vendredi 9 octobre 2020

LANTERNES MAGIQUES ET SOUVENIRS CYNÉGÉTIQUES, LE TOUT EN MUSIQUE !

Accueilli à bras ouverts par le duc d’Ayen et l’abbé de Bernis, produit par Crébillon fils, protégé par madame de Pompadour, Pierre Laujon devint bientôt le troubadour de Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, tonsuré mais militaire, libertin mais chasseur, dont la postérité tient moins à ce qu’il soit né petit-fils de Louis XIV par la main gauche (celle de la Montespan) qu’au fait qu’il ait été le pygmalion de Labruyerre, braconnier star s’il en est. Voilà qui rend bien inédite et émouvante cette descente dans la seconde moitié du XVIIIe s. que l’on continue à regretter. Laujon, à travers ses chansons, s’y révèle le chroniqueur intime des chasses, des menus plaisirs, des joies de son mécène, puis, après lui, de ceux qui peuplèrent les années de l’insouciance qui précédèrent le raz-de-marée révolutionnaire. 

Le parolier, Leduc et le comte
Si Pierre Laujon fut poète et auteur dramatique de quelque succès, « la partie la plus brillante de ses œuvres fut sans contredit – c’est son successeur à l’Académie française qui l’affirme – la chanson, pour laquelle il avait un talent presqu’inimitable […] Il n’avait pas besoin d’attendre l’inspiration : il faisait des chansons comme La Fontaine faisait des fables, sans recherche, sans effort, presque sans y penser. » Voilà qui explique qu’il se soit rendu, malgré ses vingt ans, indispensable à la joyeuse bande qui évoluait au château de Berny que gouvernait alors Mlle Leduc, danseuse et maitresse du comte abbé de Clermont qui, une fois n’est pas coutume, l’épousa, sur le tard il est vrai et secrètement évidemment. Le bonhomme n’en était pas un paradoxe près, lui qui fit ériger à Berny, pour sauvegarder les apparences ou peut-être dans un esprit blagueur, un théâtre en forme de chapelle

 Chasseurs chassez ! Laujon, composez !
Laujon, ancêtre des Dabadie et autres Roda-Gil, avait, on l’aura compris, la plume facile. On le découvre, on le fredonne – la musique est notée – en feuilletant les trois volumes qui forment ses A propos de société ou chansons suivis des A propos de la folie ou chansons grotesques, grivoises et annonces de parade. Souvent, en préambule des chansons qui y figurent, le parolier raconte où, quand, comment et pourquoi elles furent composées. Combien de fois apprend-on que c’est en quatrième vitesse, sur le coin d’une table qu’il se mit à l’œuvre. C’est systématiquement entre le retour de chasse et le dîner que furent écrits les couplets destinés à être chantés entre la poire et le fromage. Un seul exemple : Laujon assure que les couplets de sa Chasse heureuse qui, selon lui, « a le petit mérite de l’à propos et une légère teinte de gaîté » furent écrits à la diable comme il le raconte ainsi : « à peine avais-je eu le temps de les écrire (puisque je n’avais fini mon dernier couplet qu’à table) que je dus l’entonner car cet impromptu fait à loisir, je m’étais presque engagé à le chanter au dîner. »

Que Berny soit béni
S’il fut, n’en doutons pas, un fin courtisan, s’il sut feindre et se composer à l’occasion une mine de circonstance, Laujon n’eut pas de grand effort à faire pour se montrer enthousiaste à l’endroit de Diane. On apprend, de l'aveu même du parolier, qu’il était chasseur, et pas qu’un peu encore. Lors de sa rencontre avec le comte de Clermont, alors que les habitués de Berny lui racontaient que « l’on y jouait la comédie, la parade, qu’on y entendait d’excellents concerts, [il reconnut que ce qui l’affecta le plus était] qu’au moins deux fois la semaine, ils allaient le matin à la chasse. Il le confessa dans ses souvenirs avec beaucoup de vivacité : « “À la chasse, m’écriai-je, vous allez à la chasse messieurs ! Ah que vous êtes heureux, j’en raffole moi !” “Ah, vous aimez la chasse, me dit le Prince qui m’avait entendu, eh bien vous chasserez.” Nouveau motif d’enchantement et qui contribua à doubler, [vous l’imaginez bien], ma gaieté pendant le souper. »

