mercredi 11 octobre 2017

EUGÈNE BURNAND, LE PASTEL AU BOUT DU FUSIL

#PourCeuxQuiSontPressés
C'est dommage dans la suite, il est question de
    
  .
#EugèneBurnand #LorgnetteDeLaGrandeGuerre  #HerosDesDeuxGuerres#MuseeLegionHonneur #Casteur
#Pastel #AsDesAs 
Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 

Reliure bleu marine et lauriers dorés
La coïncidence est trop belle pour qu’on ne le crie pas sur les toits. A partir du 11 novembre prochain et jusqu’au 11 février, « Cent portraits pour un centenaire - Les soldats de Foch vus par Burnand » seront exposés au musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie.
Or, le livre qui fut le prétexte à la réalisation de ces portraits est actuellement entre nos mains. Il s’agit du monumental et indispensable Alliés dans la guerre des Nations.

Eugène Burnand, 67 ans en 1917, en crève de rester les bras ballants. Il n’est plus de la première jeunesse, il a une santé fragile, mais il se sent avant tout peintre et dessinateur. Son œil malgré les ans est resté vif, précis ; sa sensibilité ne s’est pas fossilisée avec le temps. Et c’est touché au cœur qu’il voit passer aux alentours de son atelier de la rue d’Assas, ces soldats convalescents, ces permissionnaires accablés.

L'oeil d'Eugène Burnand 
Que n’y-a-t-il pas pensé plus tôt ! Il est temps pour lui de partir en guerre, en guerre contre le manque de reconnaissance qu’il ressent et le péril de l’oubli qu’il sent poindre.
Burnand part donc à la rencontre des soldats alliés. Tout seul, comme un grand. « Ce fut une vraie chasse à l’homme. (…) L’œil en éveil parmi la foule, avec ce regard exercé de l’individu qui choisit sa proie, du romancier qui happe son modèle, du policier qui guette son homme ou du filou qui cherche sa dupe, il allait comme tous les professionnels du trottoir. »(1) 
Ange Orsi, un corse sur le continent

Sa femme lui donne un coup de main. Devançant de 60 ans les casteurs d’Elite, elle s’engouffre dans le métro, lorgne les soldats et glisse la carte de visite de son mari dans les mains de ceux qui lui ont tapé dans l’œil. Il  faut bien ça pour arriver à portraiturer chaque pays engagé, à travers leurs soldats les plus emblématiques.

Bientôt il obtient un sésame officiel pour  une « mission de guerre » parfois renommée « mission diplomatique». Son champ d’action s’étend. C’est ainsi qu’il voit débarquer un beau matin, en ligne droite de Glasgow et légèrement perplexe, « un magnifique marsouin qui se présente  militairement »(2) . Quand Burnand lui explique la raison de sa présence rue d’Assas, l'homme part d'un un fou rire inextinguible. Il s’attendait au pire. 
Une autre fois, à Marseille, c’est le plus bel homme de l’équipage d’un cuirassé japonais qui lui est envoyé par son commandant.



Le plus bel homme de l'équipage




Si l’artiste fait des sauts de puce à Marseille et à Montpellier, la plupart des pastels voient le jour à Paris dans un face à face sans fard et sans chichi. Louis Gillet, grand ami de l’artiste, assiste à quelques-unes des séances de pose. Dans l’épatante préface qu’il signe pour ce monument de l’illustration, il raconte que Burnand « travaille assis, sa chaise touchant celle de son modèle, si bien que presque aucun intervalle ne le sépare de celui-ci. La figure à peindre se détache en vigueur sur un linge blanc, et se présente en pleine lumière sur ce fond arbitraire comme sa reproduction sur le blanc du papier. Dans ce tête-à-tête entre le peintre et le modèle, genou contre genou, dans ce huis clos où tout, sauf le jour, rappelle le confessionnal, il n'y a, en quelque sorte, aucune tergiversation possible tout est direct et immédiat avec le minimum d'espace et d'atmosphère interposés (…) le peintre se place dans des conditions qui ne souffrent pas l'à peu près. » Et ça marche à la perfection ! Les portraits en buste sont saisissants et pleinement incarnés.

