « La Société équestre l'Etrier vient de donner, au manège Pellier, lieu habituel de ses réunions, sa dernière fête parée de la saison. Et, certainement, ce fut une des plus brillantes de l'année. Autour de LL. AA. RR., le duc et la duchesse de Vendôme, une assistance élégante et choisie se pressait dans la tribune, trop petite, du manège. […]M. de Gatines a présenté ensuite, en haute école, son cheval Epatant et, pour terminer, a eu lieu la reprise des dames [qu’Aubert sut si bien animer], sous la direction du comte de Cossé-Brissac, le sympathique président de l'Etrier. […]Entre les deux reprises, M. le comte de Cossé-Brissac, dans un petit speech fort galant, a salué le duc et la duchesse de Vendôme, rappelant les “anciennes traditions de l'équitation française, conservées dans ce manège, propriété d'une famille où le culte du passé et la religion du respect se sont unis pour transmettre au présent les galantes coutumes du manège de la Grande Ecurie” »



Coïncidences d’outre-tombe
Ces coïncidences d’outre-tombe sont délectables, presqu’autant que ces trois livres qui, pour deux d’entre eux, ont reçu un hommage manuscrit. Les photos de Gatines qui apparait, sec comme un coup de trique, très à son affaire; les délicieuses représentations romantiques des amazones d’Aubert; la riche iconographie du dictionnaire de Pellier ajoutent encore à leur valeur. Mais voilà. Nous avons interdiction de nous réunir et nous ne pouvons donc pas  laisser éclater notre joie autour d'une Bataille de Reichshoffen que nous aurions martelée sur la table qui aurait réuni quelques cavaliers bibliophiles de notre connaissance… Aussi, nous avons presque été tentés de sortir sur le pas de la librairie et de lancer haut et fort, dans les rues désertes de Paris, cette scie des cavaliers gaillards : « à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent ! » Nous nous sommes retenus à temps, considérant qu’il valait peut-être mieux nous restreindre à vous adresser cette lorgnette galopante.
©villa browna


LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE SONT DISPONIBLES À LA LIBRAIRIE
P. A. Aubert
Équitation des dames. Avec 20 planches lithographiées par H. de Montpezat
Paris, Chez L'auteur, Grande rue de Chaillot, 48, et à La Librairie Militaire de Gaultier-Laguionie, rue et passage Dauphine, 36. 1842.
In-8, demi-veau à coins cerise, dos à nerfs orné de rinceaux en noir et dorés. Couverture ornée d’une vignette conservée. Léger accroc au premier plat sans gravité, coiffe supérieure légèrement frottée. Très rares et pâles mouillures n’altérant aucunement les planches.

Envoi de l’auteur contrecollé en page de garde. « Hommage offert à Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours par l’auteur, son très respectueux, très humble et très obéissant serviteur Aubert. Le 19 7bre 1842. »
Bien complet des vingt planches lithographiées très belles, très élégantes et en même temps que très instructives d’Henry de Montpezat (1817-1859), peintre équestre et de portrait.
Reliure signée de Yseux successeur de Thierry Simier.
Ex libris de la Bibliothèque du duc de Vendôme.


René de Gatines
Conférence hippique – Les cinq mouvements clés de l’équitation. Avec photogravures hors texte, d’après les photographies instantanées de M. Gabriel
Paris, Legoupy, 1894.
In-12 carré, couverture en deux couleurs ornée d’une vignette conservée. 56 pp.
Envoi de l’auteur à « son Altesse Royale Monseigneur le duc de Vendôme », daté du 6 juin 1900. Dans cette conférence, l’auteur commente et développe le travail à pied de Baucher. Gatines (1853-1902), sportsman et écuyer français, fut élève de d’Abzac. Surnommé “premier écuyer de France”, il eut le privilège de monter les chevaux de Faverot de Kerbrech. Avec le comte de Cossé-Brissac, il fonda l’Etrier dont il fut un des animateurs les plus zélés.
Les photographies sont précises, qui présentent l’auteur en pleine démonstration.
Ex libris de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.