Des chansons de chasse
Voilà qui explique que les trois volumes illustrés de si charmante façon par Moreau le jeune soient ponctués, ici et là, de chansons aux accents cynégétiques. Citons-en quelques titres : Retour de chasse, « impromptu fait à loisir au retour d’une battue où l’on avait tué beaucoup de gibier et qui fut chanté pour égayer le diner » ; La chasse heureuse, chanson qui fut faite en 1765, « et dont on demanda à l’Auteur de faire le récit en couplets ; aussi furent-ils chantés à table, une demi-heure après son arrivée » ; Chanson faite à Chantilly et chantée au retour d’une chasse de saint Hubert où l’auteur s’étoit trouvé, chasse pour laquelle « on avoit construit une salle de fleurs & de verdure à un Rendez-vous de la forêt» ou encore cette Chanson de chasse et de table qui « fut chantée par l’Auteur à SAS Monsieur le Comte de Clermont à la première Chasse qu’il fit après une longue attaque de Goutte. » Les couplets de la petit quinzaine de chansons cynégétiques du recueil, sans prétention et faciles à reprendre à l’unisson, ont tous, on l’aura compris, la saveur de l’anecdote vécue

 De Laurent Labruyerre à Marie-Thérèse de Savoie
Le comte de Clermont mourut en 1771, l’année de la publication des Ruses du braconnage rédigées par son protégé devenu, par son bon vouloir, garde-chasse de ses terres. Pour pouvoir continuer à dispenser ses talents dans les cours des grands, Laujon dut troquer ses bottes crottées pour des escarpins de parquet ciré. Cela se sent aux thèmes des chansons qu’il écrit alors. Si elles sont moins gaillardes, elles n’en gardent pas moins la simplicité qui fait le succès des tubes qui vous galopent dans la tête. Elles flirtent parfois avec des sujets qui font les délices des lecteurs du XXIe s. que nous sommes. Je pense en particulier aux joies des spectacles de lanterne magique. Quand le comte d'Artois, futur Charles X et futur daron du duc de Berry, épousa Marie Thérèse de Savoie, ce fut par procuration. Ce dernier grand mariage de la monarchie de l'Ancien régime commença donc pour l’épousée par une traversée de la France. De Turin, elle devait rallier Choisy où l’attendait mari légal et beau-père royal. Un des arrêts fut prévu à Nemours où un spectacle de lanterne magique avait été concocté à son attention. Laujon se fendit pour la circonstance de chansons aimables qui devaient accompagner les images projetées ou bien, peut-être, faire patienter durant les changements de plaques. 

         

 L’art de Moreau le jeune
Cette réunion précinématographique donna l’occasion à Moreau le jeune de dessiner l’une des plus jolies illustrations du recueil qui en contient pourtant un certain nombre. On y voit s’esbaudir, dans la pénombre, une société choisie alors que la lanterne magique, projette la rencontre de Mme la comtesse de Provence et de Mme la nouvelle comtesse d’Artois. Dans le halo de l’image, un génie protecteur tenant flambeau volète au-dessus des deux jeunes femmes tandis que, dans la pièce obscurcie, un petit chien fait de petits bonds au rythme de la fredaine qu’un orgue de barbarie égrène. L’aimable Moreau n’a marqué ni le tarin disgracieux, ni la mâchoire prognathe de la nouvelle venue. C’est qu’on est bon enfant dans l’entourage de Laujon qui, sur un air que nous continuons à bien connaître, finit de nous le prouver en faisant chanter à sa Petite diseuse de bonne aventure : « Mon œil n’entrevit jamais / de sinistre augu-u-re /Je veux que sur mes secrets / Ma gaîté rassu-u-re / Je ne sus jamais blesser / Mon plaisir est d’annoncer : / La bonne aventure, Au gai, la bonne aventu-u-re. »

