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samedi 28 novembre 2020

L'ALBUM PHOTO D'UN SUPERSPORTSMAN: CH. DE LA ROCHEFOUCAULD (1863–1907)

 #PourCeuxQuiSontPressés


372 photos collées dans un album au plat duquel ont été dorées les lettres composant le titre « CHATEAU DE BONNETABLE ». 372 tirages originaux qui révèlent la vie de plein air de l'un des sportsmen les plus accomplis de l’extrême fin du XIXe et des tous débuts du XXe s, prélude fringant d’un siècle qui allait se révéler le plus meurtrier de notre histoire. 372 images dont le surgissement inattendu ravit le bibliophile cynégétique et l’amateur de la « vie d’avant » 1914, voilà ce qui constitue cet album miraculeux.

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même

Foudroyé par une appendicite
La notice nécrologique parue en janvier 1907 dans la Revue olympique(1) esquisse assez bien la personnalité sportive de Charles de La Rochefoucauld, cette force de la nature qui s’éteignit précocement à l’âge de 43 ans des suites d’une très fâcheuse appendicite en son domaine sarthois de Bonnétable : «  Le monde sportif français a fait une perte sensible en la personne du vicomte de La Rochefoucauld, fondateur et ancien président du Polo-Club de Paris. Rompu de bonne heure à la pratique de la plupart des exercices physiques, Charles de La Rochefoucauld se montrait avant tout passionné d'équitation. C'était un cavalier vigoureux et d'une hardiesse extrême. A Pau où il suivait régulièrement les chasses renommées pour leur rudesse, il comptait parmi les plus osés. L'introduction du polo en France fut entièrement son œuvre ; aidé de quelques amis, il créa non sans rencontrer des difficultés de toutes sortes, le cercle de Bagatelle. Il présidait le Comité organisateur des Jeux Olympiques de 1900 ; dans cette fonction ses qualités l'eussent fort bien servi; mais il se laissa effrayer par des conseils intéressés et se retira […]. Peu après, le vicomte de La Rochefoucauld abandonna également la présidence du Polo et cessa de participer à la direction du mouvement sportif ; mais il continua de pratiquer ses exercices favoris y apportant, non pas seulement son entrain musculaire, mais l'extrême énergie de sa nature amie de l'effort. »

Pas de grands airs mais le Grand air
Pierre de Coubertin(2) ne dit pas autre chose, donnant du sportsman, un portrait sans fard: « Charles de La Rochefoucauld était pour moi un ami d’enfance et un camarade de collège ; de tout temps j’avais admiré son énergie confinant parfois, il est vrai, à la brutalité ; mais sa haute situation sociale palliait cet inconvénient. Il était fort capable de persévérance obstinée ainsi qu’il en avait fait preuve dans la création de son Polo Club de Bagatelle. Sportsman passionné, il s’intéressait à toutes les manifestations sportives sans n’être inféodé à aucune de ces “petites chapelles” dont comme le vicomte de La Rochefoucauld, je redoutais tant l’influence. » Entre ces lignes, on comprend que les grands airs déplaisaient à Charles qui leur préférait nettement le Grand air. Vous pouvez froncer le nez, faire vos Saint-Thomas autant que vous voudrez et mettre en doute ces témoignages. Nous n’en avons cure, forts des 372 preuves tirées sur papier qui, sous nos yeux, prouvent sans forfanterie que la vie d’extérieur fut la vraie passion de ce corps nerveux surmonté d’un visage rond qu’une moustache en croc, un nez aigu et deux yeux en billes animaient. 

