jeudi 26 mars 2020

UN DUC SUR SES GRANDS CHEVAUX

C’est de trois livres dont il s’agit ici. Deux publiés à cinquante ans d’intervalle, l’un en 1842, l’autre en 1894. Ce ne sont pas seulement ces cinquante ans qui séparent les images qui les illustrent et qui, tour à tour, s’offrent à notre regard. C’est bien autre chose encore qui les différencie.

A cheval
Les illustrations du premier livre sont de délicieuses lithographies de cavalières qui, bien que sanglées serré dans leur tenue d’amazone, galopent souples et sans frein. Les secondes sont les photographies d’un maitre écuyer amidonné et précis. Outre les procédés distincts, c’est l’ambiance générale qui oppose le plus ces images. En 1842, nous sommes toujours en plein romantisme et ça se sent. Le procédé implacable de la photographie, les révolutionnaires industriels marquent de leur empreinte les illustrations de 1894. Et pourtant, pourtant, on sent dans chacun des deux livres, un penchant exclusif pour les chevaux et l’art de les monter. Les deux auteurs n’ont que l’équitation en tête.

Les dames Aubert
En 1842, P.A. Aubert, qui a « formé tant de ces amazones romantiques délicieusement croquées » ici par Henry de Montpezat, dans le sillage évident d’Alfred de Dreux, gronde pour rire celles qui « sur les Champs-Élysées, font galoper leurs chevaux à toutes jambes à travers les diligences et les malles-poste, riant comme des folles, le corps penché sur l'encolure et faisant de grands gestes des bras ! » Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! On aurait bien envie de lui rappeler cette maxime éternelle puisque c’est lui qui leur a donné cette maitrise qu’il raille. C’est lui encore qui a demandé que la queue de la jupe soit assez raccourcie pour que le cheval ne se la prenne pas dans les sabots. Lui toujours qui a préconisé que pour mettre en selle l'amazone, on n'offre désormais au pied de la dame que la main gauche, la droite allant soutenir le bras gauche de la dite cavalière, près de l’aisselle. Plus sensuellement encore, il concède qu’on « peut aussi placer la main droite un peu au-dessus de la hanche, ce qui est plus gracieux », mais seulement si la dame est leste et légère, en un mot si elle désirable.

Charlie Gatines
Gatines, lui, en 1894, se sert de la photographie pour appuyer son propos qu’il expose aux très sérieux officiers de Réserve et de l’armée territoriale, muni de l’imprimatur, rien que cela, du Ministère de la guerre. Qu’il soit à pied ou à cheval, il se met en scène avec une rigueur d’expression, fait détourer la quasi-totalité des images pour que notre œil ne soit distrait. Mais, mauvaise herbe que nous sommes, nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer sa moustache bouillonnante et sa cambrure qui fait relever un tantinet trop les pans de sa jaquette courte, lui donnant, bien malgré lui, une dégaine à la Charlot. Nous voilà riant sous cape.



Sommet de grâce
Mais ne croyez pas pour autant qu’écrire une lorgnette soit seulement une partie de plaisir. On ausculte le livre que l’on veut présenter, on tripatouille ses connaissances, on glane les documents qui nous serviront à l’éclairer, on tâche de discipliner ses idées folles. On écrit, corrige, coupe, jette, on voit rouge de temps en temps, on rit souvent, on s’étonne à tous les coups. Et puis, parfois, comme aujourd’hui, on atteint un sommet de grâce. Parce que ces deux livres que nous venons d’entrouvrir font partie d’un ensemble de trois qu’avant notre mise aux arrêts nationale, nous avons eu la joie de recueillir à la librairie. Le troisième est une mine lexicale et iconographique. En « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé », Pellier, écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat, donne au cavalier d’alors comme à celui d’aujourd’hui un épatant vade-mecum. Chaque mot, chaque expression est traitée sous la forme d’une sage définition avant, souvent, de glisser sur une réflexion, une considération pratique, un fait historique. Une riche iconographie vient appuyer ce Langage équestre que d’amusantes vignettes de Pierre Gavarni rythment en toute bonne humeur.