Mon plaisir est d’annoncer : / La bonne aventure, Au gai, la bonne aventu-u-re


 Le livre qui a permis de rédiger cette lorgnette est en vente à la librairie. Il s'agit de:

Pierre Laujon
Les A
propos de société ou chansons de M. L*** [suivi de] Les A propos de la folie ou chansons grotesques, grivoises et annonces de parade

S.l.n.d. (1776) pour les deux premiers tomes et s.l.n.d. (1776) pour le troisième.
Ensemble de trois tomes in-12 en reliure homogène postérieure(
XIXe), demi-veau, dos à nerfs, pièces de titre et de tomaison. Titre gravé, 302 pp.; titre gravé, 316 pp. ; titre gravé, 319 pp. Pour les tomes 1 et 2 : 2 titres gravés,  2 figures hors-texte, 2 vignettes et 2 culs-de-lampe le tout dessiné par Moreau. Au tome 3 : titre-frontispice, 1 figure, 1 vignette et 1 cul-de-lampe dessinés par Moreau.

Édition originale et premier tirage des gravures dont une représente une projection de lanterne magique. Toutes illustrent ce savoureux recueil de chansons, présentés avec les airs notés de Pierre Laujon, auteur dramatique, poète, chroniqueur des joyeusetés du comte de Clermont et, bien-sûr, chansonnier du Caveau, membre des Diners du Vaudeville, de la Goguette, du Caveau Moderne, avant de devenir, sur le tard, Académicien.‎

"Les illustrations sont d'une grâce ravissante et comptent parmi les meilleures de Moreau" (Cohen, 604).
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mercredi 16 septembre 2020

LES FEMMES, LA TABLE ET L’AMOUR, TOUT UN PROGRAMME | De la bibliophilie

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Pas folle la Berjanette qui mit tous les atouts de son côté au moment de faire paraitre en pleines années 30, une élégante plaquette qui s’inscrit parmi les textes les plus délicieusement gastronomico-féministe de l’époque, sorte de Maximes de La Rochefoucauld expresses assaisonnées au féminin.

Les belles et la bouffe ?
Les belles et la bouffe ? Ça ne semble pas aller de pair et pourtant, l’auteur nous prouve le contraire à chaque page. Pour dessiner les belles, ce n’est pas un hasard si Berjanette a fait appel à Léon Benigni. Il est l’un des plus fameux illustrateurs de la mode de l’époque, le pinceau de Jean Patou.
Harper’s Bazaar, Modes et Travaux, Vogue se l’arrachent. Fémina lui confie ses couvertures. Autant dire qu’en matière de jolies filles, il en connait un rayon ! Pour Berjanette, il met en scène la libido art déco de gourmets et gourmettes attisée par les joies de la table.

Attablée, elle est imbattable
Pour le texte, Berjanette se fait confiance et elle a raison. Attablée, elle est imbattable : n’a-t-elle pas épousé à Londres, en 1912, Austin de Croze, le pape de la cuisine régionaliste, l’ami de Rouff et de Curnonsky ? La comtesse de Croze, deuxième du nom puisque c’est le second mariage de son gastronome de mari, est née Jeanne Bergouignan. Elle est en littérature de J.A. Berjane, nom sous lequel elle écrit et donne ses conférences ici, là et surtout en Angleterre. En 1913, ses causeries londoniennes porteront – tiens donc, monsieur est passé par là – sur le tourisme et la gastronomie régionale en France. Suivies de dégustations et de ventes de spécialités françaises, on peut imaginer combien elles furent courues par les pique-assiettes et les autres. L’idée fera son chemin puisque, encore en 1931, on pouvait lire dans le Semainier de l'Illustration : « Le goûter régional est en train de conquérir Paris » animé par le comte de Croze, admirablement secondé avec grâce et savoir par son épouse. Et d’organiser tour à tour des goûters normand,  bourguignon, auvergnat, quercynois, bordelais, angevin et colonial !