Qui veut chasser dur, choisit bien sa monture
Outre quelques photos de l’intérieur de Bonnétable – rare témoignage, en passant, du goût de l’époque –, chaque page de l’album que nous repassons aujourd’hui est de plein air. La chasse y est omniprésente. Et tout d’abord celles que Charles mène chez lui à Bonnétable et celles qu’il va suivre à 160 kms de là, à Serrant, chez son beau-père La Trémoïlle. Vaufreland(3) n’y va pas par quatre chemins conseillant de s’assurer de son assiette et de sa monture avant de se risquer à aller chasser avec lui : « Bonnétable […] est placé dans un pays coupé ; où les talus, les barrières des champs, les rivières mouillent le terrain à l'infini et rendraient la chasse impossible à tout veneur n'ayant pas de chevaux de premier ordre. » Le mieux est de monter « des hunters soit anglais, soit irlandais qui permettent de passer partout. » En 1889, Vaquier(4) avait déjà soulevé la difficulté de ces chasses en écrivant que « la vicomtesse de La Rochefoucauld, née la Trémoïlle, suit aussi les chasses avec beaucoup d'ardeur; elle monte toujours des chevaux irlandais, avec lesquels elle affronte les terrains les plus difficiles. » Les chevaux sont la belle affaire de ces hommes et de ces femmes qui durent naître centaures dans une autre vie. Dans l’album, ils sont légion, croupe à nu, ou chevauchés par Charles. Leurs noms sont renseignés avec le même soin que ceux des amis qui peuplent l’album : il y a Nausegay, Trilby III, Fred dit « Sous-off », et Bessie, et Bhui-Bhui, &c.

A courre, à fusil, en mouvement
Les très nombreuses photos de chasse qui colonisent aussi ces pages sont prises sur le vif, au débotté. Quand on vit dans le sillage de Charles de La Rochefoucauld, on ne pose pas. On s’active pour hâter le départ, on sonne, on rameute ou on rapporte selon qu’on soit piqueux ou chien de chasse, on marche, on casse, on pointe son fusil, on scrute, on franchit – à pied ou à cheval – les obstacles, on reçoit les honneurs. Les chiens passent si rapidement qu’ils en sont flous, les chevaux sautent si haut, si loin qu’on ne les photographie qu’à demi. Seuls les saumons mahousses qui viennent d’être pêchés restent immobiles. Sans se préoccuper de l’objectif, on fume, on discute, on tourne le dos, on se mouche, on glisse sur le varech de Sandown. Sans qu’on se l’explique, une joie de vivre plane sur les feuillets que quelques photos ponctuent d’éclats de rire : des militaires, un invité pissent dans un coin ? On rit, on clic-claque et on ponctue la légende « cochon » d’un point d’exclamation amusé. 

Banc, transat et pique niques
Et, quand on daigne souffler un moment, c’est pour poser en bande sur un banc de Bonnétable ou c’est pour installer son transat face au soleil. Surtout, on en profite pour casser la croûte. Dans cet album, nombreux sont les pique-niques. En Ecosse où l’on chasse, il se fait dans la lande, au bord de l’étang où l’on pêche, il gagne en confort grâce à un réchaud de campagne et à une table d’appoint surmontée d’un petit dais-parasol. A Oloron-Sainte-Marie où, une fois n’est pas coutume, on se prélasse en costume de ville, on dresse une tente blanche à laquelle on suspend son canotier, on débouche force bouteilles, on prend les marmots sur les genoux, ce qui complique considérablement l’opération délicate d’attraper son verre plein. 

 
Un doux mélange
Ce sont des intimes qui peuplent essentiellement cet album. L’entre soi
est un doux mélange de l’aristocratie française, de la haute banque de l’époque et des sportsmen & women d’Europe. Les villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse, sur l’île de Wight et en Norvège, les parties de croquet, de pique-niques, les matinées enneigées à Bonnétable, les après-midis aux courses, on les vit ensemble et d’abord en famille. Souvent apparait la silhouette mince et barbue de Louis-Charles de La Trémoïlle, le beau-père de Charles qui épousa en 1885 sa fille Charlotte. La Trémoïlle tâte, on le voit, avec la même élégance, du fusil et du tricycle. Sa femme étant née Duchâtel, on ne s’étonne pas de voir sur les photos des représentants de sa famille. C’est en toute amitié sportive que sont également photographiés le baron Hottinguer, quelques Fels, Mallet, Noailles, Brissac, Luynes, Trédern et Chevigné, le prince Napoléon Bonaparte, les miss Platt et Potter, les dames Peabody et Bartlett, cavalières émérites, mais aussi le Prussien comte Moltke et l’anglais number one de l’époque, le prince de Galles, qui était ami du père de Charles, assez pour avoir séjourné à Bonnétable, et que l’on voit ici photographié à Cannes.