Jules Pellier
Le Langage équestre. Ouvrage renfermant 61 compositions inédites par Pierre Gavarni, 18 reproductions de photographies instantanées, 52 gravures des maitres de l'équitation. Deux planches en taille-douce
Paris, Delagrave, 1889.
In-4, demi-chagrin à coins, double filet doré, dos à nerfs orné. 11, 388 pp. Pâles mouillures éparses.
Ici se trouvent les « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé » ! Rédigé par un écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat - Jules Pellier qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées -, Le Langage équestre propose des définitions claires des termes courants : éperon, gourmette, martingale, carrousel… ; des institutions et des techniques : académies, courses, écoles, fantasia, longe, pirouettes, passades. Le tout complété par les biographies les plus essentielles : d’Aure, Pluvinel, Baucher, La Guérinière, Xenophon, etc. et des morceaux choisis.
L’un des deux planches dépliables présente son cours de haute-école, dispensé aux jeunes femmes.
Ex libris grand format de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.

vendredi 1 septembre 2017

BORGNEFESSE, PITRE, PIRE ET PIRATE!

#PourCeuxQuiSontPressés
C'est dommage dans la suite, il est question de   

#Borgnefesse #Pirates  
#BlanchesColombesVilainsMessieurs
#supercherieLittéraire #ProtoSAS
#PeintreDeMarine
#tSerstevens #Alaux #Grasset 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 

Deux envoi pour une supercherie
Un drôle d’envoi orne la page de faux-titre de cet exemplaire des Cahiers de Louis-Adhémar-Timothée Le Golif, flibustier carabiné de la seconde partie du XVIIe s.
 Il semblerait en effet que le marin d’eau pas douce himself soit remonté des Enfers pour tracer à l’encre brune, quelques lignes et deux croquis. On voit distinctement l'encre s'affadir puis retrouver de la vigueur après que sa plume ait été trempée dans l'encrier.
Sous ce premier envoi, un second s’étale, rédigé au stylo plume, à l’encre bleue et signé par un certain Gustavito Al agua. Nous mettrions notre jambe de bois à débiter et notre crochet à fondre que ce double envoi donne la clé de ce classique de piraterie et nous aurions raison… Cette lorgnette est là pour le prouver.

 En attendant, ces aventures boucanières, quelle partie de rigolade! C’est sous le nom de Borgnefesse que Le Golif les a menées canons tonnant. Il hérita de ce surnom après qu’un boulet lui « passa entre les jambes et s’en alla rebondir sur une roche pour revenir (lui) emporter tout le gras de la fesse gauche ».  Rien de bien grave au demeurant puisque primo, il ne montra « jamais que (son) visage à l'ennemi » et deuxio parce que dans les histoires de fesses qu’il raconte, ce sont celles des dames qui importent.

Proto-SAS
Ecrits dans un vocabulaire sacrément imagé et vivement coloré, les histoires de ce vieux gueux de mer s’enchainent comme dans un proto-SAS qui aurait été écrit par un aïeul de Gérard de Villiers élevé au rhum des Antilles. On y trouve des tas de blanches colombes et de vilains messieurs, des scènes de romance à l’emporte-pièce, de beaux moments de torture comme celle de l’affreux Forlicar  qui s’achève en apothéose : «pour finir on lui avait mis sa propre épée dans le cul, et enfoncée jusqu’à la coquille, et si loin que la pointe en sortait à l’épaule».

Les filles se succèdent, toutes sublimes, souvent garces. Quand une fois n’est pas coutume, elles sont ingénues, le sort s’en donne à cœur joie. Ainsi en va-t-il de cette jeune personne que « d’abondants sanglots ne parvenaient point à enlaidir ».  Borgnefesse la sauve des assauts de deux brutes échauffées. La jeune femme remercie poliment avant de s’évanouir. Notre héros la ranime. « (Pour son malheur et le sien, il l’aide à se lever et à s’asseoir de nouveau sur le banc. Il en est à contempler ses traits qui lui paraissent avoir été modelés en Paradis, que, sans qu’il entende goutte, sur le moment un heurt lui fait fermer les yeux, et, lors qu’il les rouvre, il voit, que cette tête d’ange, qui, l’instant auparavant, faisait ses délices, n’est plus à sa place sur le corps) »... Le destin fait boulet de canon espagnol !