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Femme de lettres et de fourchette
Or, Berjanette s’affranchit de Croze au moment d’attaquer Les femmes, la table et l'amour. C’est en femme de lettres et de fourchette qu’elle écrit. Elle se débarrasse dès les premières pages du chapitre consacré au « Chœur des misogynes » qu’elle poivre et sale à la diable. Elle y prend une grosse voix, remonte ses bretelles et lance dans un nuage de fumée de cigare des sentences de l’acabit de : « cauchemar d’un gastronome à la veille de faire un repas délectable : une voisine qui parlera trop fort et ne mangera pas assez ; la vieille belle qui réparera ses lézardes au-dessus des assiettes ; la jeune brune qui, dès le potage, fumera sans arrêt, parce que « ça lui va bien », etc. Sans nous laisser reprendre notre souffle, elle fait répondre « Du tac au tac le chœur des jolies » qui se dévoilent alors sacrément percutantes. 

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Vins applaudis, cocktails honnis et Benigni
Si ce périlleux exercice est réussi, c’est aussi parce que Benigni a parfaitement compris ce que Berjanette attendait de lui. Un homme et une femme à table, ce sont autant d’histoires de cœur qu’on fait sauter comme des crêpes à la Chandeleur. Quand elle affirme que « Le champagne est le malicieux corrupteur des jeunes filles », l’illustrateur ne moufte pas et dessine une drôlesse au cheveu court et cranté, la tête renversée en arrière regardant le monde de dessous une coupe dont les bulles s’échappent. Avec humour, il figure aussi « l’agonie des vins précieux oubliés », en campant cuisinière et majordome s’enfilant cul-sec les fonds de verres laissés pour compte. D’un trait tiré en noir rehaussé d’une seule teinte pâle beige abricot, Benigni fait des merveilles. Seule la divine cambrure de son barman agitant un shaker plein de promesses, accentuée par la rondeur du visage et des bras et compromise par un minuscule nœud papillon semble indiquer un désaccord : tandis que l’auteur dénonce « la dictature du cocktail », l’illustrateur la sublime. Joe, un américano, please !

Shake, barman, shake! Copyright-villa-browna-demander-l-autorisation-d-utilisation-bibliophilie-berjanette

Cul-culinaire
Qu’importe ! Au fil des plats, l’auteur nous régale de définitions revues et corrigées, de mini-scénettes qui frisent le double sens. « Le café comme l’amour doivent être servi brûlant ». Parlant hors-d’œuvre, Berjanette affirme qu’ « amuse-bouches et bagatelles de la porte ne servent parfois qu’à masquer l’insuffisance des services ». Comprenne de travers qui voudra. De même, quand, après avoir égrené les différentes stations du chemin du poids, Berjanette en arrive aux fruits, elle ne peut s’empêcher de brouiller encore et toujours les pistes en écrivant : « “c’est tout sucre en mon panier” semblent dire les yeux des jolies gourmandes. Et les doigts des hommes y répondent en palpant une pêche, en violant une figue… »

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Pour finir sur un pet de nonne
Jamais la comtesse de Croze n’aura su complétement faire taire en elle la Berjanette des débuts. Au point que nous avons voulu savoir d’où elle avait tiré son surnom. Curnonsky en donne l’origine dans le Paris-soir du 16 juin 1929. Nul ne sait si elle est exacte, mais elle a le mérite de nous confirmer son goût pour le bon mot. Selon Cur 1er, tout viendrait d’une « Galéjade gastronomique : C'est une petite histoire sans prétention, retrouvée dans un vieux livre du XVIIIe siècle, les Inconvenances de Berjanette [entre vous et moi, inconnues au bataillon des livres de la BNF]. La jeune marquise de Blamont Chauvoy offrait à souper à quelques intimes. Au moment de l'entremets, on servit des pets de nonne, chef-d'œuvre de Mélanie, le cordon bleu de la maison. Or, le président de Tourvelles, d'habitude très friand de ces gourmélises, ne parut point y apporter son ordinaire dilection. Il chipotait dans son assiette sans se décider à manger.
— Eh ! quoi, mon cher président, lui demanda la marquise, qu'attendez-vous pour nous imiter ? Vous savez pourtant que Mélanie réussit les pets de nonne comme aucun autre cordon bleu.
— Je sais ! je sais ! madame, répartit le président. Je suis justement en train de chercher celui de la Supérieure !