Burnand a systématiquement banni le portrait en pied et le portrait en situation, se doutant que les uniformes, les rappels du quotidien, détourneraient le spectateur des visages qu’il leur offre en partage.
Et tandis qu’il crayonne, les respirations s’entremêlent, les regards se racontent.
Ils se racontent si totalement, ils s’abandonnent avec une telle confiance que le pastelliste finit par toucher au sublime. Et celui qui feuillette l’album pour la première fois ne peut qu’être ébranlé. L’humanité de ces hommes et de ces femmes passe par leurs yeux souvent fatigués, et selon les cas, désabusés, déterminés, étonnés, éprouvés, confiants, soumis, sereins, dubitatifs. Aucun ne nous regarde en face. Tous ont le regard dans le vague, le rêve, le passé ou pour certains, dans l’avenir. Harriet Woods Eoff, cette très jeune infirmière  d'une vingtaine d'années n'échappe pas à la règle. Elle n'a pourtant  "fait son dur métier que quelques mois durant. Les soldats qu'elle soigne, elle ne les a connus que victorieux. C'est ce qui lui permet d'être si jeune, si gaie, si tendre comme une églantine au printemps". 

"tendre comme une églantine au printemps"

Une rare photo est parvenue jusqu’à nous. On y voit Sunder Singh Haldice posant sur un balcon devant l'objectif de Tony, le fils d’Eugène. De sa large carrure il cache ostensiblement Burnand qui se penche sur sa gauche avec malice. L’artiste a écrit dans ses carnets que le sous-off sikh refusa, comme c’était pourtant prévu, la prime de pose et qu’il demanda qu’elle soit donnée à Tony pour l’aide qu’il apportait à son père.(3)

le débonnaire Sunder Singh Haldice

Un autre modèle, le jeune australien Robert Hamilton a raconté dans son journal ses deux jours rue d’Assas: « M Burnand, a French-Swiss artist of some little fame asked me through the YMCA to pose for him, he being desirous of taking and Australian soldier, as he was making a collection up of all the different nations fighting in the war. Thought I was a typical Aussie, so more out of curiosity and to break the monotony of sightseeing I went. He treated me well and for two days I was well dug in at his home. He has a nice family all speaking English fairly well».(4)

Le rire de Robert Hamilton



Pour sa part, Burnand se souvient dans ses notes du pianiste et compositeur portugais José Lobo da Veiga qui profita des pauses pour se mettre au piano. Il enchaina danses endiablées et airs de piano de cinéma qui ravirent les Burnand. On sait que le gaillard resta en France jusqu’en 1932, puis qu’il rentra au Portugal où il connut un franc succès.

Et Lobo da Veiga fit danser les Burnand

Le succès, l’aviateur Alfred Heurtaux surfe allégrement dessus au moment d’affronter les pastels de l’artiste. As parmi les as, il a volé aile contre aile avec Guynemer dans la célèbre escadrille des Cigognes. On raconte que le général Lyautey, venu en inspection, s'étonna de voir cinq capitaines commandés par le lieutenant qu’il était alors. Le capitaine d'Harcourt lui expliqua que ses talents d'as assuraient à Heurtaux une autorité que nul ne songeait à lui contester. Engagé dans la Résistance après la défaite de 1940, Heurtaux  allait créer avec Jacques Arthuys le réseau Hector et finir la guerre au camp de Buchenwald dont il réchappa.

la Cigogne Heurtaux, compagnon de Guynemer


C’est que c’est passionnant de parcourir ce livre des Alliés dans la guerre des Nations cent après qu’il ait été mis en chantier.

C’est que c'est émouvant d’imaginer ce que pouvaient penser ces soldats, ces officiers, ces nurses, immobiles devant l’homme de l’art. Dans leur for intérieur, décrétaient-ils que cette guerre, on l’appellerait désormais la Der des Der, se juraient-ils qu’on ne les y reprendrait plus à jouer aux gendarmes alliés et aux voleurs allemands, pariaient-ils que la paix triompherait cette fois pour les siècles et les siècles?