Docteur House et Mister Alaux
Si cette pitrerie pirate paraît trop belle pour être vraie, c’est tout simplement parce qu’elle est totalement fausse. De A comme Abordage à Z comme Zizanie. Ce sont deux amis tannés aux embruns des mers du monde qui l’ont fabriquée de toutes pièces. Le premier, Gustave Alaux, est peintre de Marine. Un facétieux peintre de Marine qui ressemble étrangement au docteur House. Le second, Albert t’Serstevens, est écrivain. Un réjouissant écrivain, ami de Blaise Cendrars, de Robert Delaunay, d’Abel Gance et évidemment de Mac Orlan. Les deux potaches, en 1952, ont respectivement 65 et 67 ans.  Comme quoi! Aux âmes pleines de gaité, la bonne humeur ne sent point le nombre des années.

Albert t'Serstevens, roi du bateau
Alaux qui manie aussi bien le pinceau que la plume, s’est amusé en 1951 à écrire une succession de souvenirs à la manière des mémoires des flibustiers de l’âge d’or. Il les soumet à t’Serstevens qui tombe sous le charme de cet exercice de style. Le temps d’y apporter quelques modifications, il décrète qu’il faut à tout prix le faire éditer, non pas comme le pastiche qu’il est en réalité mais comme si c'était bien là un manuscrit original et inédit.

Le plus réjouissant de l’entreprise est le bateau – que dis-je, le trois mâts -  que t'Serstevens monte alors pour faire avaler l’histoire à Bernard Grasset qui pourtant n’est pas né de la dernière pluie.
Il faut dire que Grasset n’a jamais su résister à un grand coup de projecteur. Ne lui doit-on pas l’invention des « 4 M », ces quatre fantastiques du paysage littéraire français des années 20, j’ai nommé: Maurois, Mauriac, Morand et Montherlant. C’est lui encore qui, pour le lancement du Diable au corps de Raymond Radiguet, fait réaliser des spots publicitaires projetés au cinéma, au moment des actualités Gaumont. 

Pour le faire tomber dans le panneau de cette supercherie flibustière, les deux compères n’y vont pas avec le dos de la cuiller. T'Serstevens demande à Alaux de confectionner un faux vrai manuscrit des écrits de Borgnefesse. Oh ! Il ne lui demande pas d’exécuter un travail de galérien : c’est bien connu, l’habit la plupart du temps fait le moine. Aussi, il l’invite à fabriquer trois cahiers qu’Alaux confectionne à l’aide d’annuaires des P.T.T. qu’il plonge dans l’eau, martyrise ici et brûle là. Cela va sans dire, les trois tomes restent vierges à l’exception de leurs pages de couverture qui reçoivent titre et nom d’auteur.

Vrai frontispice - Faux manuscrit
Parallèlement, « à l'aide d'une plume d'oie trempée dans de l'encre de Chine délayée avec de l'eau  (…) Alaux trace d'une écriture appliquée semblable à celle du XVIII siècle une partie du texte de Le Golif. Puis il insère ces feuillets dans l'annuaire maltraité qui prend place, majestueusement, sur un lutrin dans une vitrine fermée à clef. Pendant quelques temps, visiteurs et curieux peuvent admirer le manuscrit malouin dont on ne montre que deux pages. La vitrine reste fermée de peur que le manuscrit tombe en poussière au contact de l’air » (1). T'Serstevens en tire des clichés qu’il compte bien fourrer sous le nez de Grasset lorsqu’il ira plaider la cause du flibustier et qui, se retrouveront triomphalement en frontispice du futur volume.
L’éditeur, émoustillé, tope là et demande à t'Serstevens de rédiger une introduction établissant l’authenticité de la trouvaille et présentant l’auteur. Non seulement l’écrivain ne se fait pas prier mais de surcroît, donne un modèle du genre. Benoitement, il revient sur la découverte miraculeuse du manuscrit dans Saint-Malo détruit par les bombardements de 1944. Religieusement, il décrit l’exemplaire composé de 412 feuillets de « 270 millimètres de hauteur sur 215 de largeur, une quarantaine plus courts dans les deux sens, mais de la même qualité, la trame des vergeures tout à fait semblables (et sans) filigrane ». Il insiste sur l’abnégation d’Alaux qui a retranscrit le texte in extenso (hormis bien sûr les parties brulées et manquantes). Enfin il s’efforce de reconstituer au mieux la biographie de Le Golif.