Charles superstar
Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Son caractère bien trempé transparait à sa manière énergique de monter à cheval que l’on regrette de ne pas retrouver sous le crayon définitif de Sem. Pied à terre, sa manière de se tenir ne varie pas : debout, il semble ancré dans le sol; assis, il se fiche résolument à califourchon sur une chaise retournée. On a beau le savoir un tantinet brut de décoffrage, on le découvre - finalement sans grand étonnement - aimablement entouré par des amis qu'il rendit visiblement heureux. Il fut aimé de sa femme à qui l’on doit le légendage de l’album et – c’est en partie son ombre qui la trahit – bon nombre des clichés présents. Charles était adoré de son père qui ne survécut pas à sa mort brutale. « La santé du duc de Doudeauville s'était altérée surtout depuis la mort de son fils aîné le vicomte Charles de La Rochefoucauld, décédé le 25 février 1907, au château de Bonnétable. Cette séparation lui avait, en effet, causé un véritable désespoir, et il ne s'en était jamais consolé. Le mois dernier il s'était alité. [...] Sa bonté, sa simplicité, qui le faisaient aimer de tous, se peignent dans ce dernier trait : se sentant perdu, il avait voulu que ni sa maladie ni sa mort ne changeassent rien aux fêtes et il avait ordonné que le château fût illuminé dimanche, comme à l'ordinaire, à l'occasion du Comice agricole. » Si cet album est le rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s., il est peut-être, aussi, la marque aimable d’un monde qui irait agonisant à partir d'août 1914.
© texte et illustrations villa browna  infos & commande


(1) le bulletin trimestriel du Comité international olympique
(2) dans son livre Une Campagne de vingt-et-un ans, consacré aux Jeux olympiques
(3)dans le Sport universel illustré, en 1901
(4) dans sa Vénerie moderne

 
Le livre qui nous a permis de raconter cette lorgnette est disponible à la libraire. Il s’agit de :

La Rochefoucauld, Charles de - Album de photographies de Charles, vicomte de La Rochefoucauld-Doudeauville, Sportsman

In-4, format à l’italienne. Plat frappé en lettres d’or de la mention de Château de Bonnétable, propriété de Charles de La Rochefoucauld-Doudeauville.                                                  

Ensemble de toute rareté. Ce sont 372 tirages originaux que nous présentons ici. Ces tirages de différentes tailles sont réunis dans un album de 51 feuillets cartonnés, remplis recto verso.

Ces photos témoignent de la vie quotidienne de Charles de La Rochefoucauld, cavalier et chasseur accompli, Elles immortalisent la vie sportive et amicale de celui qui fut l’ami et le collaborateur de P. de Coubertin et le fondateur du Polo de Paris. On y recense de nombreuses image datées de 1900 et 1901 des chasses à tir et à courre du château de Serrant, ces dernières étant réputées périlleuses. Images de pêches et de chasses à tir à Bonnetable. Villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse et en Norvège où les saumons sont impressionnants. Parties de croquet, pique-niques, journées aux courses. De nombreuses personnes figurant sur les photos sont renseignées. On y rencontre, entre autres, le baron Hottinguer, le duc de La Trémoille et le prince de Galles, des Fels, Mallet, Noailles, Luynes, Trédern et Chevigné, bref, un gai mélange de l’aristocratie et de la haute banque de l’époque. Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s.   infos & commande


 

 