Trois livres pour un duc
Ces trois livres d’équitation figurèrent en bonne place dans la bibliothèque du duc de Vendôme. Son ex libris, les envois qu’ils renferment prouvent l’attachement qu’il eut pour eux. Emmanuel d’Orléans (1872-1931), fait duc de Vendôme en 1895, était l’arrière-petit-fils de Louis-Philippe, le fils du prince Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon et de la duchesse née Sophie-Charlotte de Bavière, la sœur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche, " Sissi " pour ses intimes que nous sommes tous. Il suivit une formation militaire à l'Académie militaire de Wiener Neustadt, fut nommé sous-lieutenant de cavalerie par François-Joseph, son oncle, l'empereur d'Autriche, avant de rentrer à Neuilly où il tint brillamment son rang et salon.



Cadors de paddock
Les trois livres furent écrits par des cadors de paddocks. Par ordre d’ainesse, j’ai nommé P.A. Aubert, (1783-1863), élève de Pellier père, qui fit construire le manège de la rue de l’Arcade, non loin de la Madeleine et qui s’illustra, on l’aura deviné dans les reprises de dames; Pellier fils, Jules de son prénom (1830-1904), écuyer-professeur – qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées, à l’intérieur du triangle formé par l’avenue de la Grande-Armée, la porte Maillot et l’avenue Foch, triangle de jeu des centaures et centauresses de l’époque ; et René de Gatines (1853-1902) qui fut surnommé par la duchesse de Mecklembourg « premier écuyer de France ».





Un clin d’œil ! A qui ?
Or, c’est dans la réunion de ce trio en culotte de cheval que réside la grâce. Dans un écho mondain paru dans Le Matin du 1er mai 1899, on a en effet surpris nos trois écrivains-cavaliers faire au même endroit, au même instant, un clin d’œil à qui ? je vous le donne dans le mille, au duc de Vendôme lui-même. Lisez seulement : « La Société équestre l'Etrier vient de donner, au manège Pellier, lieu habituel de ses réunions, sa dernière fête parée de la saison. Et, certainement, ce fut une des plus brillantes de l'année. Autour de LL. AA. RR., le duc et la duchesse de Vendôme, une assistance élégante et choisie se pressait dans la tribune, trop petite, du manège. […]M. de Gatines a présenté ensuite, en haute école, son cheval Epatant et, pour terminer, a eu lieu la reprise des dames [qu’Aubert sut si bien animer], sous la direction du comte de Cossé-Brissac, le sympathique président de l'Etrier. […]Entre les deux reprises, M. le comte de Cossé-Brissac, dans un petit speech fort galant, a salué le duc et la duchesse de Vendôme, rappelant les “anciennes traditions de l'équitation française, conservées dans ce manège, propriété d'une famille où le culte du passé et la religion du respect se sont unis pour transmettre au présent les galantes coutumes du manège de la Grande Ecurie” »



Coïncidences d’outre-tombe
Ces coïncidences d’outre-tombe sont délectables, presqu’autant que ces trois livres qui, pour deux d’entre eux, ont reçu un hommage manuscrit. Les photos de Gatines qui apparait, sec comme un coup de trique, très à son affaire; les délicieuses représentations romantiques des amazones d’Aubert; la riche iconographie du dictionnaire de Pellier ajoutent encore à leur valeur. Mais voilà. Nous avons interdiction de nous réunir et nous ne pouvons donc pas  laisser éclater notre joie autour d'une Bataille de Reichshoffen que nous aurions martelée sur la table qui aurait réuni quelques cavaliers bibliophiles de notre connaissance… Aussi, nous avons presque été tentés de sortir sur le pas de la librairie et de lancer haut et fort, dans les rues désertes de Paris, cette scie des cavaliers gaillards : « à nos chevaux, à nos femmes et à ceux qui les montent ! » Nous nous sommes retenus à temps, considérant qu’il valait peut-être mieux nous restreindre à vous adresser cette lorgnette galopante.
©villa browna


LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE SONT DISPONIBLES À LA LIBRAIRIE
P. A. Aubert
Équitation des dames. Avec 20 planches lithographiées par H. de Montpezat
Paris, Chez L'auteur, Grande rue de Chaillot, 48, et à La Librairie Militaire de Gaultier-Laguionie, rue et passage Dauphine, 36. 1842.
In-8, demi-veau à coins cerise, dos à nerfs orné de rinceaux en noir et dorés. Couverture ornée d’une vignette conservée. Léger accroc au premier plat sans gravité, coiffe supérieure légèrement frottée. Très rares et pâles mouillures n’altérant aucunement les planches.