Autoportrait à la plume d'oie
C’est qu’Alaux a bien pris garde de truffer ces mémoires de quelques dates, événements, lieux et célébrités de l’époque qui permettent d’ancrer son héros dans l’Histoire. Il pousse le vice jusqu’à permettre à Borgnefesse de contredire Alexandre Oexmelin, chirurgien de la flibuste, rendu fameux par la publication en 1678 d’une Histoire des Aventuriers qui se sont signalés dans les Indes dont la « galerie de portraits, boucaniers, capitaines de la flibuste, gueux de mer et forbans de tout poil » (2), constitue aujourd'hui une source indiscutée sur les Caraïbes de la fin du XVIIe siècle.

Tout est paré. Il n’y a plus qu’à larguer les amarres. Le livre parait chez Grasset en décembre 1952. C’est un succès tel qu’un deuxième tirage est lancé dans la foulée qui sort début janvier 1953. Il y en a bien certains qui reniflent l’entourloupe et quelques autres qui n’hésitent pas à le faire savoir dans la presse. Mais Alaux et t'Serstevens font le dos rond. Ils baissent humblement la tête, lèvent des yeux humides vers les septiques et jurent leurs grands dieux que tout est vrai. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer. Leur auréole résiste et leurs doigts s’ankylosent à force de rester croisés dans le dos.

Hisse et oh, ils ont eu raison de tenir bon la barre nos deux loustics ! Aujourd’hui Borgnefesse a rejoint l’escouade des dons Juan et Quichotte et autres barons de Crac. Comme eux, il est plus vif que fictif. Au point de faire des petits : les pirates! de Gideon Defoe, le libidineux captain Creech de la Trilogie de Corfou de Gerald Durrell, le catastrophique Jack Sparrow ont tous un petit quelque chose de Borgnefesse et d’abord un sérieux penchant pour la supercherie. A Saint-Malo, les présentoirs de cartes postales exhibent son portrait qui voisine avec les trombines de Duguay-Trouin et de Surcouf. Bernard Borderie, le père cinématographique d’Angélique, l’éternelle marquise des anges, achète les droits d'adaptation; il caressera jusqu’à sa mort l’idée de le projeter sur grand écran. A la fin des années 80, Jacques Gamblin endossa les habits de Borgnefesse dont les aventures furent mises en scène par Jean-Paul Audrain. A la question « pourquoi?» , le comédien répondit: « Parce que j'aime la gouaille, parce que j'ai ri en lisant ce livre, Parce que rire tout seul ne me suffit pas, parce que c'est sensuel. Parce que Borgnefesse est gourmand, il est physiquement gourmand de tout, qu'il combat des cinq membres, qu'il ne s'apitoie jamais, qu'il ne parle pas de la solitude et qu'il faut la débusquer parce qu'il entend des voix. Parce qu'humour et tragique c'est comme cul et chemise. (…) Parce que je veux croire qu'il a existé » (3).

Al Agua, secrétaire particulier du trépassé
Reste cette histoire de double envoi. On aura compris que les deux émanent de Gustave Alaux, alias Gustavito Al agua alias Gus To Vater, alias Gustave à l’eau (4). En faisant se côtoyer l’écriture de Borgnefesse et la sienne, en se qualifiant de « secrétaire particulier du trépassé », il se démasque immanquablement au dédicataire, dédicataire de premier choix puisqu’il s’agit comme nous le confirme son bel ex-libris gravé en couleurs par Léon Haffner (5) de Jean Marie (6), alors président de la toute puissante Compagnie Générale Transatlantique (que Borgnefesse renomme sans vergogne, Compagnie française des Indes occidentales).
ex-libris par Haffner
Marie, ingénieur en Génie maritime de formation, polytechnicien, s’occupa en 1933, de toute la sécurité du paquebot Normandie. Chargé après-guerre d'assurer la pérennité de l’entreprise qui avait perdu une grande partie de sa flotte pendant la seconde guerre mondiale, il lança une grande entreprise de récupération de navires coulés comme le De Grasse, et par dessus tout initia la construction du France. En 1952, au moment où sortaient les Cahiers de le Golif, il mettait en service le paquebot l’Antilles que l’on voit croqué sur la page de faux-titre, remorqué par le Jovial Tiburon de Borgnefesse.