C’est que c'est un peu déroutant aussi de connaître ce que seront leurs destins pendant la seconde guerre mondiale. Voyez celui du pasteur Henri Nick qui, comme Heurtaux,  rempila pendant la Seconde guerre mondiale en entrant en Résistance. Aumônier militaire pendant la première guerre, cet anglais choisit de vivre en France. En 1940, à 70 ans passés, il fonda le réseau Nick qui organisa le sauvetage de très nombreux juifs. Le 5 mai 1992, Yad Vashem lui décerna ainsi qu'à son fils le docteur Pierre-Élie Nick et à Odile l’épouse de celui-ci, le titre de Juste parmi les Nations.

Henri Nick, pasteur et déjà juste en 1918.


Décidément, nous passons les pages de l’album bien trop vite. Les bornes de cette Lorgnette sont trop étroites pour célébrer les visages de ces soldats de France, du Royaume-Uni, des États-Unis, d’Italie, de Belgique, Grèce, Serbie, Russie, Japon, Portugal, Monténégro, Roumanie, Pologne et Tchécoslovaquie et de tous les grades encore. On y trouve 14 nations donc, 57 soldats, 15 sous-officiers, 16 officiers, 4 aumôniers, 4 infirmières, 4 auxiliaires coloniaux et 2 travailleurs asiatiques.

Tous les pastels sont précédés d’une page où figure un court texte, précieux portrait en creux relevant un trait de caractère pour celui-ci, une marque physique pour celui-là, donnant un mot sur le pays d’où vient cet autre.
Il faut absolument lire le texte d’abord avant de découvrir le dessin. L’exercice en vaut la chandelle tant il est éclairant. Ces « caractères » ont été rédigés par le neveu d’Eugène, Robert Burnand, sérieux archiviste-paléographe s’il en fut mais aussi à ses heures, joyeux écrivain gastronome sous le nom sautillant de Robert-Robert. On y retrouve l’attention humaniste d’Eugène Burnand et les idées de ce jeune XXe s. né aux forceps.

Au musée de la Légion d'honneur
Le dernier portrait que devait dessiner Burnand était celui du maréchal Foch. Mais l’artiste, malade, mourut avant d’avoir même pu l’ébaucher.

Est-ce si dramatique que cela ? Des avenues Foch, il en a à la pelle, à Paris, Brest, Chatou, Dijon, le Havre, Lyon, Metz, Nancy, Bruxelles, j’en passe et des meilleures. 

Mais des rues Coulma Cone, Ange Orsi, Basile Totmianine, Stanislas Stein, Mary McLean Loughron, Lai Van Chau, il n’y en a pas. Mais dans le fond, leurs visages exposés au musée de la Légion d’Honneur, reproduits dans Les Alliés dans la guerre des Nations valent toutes les plus belles avenues du monde. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 



(1) In Louis Gillet, introduction des Alliés dans la guerre des Nations
(2) In Louis Gillet, introduction des Alliés dans la guerre des Nations
(4) In http://www.eugene-burnand.com

LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE  EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE

Eugène Burnand 

Les alliés dans la guerre des nations Cent

Paris Imp. Cretté, 1922, 
In-folio, élégante reliure de l'éditeur à la bradel bleu marine.
 
80 pp. de texte et 80 dessins, le tout monté sur onglet. 
Premier plat orné du titre doré, de deux casques dans une couronne de lauriers dorés. 
Edition originale des 80 pastels d’Eugène Burnand remarquablement reproduits en photogravure. Lettre-préface du Maréchal Foch. Introduction de Louis Gillet. Textes du capitaine Robert Burnand, neveu de l’artiste accompagnés d’un cul-de-lampe s’y référant. Bel exemplaire de ce témoignage poignant d’une guerre qui s'achève. Demander détails et/ou prix

L'EXPOSITION QUI A PERMIS D'ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST 


Cent portraits pour un centenaire, Les soldats de Foch vus par Burnand
Exposition du 11 novembre 2017 au 11 février 2018Du mercredi au dimanche, de 13h à 18h
au Musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie
2, rue de la Légion d’honneur
75007 Paris
Entrée gratuite

vendredi 1 septembre 2017

BORGNEFESSE, PITRE, PIRE ET PIRATE!