Envoi de l’auteur contrecollé en page de garde. « Hommage offert à Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours par l’auteur, son très respectueux, très humble et très obéissant serviteur Aubert. Le 19 7bre 1842. »
Bien complet des vingt planches lithographiées très belles, très élégantes et en même temps que très instructives d’Henry de Montpezat (1817-1859), peintre équestre et de portrait.
Reliure signée de Yseux successeur de Thierry Simier.
Ex libris de la Bibliothèque du duc de Vendôme.


René de Gatines
Conférence hippique – Les cinq mouvements clés de l’équitation. Avec photogravures hors texte, d’après les photographies instantanées de M. Gabriel
Paris, Legoupy, 1894.
In-12 carré, couverture en deux couleurs ornée d’une vignette conservée. 56 pp.
Envoi de l’auteur à « son Altesse Royale Monseigneur le duc de Vendôme », daté du 6 juin 1900. Dans cette conférence, l’auteur commente et développe le travail à pied de Baucher. Gatines (1853-1902), sportsman et écuyer français, fut élève de d’Abzac. Surnommé “premier écuyer de France”, il eut le privilège de monter les chevaux de Faverot de Kerbrech. Avec le comte de Cossé-Brissac, il fonda l’Etrier dont il fut un des animateurs les plus zélés.
Les photographies sont précises, qui présentent l’auteur en pleine démonstration.
Ex libris de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.


Jules Pellier
Le Langage équestre. Ouvrage renfermant 61 compositions inédites par Pierre Gavarni, 18 reproductions de photographies instantanées, 52 gravures des maitres de l'équitation. Deux planches en taille-douce
Paris, Delagrave, 1889.
In-4, demi-chagrin à coins, double filet doré, dos à nerfs orné. 11, 388 pp. Pâles mouillures éparses.
Ici se trouvent les « cinq cents mots nécessaires à l’homme de cheval cultivé » ! Rédigé par un écuyer de grande culture, dont la carrière fut entièrement consacrée au professorat - Jules Pellier qui officiait dans son manège, situé près des Champs-Elysées -, Le Langage équestre propose des définitions claires des termes courants : éperon, gourmette, martingale, carrousel… ; des institutions et des techniques : académies, courses, écoles, fantasia, longe, pirouettes, passades. Le tout complété par les biographies les plus essentielles : d’Aure, Pluvinel, Baucher, La Guérinière, Xenophon, etc. et des morceaux choisis.
L’un des deux planches dépliables présente son cours de haute-école, dispensé aux jeunes femmes.
Ex libris grand format de la Bibliothèque de S.A.R. Monseigneur le duc de Vendôme.

jeudi 19 mars 2020

DUCHESSE DE PLEIN AIR


« Suivre la duchesse d’Aoste au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation, pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus. »

Drôle de princesse que cette Hélène de France qui, aux salons, au porto et aux honneurs préféra la brousse, la soif et les robinsonnades. Dans ses Voyages en Afrique qu’elle fit conjointement paraître à Paris et Milan en 1913, elle nous a livré ses « notes de voyage [qui] n’étaient pas destinées à être publiées » mais que, sur l’insistance de ses fils, elle nous offrit, illustrées de photographies prises sur le vif. 

Mappemonde [d’Hélène] de France
1913 ! Une belle année, vraiment, pour se retourner vers le passé, vers cette Belle époque qui, sous peu, allait disparaître, engloutie corps et âme dans les tréfonds des tranchées et des esprits.
C’est vers l’Afrique que le regard par-dessus l’épaule de la duchesse d’Aoste porte tout entier. Dans un premier voyage, ce sont l’Egypte, le Tchad, l’Ouganda, le Kenya qu’elle traverse; dans le deuxième, l’Afrique du sud, le Mozambique, le Zambèze et la Rhodésie, le Congo jusqu’à séjourner au lac de Banguéolo, sur les bords duquel Livingstone s’éteignit en 1873, la Tanzanie, et Aden au Yémen ; dans le troisième, le Kenya, «  paradis de chasse des Masaï », le Soudan, la Somalie et toujours Aden, port de désillusions tant pour Hélène que – vingt ans plus tôt - pour Arthur, obligés tous deux de rentrer chez eux.