mercredi 20 juillet 2016

DE L’ÉROTISME DES FIACRES SELON CE COQUIN DE CUISIN




 #PourCeuxQuiSontPressés

#DelAmourAuGrandTrot  #BaisodromeAttelé
#ErotismeDesFiacres 

#DesVentsDesPetsDesPoums 
#FlaubertCuisinMêmeCombat
 
#EauEtGazàToutesLesEtapes
détail du frontispice dépliant

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.
Qui diable se cache derrière ces prodigieux pseudonymes-pour-rire au milieu desquels nous trouvons une victime de la tyrannie de Napoléon Bonaparte, un parasite logé à Pouf dans un grenier, un écouteur aux portes, un dessinateur au charbon et un enlumineur à la litharges, un rôdeur caché dans un arbre creux du bois de Boulogne, une victimes des femmes entretenues un lynx magicien, un homme qui s'est marié sept fois, une société d'agriculteurs 
La Folie mène le cortège
La réponse est J.P.R. Cuisin, alias M. Vélocifère, amateur de messageries, auteur de L’Amour au grand trot qui nous intéresse aujourd’hui. Ne me demandez pas à quoi correspondent les initiales J.P.R. C’est un mystère et boule de gomme. Tout au plus, le P. semble avoir été pour Paul. Ne me demandez  pas non plus de vous dire en deux mots qui était Cuisin. C’est positivement impossible. En vrac, il fut polygraphe, militaire, anti bonapartiste, membre honoraire de la Société française de statistique universelle et conservateur du Cabinet d'anatomie Dupont. Pour votre gouverne et au cas où, petits veinards, vous passeriez prochainement à Montpellier, le Cabinet Dupont fut donné au Musée d’anatomie montpelliérain par H. Dupont lui-même, « naturaliste du Roi et des Princes » et « artiste en préparations en cire ». Il contient entre autres « la série la plus complète qui ait jamais existé de symptômes de la maladie syphilitique doit être pour une jeunesse aveugle en ses passions, une école de mœurs, un salutaire avertissement bien capable de la détourner du libertinage, qui produit des fruits si amers : le père y conduira son fils ; plus que la remontrance la plus éloquente qu'il pourrait lui adresser, ce spectacle préviendra fortement l'imagination du jeune homme, soit sur ceux de la débauche, soit sur les dangers de l'onanisme. » Si le rapport de l’onanisme à la syphilis ne saute pas aux yeux, le lien de Dupont à Cuisin est facile à tresser. Tous les deux, l’un par la cire, l’autre par l’encre, ont cherché à produire un spectacle [qui] n'a rien de dégoûtant, puisque tout y est artificiel ; un spectacle-avertissement pour leurs spectateurs et lecteurs innocents et alléchés. 
Voyez comme le Fripon mène tout l'équipage galant.

C’est en tout cas ce que veut faire croire Cuisin dans le préambule de son petit volume au titre gigantesque : L’Amour au grand trot, ou la Gaudriole en diligence, manuel portatif et guide très-précieux pour les voyageurs offrant une série de voyages galans en France et à l’étranger ainsi qu’une foule de révélations piquantes de tous les larcins d’amour bonnes fortunes espiègleries aventures extraordinaires dont les voitures publiques sont si souvent le théâtre. Par M Vélocifère grand amateur de messageries. Il y écrit: « Allons, vous voilà bien avertis, époux, mères, filles et jeunes-gens. Vous ne pourrez pas dire qu’aucun moraliste officieux ne vous ait point signalé les écueils. Mais hélas ! On le sait que trop c’est prêcher dans le désert ; il faut que jeunesse se passe.»
A la lecture de ce livre très amusant, on est cependant en droit de douter de ce «camelotier prolifique, auteur de colportage, polygraphe paillard ou édifiant, [… aux] ouvrages toujours teintés d’une ambition morale, feinte ou véritable […et] aux titres programmatifs quelque peu hypertrophiés, presque hystériques ou plutôt frénétiques, qui attestent d’une manière d’appel qui est celle du bonimenteur des spectacles de la foire » (1). Et on aura raison.
Si «l’immoralité » du contenu l’a fait mettre à l’index par mesure de police en 1825, c’est que Cuisin a eu beau user de périphrases et d’images plus alambiquées les unes que les autres, on voyait trop bien où il voulait en venir. Un exemple : alors que la belle Elisa est assoupie – ou fait mine de l’être – dans la voiture de poste qui transporte également le narrateur, comme par hasard, sa poitrine se découvre. « C’est pour le coup qu’en plein jour, raconte le jeune homme, j’eus été obligé de croiser ma redingote ! Toutes les cordes de la volupté étaient tendues en moi […] Je brûlais de lui donner enfin une leçon d’astronomie, dans laquelle elle ne perdit pas de vue l’aiguille aimantée ; ainsi partant du département du Mont-Blanc et pénétrant jusqu’à celui de l’Aisne, je m’enivrai de mille délices en prenant possession d’une île nouvelle, que peu de navigateurs avaient abordée, à en juger par la difficulté de l’entrée au port ». Les diligences permettaient réellement ce que Meetic et la farandole des réseaux sociaux n’agréent que virtuellement aujourd’hui : du badinage express. Les genoux qui s’entrecroisaient, les cuisses qui se frottaient ont laissé place aux chapelets de smileys et aux photos de profil. « L’émoi du vécu » a été remplacé par le « Et moi, me likeras-tu ? » Entre la voiture à cheval et la fibre numérique, il y eut bien le train, concentré d'érotisme à vapeur qu'Apollinaire fit tenir tout entier dans un wagon des Onze mille verges. Raymond Loewy, celui qui modela dans les années 30 les sublimes locomotives de la Pennsylvania Railroad, avouait pour sa part dans La laideur se vend mal, que rien ne lui paraissait plus torride que la rencontre d'une femme seule dans un train en marche. 
Fleurettes et papillons légers
 
Mais aujourd’hui le déplacement des Hommes est en passe d'être supplanté par le mouvement de la fibre optique. C’est d’autant plus dommage que la littérature doit beaucoup aux salles obscures sur roues que furent les voitures à cheval. Si dans Madame Bovary, Flaubert a placé la mise en jambes d’Emma et Léon dans un fiacre, c’est loin d’être innocent comme le prouve le passage d’une lettre célèbre de l’écrivain à Louise Colet datée du 29 novembre 1853 : « As-tu réfléchi quelquefois à toute l'importance qu'a le Vi dans l'existence parisienne ? Quel commerce de billets, de rendez-vous, de fiacres stationnant au coin des rues, stores baissés ! Le Phallus est la pierre d'aimant qui dirige toutes les navigations. » L'aiguille aimantée de Cuisin et la pierre d'aimant de Flaubert  indiquent sans flancher le même mont de Vénus. Sorti en 1857, le roman, comme la pochade de M. Vélocifère vingt ans plus tôt, connut les démêlés judiciaires que l’on sait. Encore en 1888, le Fiacre émoustille. Xanroff en fait une chanson, reprise par Mireille et Brassens, qui n’a pas pris une ride : « Un fiacre allait, trottinant /Cahin, caha / Hue, dia, hop là!/ Un fiacre allait, trottinant /Jaune, avec un cocher blanc. » Dedans, stores baissés, une femme et son amant. Le mari qui, du trottoir, reconnait la voix de sa femme, de surprise, tombe et se tue. Du fiacre une dame sort et dit: « Chouette, Léon! C'est mon mari! Y a plus besoin de nous cacher ». Et la belle de faire renvoyer le fiacre. Laissant flotter dans l'atmosphère l’hommage discret, par Léon interposés, du chansonnier au père de Madame Bovary.

Six fois prout
D’autres passages de L’Amour au grand trot  – scatologiques ceux-là – raviront les fans d’Evguenie Sokolov, Des vents, des pets, des poums de Gainsbourg qui aurait sans doute et sans vergogne renommé ces pages « Eau et gaz à toutes les étapes ». Un exemple parmi d’autres, pioché dans les plus innocents, concernent l’éléphantique Mme Delaloyau. « Sa fistule à l’anus lui ayant ôté la clef de ses fesses, nous étions tous enveloppés à tout moment d’un nuage méphitique, et chaque cahot un peu violent de la voiture était compté et marqué par un prout, puis prout prout, et six fois prout ». S’ensuivent deux pages odorantes très réussies mêlant à ces remugles, les nombreuxet capiteux parfums portés par les voyageurs et le fumet d’un chien parfaitement crotté.