 

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Le livre qui a permis de rédiger cette lorgnette est en vente à la librairie. Il s'agit de:

Berjanette
Les Femmes, la Table et l’Amour. Illustré Par L. Benigni
Paris, Laboratoire de la Passiflorine. 1933.
Plaquette in-8; broché, couverture imprimée en deux tons. Illustrations à toutes pages.
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mardi 30 juin 2020

LE VOYAGE OÙ IL VOUS PLAIRA DE QUATRE GARÇONS DANS LE VENT : JOHANNOT, MUSSET, STAHL ET MOZART

l'énigme des gueules ouvertes de Bomarzo et Johnannot
l'énigme des gueules ouvertes de Bomarzo et Johnannot

On est bien loin encore de la miraculeuse rencontre de Pierre-Jules Hetzel et de Jules Verne : Péji et Juju ne coïncideront qu’en 1861. En 1843, Hetzel vient tout juste de fonder son Nouveau Magasin des Enfants, qui veut offrir à un lectorat enfantin les œuvres des meilleurs écrivains de son temps : Balzac, Sand, Nodier et Dumas pour commencer. Fourmillant d’idées, cette même année, l’éditeur troque son nom pour celui de Stahl, son état d’éditeur pour celui d'écrivain. Avec son ami Tony Johannot et avec Alfred de Musset, il concocte un Voyage où il vous plaira débridé et délicieux.

Vignette, véhicule du romantisme
Convaincu qu’il amènera l’enfant à la lecture des bons auteurs par l’image, Hetzel participe à la création – géniale –  de la vignette qui va, à jamais, faire le charme de l’édition illustrée romantique. « Définie à partir de son centre plutôt qu’à partir de ses bords, l’image surgit du papier comme une apparition, une chimère. »  La vignette, privée de contours, sert un univers « sans limites précises qui semblent s’évanouir dans la page » (1). Or, Tony Johannot fut un des chantres de ces croquis s’effilochant sur leurs bords, qui s’étalent au milieu de la construction typographique de la page, comme « une invite à lire des récits passionnés, traversés par des poignards, illuminés par des éclairs, au milieu desquels se traînaient des héros pantelants et des héroïnes meurtries (2). 

Enterrement de vie de garçon buissonnier
Nul mieux que Champfleury n’a résumé ce voyage écrit par trois têtes et dessiné à deux mains : passionnés - traversés par des poignards - illuminés par des éclairs – et au service de héros et d’héroïnes brinquebalés. Qu’on voudrait les résumer, qu’on ne le pourrait pas. Qu’on entrerait dans le détail, qu’on déflorerait bêtement cet enterrement de vie de garçon saupoudré de poudre d’escampette. Jugez plutôt : Franz, à la veille de se marier à l’exquise Marie, se laisse entrainer par son ami Jean dans une suite ininterrompue d’aventures voyageuses habitées de personnages qui, laissant parfois nos héros souffler, reprennent le récit à leur compte, racontant contes merveilleux ou des épisodes de leurs propres vies. Pour autant, cette imbrication échevelée n’est pas décousue, toutes tenues qu’elles sont par les vignettes de Tony Johannot qui donnent le ton à cette fugue prénuptiale.

Johannot, admirateur de Jérôme Bosch
Johannot, admirateur de Jérôme Bosch

Au bal avec Bosch et Goya à Bomarzo
Si elles donnent le ton, elles ne retiennent cependant pas la bride de l’imagination débordante de Johannot qui s’en donne à cœur joie, faisant de son travail d’illustration « un ornement et non une tache ; ce que tant de génies divers ont rêvé, ajoute Théophile Gautier, il a pu le rendre et le transporter dans son art. » Il faut dire que Johannot, sans complexe, mêle les demoiselles romantiques, les figures échappées des contes allemands qui bercèrent son enfance, un-je-ne-sais-quoi des créatures de Jérôme Bosch –  à l’exemple de cet oiseau à pieds d’hommes et à jambes bottées – et un soupçon de Goya version capricieuse. Quant au monstre qui irrésistiblement, en frontispice, avale les lecteurs confiants, il ressemble à celui de l’ogre du jardin italien de Bomarzo.  Même narines découvertes, même œil rond et furibond, mêmes lettres tatouées, même gueule ouverte sur un océan de noirceur qui fait frissonner de délicieuse terreur. Le truc étonnant, c’est que ce jardin du XVIe siècle, dans ces années 1840, était parfaitement oublié. Il n’allait être redécouvert qu’au XXe siècle et, seulement alors, apprivoisé par Cocteau et Praz, célébré par les surréalistes, Salvador Dalì en tête…

Les bêbêtes jumelles de Goya et Johannot
Les bêbêtes jumelles de Johannot et Goya


Parce que c’était Tony, parce que c’était Péji
Ce talent foisonnant, Tony le mit au service de cette charmante déambulation écrite en majeure partie par Stahl redevenu Hetzel au moment d’en concevoir la mise en page. Portée par une typographie légèrement agrandie, par des images omniprésentes, on y retrouve l’allure des livres pour (grands) enfants qu’il avait déjà commencé à publier. Si le résultat est si réjouissant, c’est qu’il procède, une fois encore, de ce genre d’amitié que seuls les livres savent nouer : les amis qui font des livres ensemble affermissent sans le savoir leurs atomes crochus, scellent les origines du parce-que-c-était-lui-parce-que-c-était-moi dans leur projet littéraire. Cette amitié-là durera jusqu’à la mort prématurée de l’illustrateur, mort d’apoplexie alors qu’il gravait une vignette destinée aux œuvres de Sand. Hetzel fut si touché qu’il ne trouva pas ridicule de l’avouer à l’un de ses correspondants, le docteur Laussedat : « Tony Johannot qui m’aimait (combien peu d’hommes vous aiment, mon ami), Tony est mort à 49 ans. Que vous dirais-je ? J’ai du chagrin, je viens de pleurer et comme vous êtes un peu bête vous aussi, c’est à vous que je l’écris. »

4 garçons dans le vent du Romantisme
4 garçons dans le vent du Romantisme

Johannot, Hetzel, Musset, Mozart : 4 garçons dans le vent
Voyage comme il vous plaira naquit donc de la glorieuse rencontre de Tony et de P.-J. Fort de ce constat, on est en droit de se demander ce que fabriqua Alfred de Musset dans tout ça puisque son nom figure également au générique de l’ouvrage. C’est son frère Paul qui nous éclaire sur son rôle, en écrivant : « Pour assurer le succès de cet ouvrage de luxe, Hetzel suppliait mon frère d'y ajouter quelques vers et de joindre son nom à celui de l'auteur de la prose. Alfred s'y refusa d'abord obstinément; mais parmi les dessins de Johannot, qu'il regardait avec plaisir, il remarqua une gracieuse figure de jeune fille assise au piano et chantant. Le morceau de musique qui devait être intercalé dans le texte était un lied de Mozart, encore inédit en France, et avec ce refrain Vergiss mein nicht. Alfred de Musset le mit sur le piano de sa sœur, et quand elle l'eut chanté, il le trouva si beau que l'envie lui vint de traduire les paroles. Bien que ce fût un travail très difficile d'adapter des paroles à une musique donnée, il l'exécuta séance tenante. C'était une sorte d'engagement pris. Les images de Johannot lui inspirèrent encore un sonnet. L'éditeur n'en demandait pas davantage. Marie et le lied en trois couplets, Rappelle-toi, furent insérés dans le Voyage où il vous plaira; P.-J. Stahl écrivit tout le reste. »

Où le fantasque frôle le Fracasse
On a du mal à croire, en parcourant ces pages aimablement fantasques, qu’elles aient pu provoquer l’ire de Grandville qui faillit troquer ses crayons pour une paire de pistolets et sa table de travail pour une prairie brumeuse du petit matin. Dans leur Histoire d'un éditeur et de ses auteurs : P.-J. Hetzel, Parménie et Bonnier de la Chapelle nous apprennent en effet que « lorsque Hetzel édite les premières livraisons du Voyage où il vous plaira […] Grandville fait un scandale : se croyant trahi, il accuse Hetzel et Johannot de lui avoir volé l’idée d'Un autre Monde. Le conflit est heureusement tempéré par la nature conciliante de Johannot, qui conduit Grandville à reconnaitre son erreur. Mais, plus fougueux ou plus indigné, Hetzel va jusqu'à menacer l'artiste d'un duel, [avant de s’en tenir à un soufflet épistolaire] : « J'ai sous les yeux la lettre que vous avez écrite à Tony Johannot. Du moment que vous reconnaissez que le Voyage où il vous plaira est bien son affaire et qu'elle n'est point par conséquent la vôtre, votre conduite avec moi n'est plus que ridicule. » Et vlan, dans les dents !

Füssli-Johannot hennissant
Füssli-Johannot hennissant

La solution est sous notre nez
Le plus grand compliment que l’on put faire à Johannot, c’est bien Grandville qui le fit en montant sur ses grands chevaux. Chevaux qui – laissez-nous, ici, passer du coq à l’âne –  rythment l’illustration de tout l’ouvrage. Non pas par la présence de chevaux de relais, mais bien de chevaux hâves, aux yeux exorbités et sans iris qui nous renvoient à la jument qui participa au succès du Cauchemar de Füssli. Dès son exposition en 1782 à la Royal Academy de Londres, ce tableau avait connu le succès. Une gravure de Thomas Burke reproduisant la peinture circula dès janvier 1783, faisant gagner à son éditeur plus de 500 livre sterling : une petite fortune. Nul doute que Johannot la vit passer, qui s’en empara et en donna une interprétation réussie. Ces chevaux de songe sont la clé du livre. Embarqués dans notre lecture, nous croyons dur comme fer tout ce que Stahl et Johannot veulent bien nous faire gober alors que nous aurions dû nous méfier. Cette récurrence hennissante aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : figure de cauchemar, elle appartient au monde du sommeil. A ce sommeil qui prend Franz, à la veille de son mariage et qui le mène, et nous avec lui, dans un rêve galopant, sans queue ni tête, étiré au fil des pages. Ce rêve que nous avons pris pour réalité, il en est libéré au matin, à temps pour filer épouser sa promise, nous laissant à la dernière page, comme deux ronds de flan, blousés, déboussolés mais ravis. © texte et images villa browna/Valentine del Moral

(1)Charles Rosen et Henri Zerner, The Romantic Vignette and […]
(2) Champfleury, Les Vignettes romantiques, […] cité par Ségolène Le Men in Le rêve en vignettes, de Grandville à Hervey de Saint-Denys

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE:

T. Johannot – A. de Musset - P.-J. Stahl - [W.-A.Mozart]
Voyage où il vous plaira

Paris, J. Hetzel, 1843.
Petit in-4, demi-veau à coins, jolis plats de papier guilloché, dos à nerfs orné. 
Frontispice, (2 ff.), 4, 170 pp., (1 f.), Frontispice et 62 planches. Quelques pâles mouillures. Un petit manque en marge de page sans gravité.
Édition originale de ces flamboyants voyages en zig-zags illustrés par Tony Johannot de très nombreuses vignettes dans le texte et de 63 planches, dont le frontispice, gravées sur bois.
"Ce livre, où l'illustration abonde, est (...) un très beau spécimen de l'époque romantique par son originalité" (Carteret, III, p. 596).
Tampons d’ex-libris du comte Meyer Baggio, Suisse d’Hermance et de Prosper Baggio.

Infos et commande par e-mail ou par téléphone 09 53 76 14 18