#PourCeuxQuiSontPressés
C'est dommage dans la suite, il est question de   

#Borgnefesse #Pirates  
#BlanchesColombesVilainsMessieurs
#supercherieLittéraire #ProtoSAS
#PeintreDeMarine
#tSerstevens #Alaux #Grasset 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 

Deux envoi pour une supercherie
Un drôle d’envoi orne la page de faux-titre de cet exemplaire des Cahiers de Louis-Adhémar-Timothée Le Golif, flibustier carabiné de la seconde partie du XVIIe s.
 Il semblerait en effet que le marin d’eau pas douce himself soit remonté des Enfers pour tracer à l’encre brune, quelques lignes et deux croquis. On voit distinctement l'encre s'affadir puis retrouver de la vigueur après que sa plume ait été trempée dans l'encrier.
Sous ce premier envoi, un second s’étale, rédigé au stylo plume, à l’encre bleue et signé par un certain Gustavito Al agua. Nous mettrions notre jambe de bois à débiter et notre crochet à fondre que ce double envoi donne la clé de ce classique de piraterie et nous aurions raison… Cette lorgnette est là pour le prouver.

 En attendant, ces aventures boucanières, quelle partie de rigolade! C’est sous le nom de Borgnefesse que Le Golif les a menées canons tonnant. Il hérita de ce surnom après qu’un boulet lui « passa entre les jambes et s’en alla rebondir sur une roche pour revenir (lui) emporter tout le gras de la fesse gauche ».  Rien de bien grave au demeurant puisque primo, il ne montra « jamais que (son) visage à l'ennemi » et deuxio parce que dans les histoires de fesses qu’il raconte, ce sont celles des dames qui importent.

Proto-SAS
Ecrits dans un vocabulaire sacrément imagé et vivement coloré, les histoires de ce vieux gueux de mer s’enchainent comme dans un proto-SAS qui aurait été écrit par un aïeul de Gérard de Villiers élevé au rhum des Antilles. On y trouve des tas de blanches colombes et de vilains messieurs, des scènes de romance à l’emporte-pièce, de beaux moments de torture comme celle de l’affreux Forlicar  qui s’achève en apothéose : «pour finir on lui avait mis sa propre épée dans le cul, et enfoncée jusqu’à la coquille, et si loin que la pointe en sortait à l’épaule».

Les filles se succèdent, toutes sublimes, souvent garces. Quand une fois n’est pas coutume, elles sont ingénues, le sort s’en donne à cœur joie. Ainsi en va-t-il de cette jeune personne que « d’abondants sanglots ne parvenaient point à enlaidir ».  Borgnefesse la sauve des assauts de deux brutes échauffées. La jeune femme remercie poliment avant de s’évanouir. Notre héros la ranime. « (Pour son malheur et le sien, il l’aide à se lever et à s’asseoir de nouveau sur le banc. Il en est à contempler ses traits qui lui paraissent avoir été modelés en Paradis, que, sans qu’il entende goutte, sur le moment un heurt lui fait fermer les yeux, et, lors qu’il les rouvre, il voit, que cette tête d’ange, qui, l’instant auparavant, faisait ses délices, n’est plus à sa place sur le corps) »... Le destin fait boulet de canon espagnol !

Docteur House et Mister Alaux
Si cette pitrerie pirate paraît trop belle pour être vraie, c’est tout simplement parce qu’elle est totalement fausse. De A comme Abordage à Z comme Zizanie. Ce sont deux amis tannés aux embruns des mers du monde qui l’ont fabriquée de toutes pièces. Le premier, Gustave Alaux, est peintre de Marine. Un facétieux peintre de Marine qui ressemble étrangement au docteur House. Le second, Albert t’Serstevens, est écrivain. Un réjouissant écrivain, ami de Blaise Cendrars, de Robert Delaunay, d’Abel Gance et évidemment de Mac Orlan. Les deux potaches, en 1952, ont respectivement 65 et 67 ans.  Comme quoi! Aux âmes pleines de gaité, la bonne humeur ne sent point le nombre des années.