De là à en déduire que ce très sérieux et très respecté président de 61 ans ait été intronisé par les deux mystificateurs dans la très hypothétique mais néanmoins très séduisante Confrérie des Grands enfants, il n’y a qu’un pied de nez ! © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral  




mardi 26 août 2014

LA PIÈCE MONTÉE, CARBONE 14 DE L’HUMANITÉ



JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on teste la pièce montée en arêtes de poisson, on se casse une dent sur une brioche aux pierres précieuses, on plie les serviettes avec brio)

Le wedding cake n'est pas une preuve
À quand remonte votre dernière pièce montée ? Pour ma part, il me semble que ce soit celle que le catastrophique swedish chef du Muppet show composa pour le mariage de Kermit la grenouille et de miss Piggy. Comme le veut la tradition, il restait à ajouter l’effigie des mariés en haut de la pyramide de sucre. La statuette de la grenouille trônait déjà sur le haut du wedding-cake quand fut délicatement posée à son côté celle de la cochonne volcanique. Il ne fallut alors pas cinq secondes au dessert pour s’avachir lamentablement. Pour qu’il y ait pas de malentendus entre Kermit et nous au sujet de son soi-disant mariage, je prends sur moi de reproduire ses paroles: "I'm just an actor and when two actors marry on stage, they're only acting » (1). On comprend à demi-mot et on compatit. Il n’en reste pas moins que la pièce montée exista bel et bien. Elle n’avait rien de très exceptionnel.

Cela aurait peiné Alphonse Vanaise, pâtissier belge, dont l’échoppe réputée se trouvait au marché aux oiseaux de Gand. Il donna en 1935 une causerie des plus succulentes  sur La pièce montée à travers les âges, causerie qui va changer radicalement votre vision de la prochaine pièce montée que vous approcherez, si kitsch soit-elle.



QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

Ceci n'est pas une médaille en chocolat...

Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlons du bonhomme, cet Alphonse Vanaise, insaisissable, qu’une étude de 25 pages, disponible uniquement à la bibliothèque KBOV de Gand, annonce comme un « fameux pâtissier aujourd'hui oublié » (2). On connait quand même ses dates : 1852-1943. On sait aussi qu’il fut grand-père, puisque la plaquette que nous avons entre les mains est envoyée à l’encre noire à sa « chère Petite-Fille Jeanine ». On sait même que le gaillard reçut la médaille d’or de la Nederlandsche banketbakkers vereeniging en ce même mois de juin 1935 qui fut celui de sa conférence, récompense qui nous conforte dans l’idée que ce ne devait pas être un tocard de la gourmandise. Cette médaille, qui est jointe à la plaquette qui nous occupe, représente au recto l’allégorie du royaume des Pays-Bas, les armes léonines à son côté, ceignant d’une couronne de laurier le front toqué d’un pâtissier. Devant une telle représentation, on aimerait que la devise des Pays-bas ne fut pas seulement « Je maintiendrai »… mais :« Je maintiendrai ma ligne coûte que coûte malgré la pièce montée, ma foi alléchante, qui m’est brandie sous le nez ».


La plaquette de Vanaise
Vous affirmer que je suis une adepte de la pièce montée serait mentir ; commencée négligemment, la lecture de cet exposé se termina pourtant quasi euphoriquement. C’est un cours d’histoire, d’histoire de l’art, de diplomatie que nous prenons là. Une fois encore, le livre de cuisine dépasse ses bornes gastronomiques et gagne ses galons de livre tout court.
Au XVe siècle, les « mets pour les yeux », charmante périphrase, avaient comme rôle capital de faire patienter en faisant saliver les grands de ce monde. Des quelques exemples tirés des chroniqueurs anciens, Vanaise choisit de s’attarder sur le banquet du « vœu du faisan» donné par le très bourguignon Philippe le Bon à Lille, l
e 17 février 1454. A cette occasion, des convives émirent le vœu « sur la tête d’un faisan» d’aller délivrer Constantinople prise par les Turcs l’année précédente. Heureusement qu’ils ne jurèrent pas sur la tête de leurs mères, parce que cet engagement solennel, et bien, il ne fut pas honoré. Était-ce judicieux pour des gars très-chrétiens d’utiliser un rituel éminemment païen pour lancer une croisade ? Il s’agissait de faire jurer sur un animal les participants à une entreprise, animal qu’ils se partageaient ensuite. Mais nous ne sommes pas là pour revisiter les apports du paganisme au monothéisme, que Mithra nous pardonne, mais bien pour causer sucre et calories. 