Hymen consterné
Le plus étonnant dans tout ce barnum littéraire, est la finesse du frontispice de cet Amour au grand trot décidément sympathique. Il se déplie largement sur la largeur de trois pages et présente deux voitures lancée à pleine allure et bourrées à craquer. En tête de cortège, à pied, la Folie, tout en grelots, les seins et les jambes à l’air. A l’arrêt, consterné, le flambeau en berne, l’Amour se cache le visage dans la paume de sa main. Dans les airs, une espèce de Déméter ailée, déverse des fleurettes. Elle devrait selon la légende de la gravure représenter le Vin mais, sauf à y voir une bacchante  introvertie, l’allusion n’est pas très claire.
Il faut attribuer cette pointe sèche à
Pierre-Jean-Baptiste-Isidore Choquet, (1774-1824), miniaturiste et illustrateur, qui multiplia les scènes mythologiques dont plus d’une vingtaine sont conservées au Rijksmuseum. Jules Gay (2) a beau vouloir que ce soit un certain Choquet de Lindu, officier et architecte de la Marine qui l’ait composée, ça ne colle pas. Le brave militaire mourut en 1790 et s’intéressa plus aux murs de bagnes qu’aux portières de diligences. De surcroît, la vente de cette gravure intitulée Voyez comme le fripon vous mène tout l’équipage galant fut orchestrée en 1820 par « Mme Lepetit, rue Hautefeuille, n 3o ». Outre le fait que le titre à rallonge de la gravure est bien dans le goût de Cuisin, Mme Lepetit se trouve être l’éditeur de L’Amour au grand trot. Pour enfoncer le clou, Choquet est aussi l’auteur avéré des très intéressantes illustrations des Ombres Sanglantes (3), merveille de nouvelles noires que Cuisin fait paraitre en 1820 chez la même éditrice. La drôlerie des personnages que l’on surprend à se bécoter, donner la tétée, vider leur pot de chambre, se boucher le nez dans les deux diligences, la finesse du détail des malles, des cages à oiseaux, des nuages de poussière finissent de nous convaincre de l’excellence de la main qui a inventé la scénette.
Autorisée à publication en juillet 1820, la gravure se retrouva-t-elle mise à l’index avec le volume en 1825 ? Voilà un paradoxe éditorial qui dut bien amuser notre écrivain qui s’autoportraitisa avec humour dans le Dictionnaire des gens de lettres vivants, par un descendant de Rivarol, paru en 1826 et dont il fut un des deux auteurs cachés. Cela donne : « CUISIN (J. P.) : Cet auteur est un véritable modèle de versatilité; on ne peut lui refuser quelque esprit, quelque chaleur d'imagination, mais la sagesse n'en règle jamais les bonds, les soubresauts et les saccades. Ses principaux trophées sont des in-18 d'un style parfois érotique avec des mœurs pures, de la probité, il a allié ce contraste adultère […] la postérité ne prononcera jamais le mot de camelote, sans qu'une réminiscence ne le signale comme un de ses coryphées les plus chauds. Voilà l'opinion, c'est une reine tyrannique, qui ne revient jamais de ses révélations, de ses jugements ERRONÉS, telle chose que vous fassiez pour réparer des erreurs littéraires de jeunesse ». Dans l’article consacré à Gilbert, on y lit aussi que « si Gilbert, ainsi que Cuisin étaient condamnés à porter tous leurs ouvrages, vraiment ils succomberaient sous leur poids ». En ce qui nous concerne, nous, nous avons en tout cas succombé à son charme. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 

LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie
 
M. Vélocifère, grand amateur de messageries. [J.P.R. Cuisin]
L’Amour au grand trot, ou la Gaudriole en diligence. Par M. Vélocifère, grand amateur de messageries. Paris, chez les principaux Libraires du Palais-Royal, an du plaisir au galop 1820.
Paris, chez les principaux libraires du palais-Royal, an du plaisir au galop, 1820.
In-18, plein papier postérieur vert, dos lisse. Frontispice dépliant, faux-titre, titre, 278 pp.
Édition originale de cette succession de tableaux lestes qui ont pour cadre les diligences du début du XIXe s. En frontispice, « Voyez comme le fripon mène tout l'équipage galant », une grande et fine pointe sèche par Choquet.  


NOTES

 (1) Le spectre et la camelote Clichés du roman noir en mouvement - Marie-Laure Delmas
(2) Iconographie des estampes a sujets galants et des portraits de femmes... Par Jules Gay
(3) Pour le plaisir, le titre en entier du volume : Ombres Sanglantes, galerie funèbre de prodiges, événements merveilleux, apparitions nocturnes, songes épouvantables, délits mystérieux, phénomènes terribles, forfaits historiques, cadavres mobiles, têtes ensanglantées et animées, vengeances atroces et combinaisons de crimes, etc.