La duchesse scandaleuse
« Il est écrit que nous ferons l'étonnement des gouverneurs sur les territoires desquels nous passerons. Dernièrement nous scandalisions l'un d'eux qui nous trouvait en bras de chemise, manches retroussées, faisant nos caisses et mangeant des oranges! », écrit Hélène qui subit plus qu’elle ne rechercha les étapes protocolaires et les stops logistiques chez les Européens d’Afrique. Seuls, l’air, le soleil, les autochtones, les animaux avaient grâce à ses yeux. Quelques rares rencontres la réconcilièrent avec la peau blanche, la plus saisissante étant celle qu’elle fit, au milieu de nulle part, avec celle qu’elle aurait peut-être bien aimé être : « Mon attention est bientôt attirée par une tache claire qui se détache sur la vaste étendue. C'est une enfant blonde, vêtue de toile bleu. La petite fille a déposé sa carabine; d'une main, armée d'un couteau, elle dépèce sa victime, un hartebeest, et de l'autre main, tient son chien. Près d'elle son Akikuiu debout, demi-nu, complète ce curieux groupe. J'interroge l'enfant. Elle me dit se nommer Elsa Thomas; elle n'a que treize ans et vit avec des frères et sœurs plus jeunes et sa mère qui fait du farming non loin d'ici, à Dandara. Evidemment c'est cette petite fille qui « fait la viande » avec son petit winchester. »


Ethnologue sans y toucher
Si la chasse fut son beau prétexte, on ne peut que constater qu’elle fut aussi portée par un goût de l’autre, une curiosité jamais rassasiée, un sens du carpe diem prononcé. L’évocation des petits matins, des odeurs, des vents coulis, la bonne humeur qu’elle mit à se décrasser à l’aide de sève de bananier, à se barbouiller de boue rafraichissante, à s’amuser de voir « [son] boy et [ses] petits bagages [partir] dans une mauvaise carriole aux essieux demi-brisés, raccommodés avec du fil de fer et que tiraient un mulet et un cheval de l’apocalypse », nous la rend hautement sympathique.
Elle l’est d’autant plus pour nous, lecteurs du XXIe s. qu’elle ne fait pas vraiment de différence entre son Monde et l’Afrique. Sa plume ne ridiculise pas, ne juge pas, se met au service d’un vrai talent de l’observation dont elle a tiré une véritable faculté d’adaptation : « Un chef, petit roi, à figure vénérable, s'approche, un arc à la main. Il vient m'en faire hommage. [Je lui fais dire] que son arc est beau, qu'il me plaît. Ce compliment le touche. Il lève la main droite dont le poignet disparaît sous les bracelets, la porte à hauteur du front et gratte la terre, d'abord avec un pied puis avec l'autre. C'est là une grande marque de respect. » Ce sens de l’observation s’accompagne d’un penchant pour les comparaisons, souvent inattendues, qui la pousse à rapprocher les Européens de leurs Colonisés : « Je monte à cheval et je rejoins à temps les chasseurs pour assister à la  poursuite d'une hyène à museau pointu. Une flèche l'abat, la bête roule à terre. Ici et là des oiseaux sont aussi percés des flèches meurtrières. Un lièvre se lève, il provoque une vraie débandade. Ce sont des sauts, des cris de joie.... On se croirait en Espagne. »




 Pied d’égalité
Si la duchesse d’Aoste ne fit jamais le caméléon comme Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt, elle ne tenta pas non plus l’immersion comme Leni Riefenstahl qui « émerveillée par la lecture des Vertes Collines d’Afrique d’Ernest Hemingway, lit-on dans Jeune Afrique, et par les photos des guerriers noubas de George Rodgers, [… troqua] la caméra pour un Leica et trois lentilles de 35, 50 et 90 mm, [multipliant] les reportages, au plus près des corps, [jusqu’à se fracturer le thorax, renversée] par un guerrier lors d’une danse traditionnelle ». Elle inventa cependant une manière d’être qu’elle seule put mettre en pratique. Et pour cause. Il n’est pas donné à tout le monde d’être la fille du prétendant au trône de France, en exil, et la petite-fille du roi Louis-Philippe autant par son comte de Paris de père que par sa mère née Montpensier.
Elle considéra que cette naissance la plaçait sur un pied d’égalité avec les chefs et les rois qu’elle côtoya au fil de ses voyages. Jamais, elle ne changea d'avis. Encore en 1920, bien après les aventures contées dans ces Voyages que nous feuilletons, la chasse l’amena devant Tombouctou où elle croisa le chef touareg Chebboun. Ils se regardèrent, ils se comprirent. Le nomade lui tendit sa dague dont il ne se séparait jamais, la montra à Hélène puis, dans un geste spontané, lui donna. En 1931, à Nice, on voyait encore « près d'elle, un livre posé, marqué par un singulier coupe-papier... un poignard qu'une chaînette attachait à un bracelet barbare... La princesse exploratrice, le regardait tendrement : “Avec lui, c'est toute l'Afrique équatoriale qui se lève dans ma pensée, le chef touareg qui le détacha de son poignet pour me le donner, m'a fait présent de son âme”.»



Arche d’alliance
Avec ce naturel à toutes épreuves qui fit partie de son caractère et que son éducation princière affermit, elle s’aventura ici et là avec une heureuse décontraction . Mais c’est par la beauté du continent qu’elle sillonna, aussi par la beauté des gestes, des objets et des coutumes auxquels elle se frotta, qu’elle construit sa propre arche d’alliance entre elle et l'Afrique. Ainsi, quand l’orfèvre dont elle nous détaille le travail lui propose de lui faire une bague, elle suit les opérations avec un plaisir notable: « Avec un grand sérieux il prend la mesure de mon doigt, se servant à cet effet d'un jonc aplati et fendu par le milieu. Très peu de temps après il m'apporte la bague. Elle est d'un travail très fin: une tresse en filigrane appliquée sur un cercle d'or; des deux côtés, un crin de queue d'éléphant, si bien incrusté qu'on dirait de l'émail noir. »


Hérédité cynégétique
Qu’on ne se trompe pas pour autant. C’est en chasseresse accomplie et non en ethnologue amateur que la duchesse d'Aoste voyagea en Afrique. C'est en Angleterre, à Sandringham et en France - surtout à Eu et à Chantilly - que la jeune Hélène avait pris ce goût du plein air, du sport et des chasses à l’instar de la comtesse de Paris, sa mère. Celle-ci n’avait pas eu peur d’apparaitre, comme le raconte le marquis de Breteuil, « presque habillée en homme, fumant sans discontinuer, buvant des verres d'eau de vie comme un officier de hussards, partant pour la chasse chaussée de bottes de marais avec son fusil en bandoulière. » Les frères et sœurs d’Hélène étaient également tombé dans le carquois de Diane.  On pense surtout à son frère Philippe, duc d’Orléans, fidèlement accompagné, non par son majordome, non par son aide-de-camp mais par son… taxidermiste, le docteur Récamier qui naturalisa tous les spécimens prélevés en Afrique et en Arctique; et à son frère Ferdinand, duc de Montpensier, qui, de ses voyages en Asie et en Amérique, rapporta une importante collection d'animaux qu'il fit naturaliser par la célébrissime maison Rowland Ward. Pour ces trois-là, la chasse fut un quotidien qui déborda sur tout le reste : ainsi, Philippe, victime d’un accident à cheval, se fit mener à la messe de mariage d’Hélène, en chaise portée par quatre gardes-chasse du château d’Eu en grand uniforme bleu. 

Noblesse de la brousse
Pas étonnant donc que ses Voyages en Afrique regorgent de parties de chasse, les siennes, celles de ses acolytes habituels, au premier rang desquels la fidèle Susan Hicks Beach, celles des Africains qu’elle suivit avec passion. En la lisant, on s’aperçoit qu’elle aima la brousse, le crapahut, l’approche. Peut-être même plus que le tir lui-même. Elle le reconnut parfois noir sur blanc : « Partis ce matin pour la chasse à l'hippopotame, nous sommes arrivés trop tard. La marée montait et les chasseurs n'ont pu réussir à faire sortir de l'eau la grosse bête. Mais nous avons pu jouir tout au moins des péripéties de la première phase de cette chasse. »
Pas Tartarine de Tarascon pour un sou, la duchesse d’Aoste raconte si simplement ses aventures que c’est un peu comme si elle nous invitait à les vivre à ses côtés. La suivre au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus.



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE
S.A.R. Hélène de France, duchesse d’Aoste
VOYAGES EN AFRIQUE Ouvrage illustré de 487 gravures, d’un portrait en héliogravure et d’une carte coloriée

Milan, Fratelli Treves – Paris, librairie Nilsson, 1913.
Petit in-4, reliure éditeur toilée, imitation crocodile. ‎Usures au dos. 
Frontispice, [5] pp. de lettre fac-simile, [2] pp. de table, carte dépliable, 369 pp. et de nombreuses planches hors texte. Mouillures principalement aux premières pp., légère déchirure sans manque à la carte. Fragilité intérieur à mi-volume.
Livre peu courant. Très vivant journal de voyage de la duchesse d’Aoste, abondamment illustré que l’on peut placer dans les très bons livres tant de voyage que de chasse.
Infos et commande par e-mail ou par téléphone

mardi 25 février 2020

DU TEMPS OÙ LES CAFÉS DE VILLAGE BATTAIENT LEUR PLEIN


Auguste Lepère croque sur le vif
1898. En Normandie, les cafés regorgent de bruits de chaises qu’on rapproche, de sabots qu’on racle, d’envolées et de rires, de p'têt ben qu’oui-p'têt bien qu’non, de tope-là sonores et d’apartés mystérieux. En 1898, en Normandie, les foires, les marchés aux bestiaux, aux poissons, aux hommes sont rois.

AMICALE BIBLIOPHILIE
Si ces réunions éphémères paraissaient encore immuables à ceux qui les fréquentaient alors, quelques-uns pressentaient sans doute la fragilité de leur permanence et, sous couvert de nous inviter à les traverser, trouvaient là, une manière charmante de les immortaliser.
Une fois encore, c’est l’amitié qui fut le ciment de Foires et marchés normands. Notes et fantaisies A l’origine de cette édition tirée à 140 exemplaires, Paul Reveilhac.  Le bonhomme qui publia des histoires de chasse sous le pseudonyme goguenard de Fusillot, fut amateur d'art éclairé, normand invétéré et cofondateur de l’élégante "Société normande du livre illustré". Il s’était lié sous les bombes de 1870 avec Joseph L'Hopital, homme de terre et de plume, attaché à sa Normandie comme une moule à son rocher. C’est en rêvant à voix haute, qu’émergea l’idée de faire le tour des popotes avec Auguste Lepère. On le lui fit savoir. L’idée botta ce Parisien de Paname, dessinateur et graveur hors pair. On se rencarda. 


En Cotentin, « les habitants sont spéciaux, ce ne sont pas des Normands comme les autres. »

POURQUOI DEVRIONS-NOUS PARLER BAS DEVANT LA MORT
Le « reportage », écrit et dessiné sur des bouts de tables généreusement glacées au cidre et à la graisse est l’éloge de la vie des campagnes qui aujourd’hui à le souffle moribond et celui des hommes d’autrefois fiers et libres, indépendants. Comme Reveilhac cassa sa pipe avant l’achèvement de l’ouvrage,  nous avons bien envie de voir aussi dans ces Notes et fantaisies un hommage  tonitruant – pourquoi devrions-nous parler bas devant la Mort – tonitruant donc  à cet homme accompli et aimable qui permit aux deux compères de vadrouiller de foire en foire. 

l'âge d'or de la croupe


L’HALEINE QUI TRAHIT
A la foire de Neubourg, on tâte essentiellement la croupe des vaches. On tente aussi de refourguer des chevaux souvent sur le retour, c’est vrai, mais qu’on ne braderait pas pour tout l’or du monde : « Allez marchez, j’ai ben vu tout de suite à vot’haleine que vous n’en vouliez pas. » Profitant de cette foire aux bestiaux, tandis que Lhopital laisse courir son oreille ici et là, et Lepère son crayon sur le papier, « la foule mange, boit, fume et cause ». Les mots de l’un et les croquis de l’autre voisineront dans le livre qu’ils façonnent sur le vif. Ce qu’ils veulent montrer, c’est la saveur de l’instant, la fraicheur des petits drames, des vaudevilles en plein air auxquels ils assistent et qu’ils nous redonnent aussi sec, sans rumination. 

En attendant la houle de terre
L’OREILLE AU COQUILLAGE
A Port-en-Bessin, le regard se tourne vers la mer, l’oreille se colle au coquillage. En attendant que la première barque arrive, « on voit rentrer les pêcheuses de crevettes, le filet sur l’épaule, le panier sur les reins, jambes nues et la jupe mouillée collée aux cuisses ». Ursula Andress, la James Bond girl en bikini, n’a plus qu’à aller se rhabiller… Tout au long du jour, L’Hopital et Lepère se laissent bercer au gré des arrivées de poissons, de la criée, de la toilette de la poiscaille, avant de suivre le mouvement de houle de terre qui mène tout ce beau monde jusqu’au café où règnent en maîtres, le cidre et le « café consolé » au calva. 

Un temps de Saint-Nicolas à Evreux
L’ÉPICURISME À LA NORMANDE, QUOI !
« Serrée entre ses deux collines, lavant en paix son linge dans les canaux que, par politesse, la rivière d’Iton prend pour la traverser, la ville d’Evreux poursuit mélancoliquement le cours de ses destinées. » Mais, le 6 décembre, mes aïeux !, le six décembre, il n’y plus de mélancolie qui tienne. La foire qui se tient ce jour-là, « jour de Saint-Nicolas, est presque toujours pluvieuse, bourbeuse et marécageuse », et sacrément bourdonnante. Autour des parcs à cochons «  avé du monde qui z’y jetait du pailler en litière pour les garder de la boue », on s’agglutine, on marchande, on s’accorde, on se fait des reproches, on attend en sirotant que sa femme ait vendu le cochon. L’épicurisme à la normande, quoi !

entre hommes qui sentent qu’ils se valent et qui se traitent en égaux
EN PLEIN COTENTIN, LE MARCHÉ AUX HOMMES
Lhopital et Lepère se sont gardés pour la fin un marché sans bestiaux. Pour y arriver, ils entrent en Cotentin. « Comme [son] climat, les habitants sont spéciaux, ce ne sont pas des Normands comme les autres. » Là, à Montebourg, lors de la Saint-Jacques, se déroule « la grande louerie du pays ». Sur le perron de l’église sont assises les servantes à louer ; les gars tenant œillet rouge noués à leur fouet ou mordillant épi de blé sont les valets qui cherchent à se placer. « L’égalité la plus parfaite y règne entre le maitre futur et le futur valet. Chacun dispute pied à pied son intérêt. » « Combien de temps dureront ces loueries ? Quel répit avons-nous avant que la barbarie moderne, destructrice de tout souvenir, profanatrice de toute poésie, ennemie de toute liberté, ait achevé de noyer sous les flots de muflisme, ces vieux usages de la vieille Normandie et remplacé par les sales bureaux de placement la discussion libre, en plein soleil, entre hommes qui sentent qu’ils se valent et qui se traitent en égaux ?» 
©villa browna

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST DISPONIBLE A LA LIBRAIRIE.
IL S'AGIT DE :


Auguste Lepère - Joseph L'Hopital
Foires et marchés normands. Notes et fantaisies
Aux dépens de la Société Normande du Livre illustré, 1898.
Grand in-8, plein maroquin, deux jeux de filets dorés aux plats, dos à nerfs orné sous emboitage. Couvertures et dos conservés.
Tranches dorées, filets et roulette intérieure.
Elégante reliure de Blanchetière. Tirage limité à 140 exemplaires sur papier vélin à la forme des fabriques d'Arches, celui-ci numéroté et contresigné. « 47 croquis d'après nature, dessinés et gravés sur cuivre et sur bois » par Auguste Lepère.
Profondément ancré dans son pays normand, l’auteur lui rendit hommage à maintes reprises. Il donne ici la monographie de cinq des foires les plus pittoresques de Normandie (le marché aux poissons de Port-en-Bessin, le Neubourg, la Saint-Nicolas, à Evreux, les marchés aux bestiaux de Montihourg, et la Saint-Romain, foire de Rouen). Le très parisien Lepère prête à ces évocations, aimablement et avec réussite, son talent de graveur.
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