Edouard Boldoduc, Le Voeu du Faisan, selon l'imagerie du XIX siècle
Repartons donc dans la description dudit « vœu du faisan ». Calculer les dimensions des trois tables dressées à l’occasion du banquet ne manquera pas de vous laisser rêveurs : sur la première table quatre pièces montées géantes avaient été déposées : une représentait une église munie d’une vraie cloche qui sonnait et dans laquelle  se tenaient quatre chanteurs s’égosillant; la suivante figurait un enfant sur un rocher qui « à la façon de notre Manneken-Pis, laissait couler de l’eau de rose dans une vasque d’argent » ; la troisième était « un bateau complètement gréé » avec matelots en chair et en os et cargaison de desserts à son bord ; la dernière une grande fontaine garnie de pierres précieuses. Ces démonstrations de force ont plus de panache que les guirlandes-rafales de Kalachnikovs qui trouent les vitrines des boutiques napolitaines (3). Toutes deux restent néanmoins des marques évidentes de puissance politique et militaire.

Il faut attendre, selon Vanaise, la fin du XVIe s. pour que la pièce montée de mariage montre le bout de sa chantilly…ou plutôt son zeste de citron. C’est lors des noces du duc de Mantoue en 1581 que la table des mariés s’enrichit d’un « château fait avec des navets et entouré d’un mur fait de citrons attachés avec des arrêtes de poisson ». On sent d’ici l’odeur ! On se demande si les pièces montées avoisinantes, réalisées en massepain, pâte alors encore rare et onéreuse, suffisaient à masquer les effluves de fin de marché. On aura
Tyrion Lnnister dans ses oeuvres
eu à peine le temps de se le demander que déjà on servait le cinquième service dont le clou était un pâté géant dont « sortit un nain qui offrit avec une grande politesse, à chaque convive, une paire de gants » de grande valeur. C’est
Tyrion Lannister, le plus petit des joueurs du Game of Thrones qui n’aurait pas aimé ça… Du jeté de paires de gants par-dessus le pâté par un nain ! Et pourquoi pas un lancer de nain tout court pendant qu’on y était! En revanche, la fin du banquet à la russe l’aurait enchanté : il s’agissait de casser tous les verres dans lesquels on avait jusque-là allégrement biberonné.

Une part des anecdotes relatées, l’auteur dit les avoir extraites d’ « un petit livre allemand [… le] Trincirbuch, document extrêmement précieux qui, parmi les relations très circonstanciées de plusieurs grands festins, donne des détails très curieux au sujet des pâtisseries qui y figuraient ». Il semble que Vanaise fasse allusion au très étonnant
Vollständig vermehrtes Trincir-Buch de Georg Philipp Harsdörfer, (1607-1658), un aristocrate érudit tout en légèreté, chantre du baroque, que ses petits camarades de la Société des Fructifiants - l’Ordre du Palmier dédié à la langue allemande - avaient surnommé l’enjoué. Cet opuscule est rarissime et on ne doit pas manquer d’aller surfer sur ses planches, numérisées in extenso par de bonnes âmes teutonnes (4).  Les illustrations de pliage de serviettes à eux seuls sont un délice. Ou un supplice c’est selon, qu’on ait eu à les plier ou à les déplier. A un banquet donné à la fin du XVe s. par le pape Grégoire XIII, une des pièces montées avait carrément été remplacée par un château de serviettes… Aujourd’hui, nous sommes, il faut l’avouer dans

la décadence la plus complète côté serviette. Il y a bien quelques restaurants indiens qui perpétuent l’origami culinaire…mais en papier. Il reste aussi, grâce aux dieux, quelques amphitryons magnifiques qui tiennent encore à la serviette en tissu, à l’image de celle-là qui lui a élevé un grand monument d’osier empli d’une multitude de ronds de serviette aux noms des happy few qui ont pris un jour place autour de sa table.

Mais Vanaise n’en appelle pas à la nostalgie. Il affirme que la  pièce montée est dans les gènes de tout pâtissier qui se respecte et qu’il suffirait d’un rien pour que les skyscrapers de sucre sortent à nouveau des plans de travail. Il rappelle au souvenir de ses auditeurs quelques pièces montées récentes. Ceux qui nous lisent devraient être sensibles à celle du mariage du duc d’Albany sur une des couronnes de laquelle, 25 petits amours, « déroulant des manuscrits [faisaient] allusion aux goûts littéraires du fiancé ». Impossible de trouver

Hommage aux lectures du duc d'Albany

des précisions sur les lectures préférées du duc, lecteur sans doute compulsif puisque sérieusement hémophile. Nous restons sur notre faim. Sur notre faim nous campons au moment d’en savoir plus sur la « brioche colossale » composée pour le mariage « d’une Miss Vanderbilt » dans les années 20. Déposée sur une charrette d’argent, elle avait été truffée de « bijoux sertis de pierres précieuses. Ceux-ci échurent aux convives au hasard de la distribution de chaque part d’invités ». Oh que cela devait être amusant ! On en bat des mains. Mais aucune image de ce roscón profane n’a été gardée ; aucun témoignage d’invitée comblée conservé. Pas même un bout de dent cassée sur un petit diamant brioché. Quelques années avant la conférence de Vanaise, deux demoiselles Vanderbilt s’étaient effectivement mariées, sans qu’on trouve trace dans les articles de cette brioche aux bijoux. Il s’agissait de Muriel « the perfect society girl » et de Cornelia qui se maria en avril 1924. Or, en avril 2014, soit 90 ans mois pour mois après la noce, un vieux monsieur héritant d’une tante qui fut cuisinière à Biltmore
petit déjeuner des noces de miss Vanderbilt
House chez les Vanderbilt se retrouva propriétaire d’une petite boite dorée au chiffre de Cornelia et de son mari et au nom de la maison. A l’intérieur, ce qu’il prit pour un vieux rogaton de fromage se révéla être un fragment du wedding-cake de l’héritière. On assurait que dormir avec un petit morceau de gâteau de noces sous son oreiller permettait à une jeune fille de voir en rêve son futur mari. La tantine resta demoiselle. Avait-elle le sommeil lourd ou fut-elle assaillie de visions d’horreur maritale, une brute patentée de sa connaissance peut-être ou un gringalet cra-cra du quartier ? On ne le saura pas. Elle aurait dû le bouloter ce morceau. Elle y aurait, qui sait, trouvé une bath agate ou un joli rubis.
© V. del Moral |librairie villa browna


(1) Sur le wedding cake https://www.youtube.com/watch?v=Epo85GY5kkc&index=1&list=RDEpo85GY5kkc. Dossier sur le mariage de Kermit et Piggy http://muppet.wikia.com/wiki/Are_Kermit_the_Frog_and_Miss_Piggy_married%3F
(2) Isabelle Van Langendonck, Alphonse Vanaise (1852-1943) ou l'histoire d'un fameux pâtissier aujourd'hui oublié. Bruxelles, ULB, 1996.
(3) Roberto Saviano,
Gomorra : Dans l'empire de la camorra, Gallimard, 2007. 
(4)
Numérisation du Vollständig vermehrtes Trincir-Buch de Georg Philipp Harsdörfer sur http://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/17244/1/

 

LE LIVRE ET LA MÉDAILLE QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie: 

Alphonse Vanaise,  La pièce montée à travers les âges. Plaquette à laquelle est jointe une médaille d’or de pâtisserie.
Bruxelles, Union des Patrons Pâtissiers de Belgique, 1935.
Plaquette in-8 brochée, couverture imprimée en deux tons.  Titre, 23 pp.
Envoi de l’auteur à « chère Petite-Fille Jeanine ». Causerie faite à l’exposition Universelle Internationale de Bruwelles lors du IXe congrès de la pâtisserie belge. Deux illustrations à pleine page en noir. A été jointe à la plaquette la médaille d’or de la Nederlandsche banketbakkers vereeniging décernée à l’auteur en juin 1935.
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