Albert t'Serstevens, roi du bateau
Alaux qui manie aussi bien le pinceau que la plume, s’est amusé en 1951 à écrire une succession de souvenirs à la manière des mémoires des flibustiers de l’âge d’or. Il les soumet à t’Serstevens qui tombe sous le charme de cet exercice de style. Le temps d’y apporter quelques modifications, il décrète qu’il faut à tout prix le faire éditer, non pas comme le pastiche qu’il est en réalité mais comme si c'était bien là un manuscrit original et inédit.

Le plus réjouissant de l’entreprise est le bateau – que dis-je, le trois mâts -  que t'Serstevens monte alors pour faire avaler l’histoire à Bernard Grasset qui pourtant n’est pas né de la dernière pluie.
Il faut dire que Grasset n’a jamais su résister à un grand coup de projecteur. Ne lui doit-on pas l’invention des « 4 M », ces quatre fantastiques du paysage littéraire français des années 20, j’ai nommé: Maurois, Mauriac, Morand et Montherlant. C’est lui encore qui, pour le lancement du Diable au corps de Raymond Radiguet, fait réaliser des spots publicitaires projetés au cinéma, au moment des actualités Gaumont. 

Pour le faire tomber dans le panneau de cette supercherie flibustière, les deux compères n’y vont pas avec le dos de la cuiller. T'Serstevens demande à Alaux de confectionner un faux vrai manuscrit des écrits de Borgnefesse. Oh ! Il ne lui demande pas d’exécuter un travail de galérien : c’est bien connu, l’habit la plupart du temps fait le moine. Aussi, il l’invite à fabriquer trois cahiers qu’Alaux confectionne à l’aide d’annuaires des P.T.T. qu’il plonge dans l’eau, martyrise ici et brûle là. Cela va sans dire, les trois tomes restent vierges à l’exception de leurs pages de couverture qui reçoivent titre et nom d’auteur.

Vrai frontispice - Faux manuscrit
Parallèlement, « à l'aide d'une plume d'oie trempée dans de l'encre de Chine délayée avec de l'eau  (…) Alaux trace d'une écriture appliquée semblable à celle du XVIII siècle une partie du texte de Le Golif. Puis il insère ces feuillets dans l'annuaire maltraité qui prend place, majestueusement, sur un lutrin dans une vitrine fermée à clef. Pendant quelques temps, visiteurs et curieux peuvent admirer le manuscrit malouin dont on ne montre que deux pages. La vitrine reste fermée de peur que le manuscrit tombe en poussière au contact de l’air » (1). T'Serstevens en tire des clichés qu’il compte bien fourrer sous le nez de Grasset lorsqu’il ira plaider la cause du flibustier et qui, se retrouveront triomphalement en frontispice du futur volume.
L’éditeur, émoustillé, tope là et demande à t'Serstevens de rédiger une introduction établissant l’authenticité de la trouvaille et présentant l’auteur. Non seulement l’écrivain ne se fait pas prier mais de surcroît, donne un modèle du genre. Benoitement, il revient sur la découverte miraculeuse du manuscrit dans Saint-Malo détruit par les bombardements de 1944. Religieusement, il décrit l’exemplaire composé de 412 feuillets de « 270 millimètres de hauteur sur 215 de largeur, une quarantaine plus courts dans les deux sens, mais de la même qualité, la trame des vergeures tout à fait semblables (et sans) filigrane ». Il insiste sur l’abnégation d’Alaux qui a retranscrit le texte in extenso (hormis bien sûr les parties brulées et manquantes). Enfin il s’efforce de reconstituer au mieux la biographie de Le Golif.

Autoportrait à la plume d'oie
C’est qu’Alaux a bien pris garde de truffer ces mémoires de quelques dates, événements, lieux et célébrités de l’époque qui permettent d’ancrer son héros dans l’Histoire. Il pousse le vice jusqu’à permettre à Borgnefesse de contredire Alexandre Oexmelin, chirurgien de la flibuste, rendu fameux par la publication en 1678 d’une Histoire des Aventuriers qui se sont signalés dans les Indes dont la « galerie de portraits, boucaniers, capitaines de la flibuste, gueux de mer et forbans de tout poil » (2), constitue aujourd'hui une source indiscutée sur les Caraïbes de la fin du XVIIe siècle.

Tout est paré. Il n’y a plus qu’à larguer les amarres. Le livre parait chez Grasset en décembre 1952. C’est un succès tel qu’un deuxième tirage est lancé dans la foulée qui sort début janvier 1953. Il y en a bien certains qui reniflent l’entourloupe et quelques autres qui n’hésitent pas à le faire savoir dans la presse. Mais Alaux et t'Serstevens font le dos rond. Ils baissent humblement la tête, lèvent des yeux humides vers les septiques et jurent leurs grands dieux que tout est vrai. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer. Leur auréole résiste et leurs doigts s’ankylosent à force de rester croisés dans le dos.

Hisse et oh, ils ont eu raison de tenir bon la barre nos deux loustics ! Aujourd’hui Borgnefesse a rejoint l’escouade des dons Juan et Quichotte et autres barons de Crac. Comme eux, il est plus vif que fictif. Au point de faire des petits : les pirates! de Gideon Defoe, le libidineux captain Creech de la Trilogie de Corfou de Gerald Durrell, le catastrophique Jack Sparrow ont tous un petit quelque chose de Borgnefesse et d’abord un sérieux penchant pour la supercherie. A Saint-Malo, les présentoirs de cartes postales exhibent son portrait qui voisine avec les trombines de Duguay-Trouin et de Surcouf. Bernard Borderie, le père cinématographique d’Angélique, l’éternelle marquise des anges, achète les droits d'adaptation; il caressera jusqu’à sa mort l’idée de le projeter sur grand écran. A la fin des années 80, Jacques Gamblin endossa les habits de Borgnefesse dont les aventures furent mises en scène par Jean-Paul Audrain. A la question « pourquoi?» , le comédien répondit: « Parce que j'aime la gouaille, parce que j'ai ri en lisant ce livre, Parce que rire tout seul ne me suffit pas, parce que c'est sensuel. Parce que Borgnefesse est gourmand, il est physiquement gourmand de tout, qu'il combat des cinq membres, qu'il ne s'apitoie jamais, qu'il ne parle pas de la solitude et qu'il faut la débusquer parce qu'il entend des voix. Parce qu'humour et tragique c'est comme cul et chemise. (…) Parce que je veux croire qu'il a existé » (3).

Al Agua, secrétaire particulier du trépassé
Reste cette histoire de double envoi. On aura compris que les deux émanent de Gustave Alaux, alias Gustavito Al agua alias Gus To Vater, alias Gustave à l’eau (4). En faisant se côtoyer l’écriture de Borgnefesse et la sienne, en se qualifiant de « secrétaire particulier du trépassé », il se démasque immanquablement au dédicataire, dédicataire de premier choix puisqu’il s’agit comme nous le confirme son bel ex-libris gravé en couleurs par Léon Haffner (5) de Jean Marie (6), alors président de la toute puissante Compagnie Générale Transatlantique (que Borgnefesse renomme sans vergogne, Compagnie française des Indes occidentales).
ex-libris par Haffner
Marie, ingénieur en Génie maritime de formation, polytechnicien, s’occupa en 1933, de toute la sécurité du paquebot Normandie. Chargé après-guerre d'assurer la pérennité de l’entreprise qui avait perdu une grande partie de sa flotte pendant la seconde guerre mondiale, il lança une grande entreprise de récupération de navires coulés comme le De Grasse, et par dessus tout initia la construction du France. En 1952, au moment où sortaient les Cahiers de le Golif, il mettait en service le paquebot l’Antilles que l’on voit croqué sur la page de faux-titre, remorqué par le Jovial Tiburon de Borgnefesse.

De là à en déduire que ce très sérieux et très respecté président de 61 ans ait été intronisé par les deux mystificateurs dans la très hypothétique mais néanmoins très séduisante Confrérie des Grands enfants, il n’y a qu’un pied de nez ! © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral