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mercredi 31 mai 2017

LE POULIDOR DE L'ARCHITECTURE MARCHE AUX TUILERIES



#PourCeuxQuiSontPressés
C'est dommage dans la suite, il est question de
  

#HectorHoreau #LesTuileries
#vuedarchitecture #LouisPhilippe
#CanneEtCerceau #LazareArchitectural 
#JardinDeParis

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 


Devant nos yeux, une feuille de papier. Légèrement teintée. Aquarellée. Encadrée. Accrochée aux murs de la librairie. Une feuille de papier fragile et rare, témoignage du passage en ce bas monde de  celui que l’on surnomma au XIXe s. le Jules Verne de l’architecture.
Il s’appelait Hector Horeau. 

Horeau, Les Tuileries côté jardins. Aquarelle signée de 1833

On lui doit l’ébauche du tunnel sous la Manche, qui aurait été sous sa gouverne « un tube de fer préfabriqué posé sur le lit de la mer, ventilé par des puits dont les bouches (auraient été), en surface, masquées par une décoration néo-gothique (…) recouverte de petites pagodes »(1).
Le premier, Horeau eut l’intuition de la place qu’aurait le jardin vertical dans la ville et le mur végétalisé de Patrick Blanc au musée du Quai Branly aurait pu trouver sa paternité dans ses projets établis vers 1850 pour certaines rues de Paris.

Le Jules Verne de l’architecture fut surtout - je le crains - le Poulidor du projet architectural.
Il exposa « dès l'année 1825, un plan de transformation de Paris presque identique à celui que le baron Haussmann réalisa trente ans plus tard. Il en fut de même pour son projet des Halles centrales en fer, présenté en 1848 au prince Louis- Napoléon et mis à exécution dix ans après par Baltard »(2). Horeau finit également premier du concours lancé par les organisateurs de l'Exposition universelle de Londres de 1851 qui vit pourtant le Crystal palace de  l’anglais Joseph Paxton triompher…
Chauvinisme ou effroi devant l’ampleur du projet, ça n’a pas été clairement tranché.

Il fut aussi très tôt un fervent défenseur de l’architecture de métal et c’est un peu terrible de penser qu’à Paris, son empreinte se limite aux lettres de son nom martelées à la frise des illustres savants artistes et industriels qui orne la première plate-forme de notre dame de fer, la tour de Gustave Eiffel. Horeau semble en avoir eu l'intuition: ne granve-t-il pas son nom et sa qualité d'architecte dans la pierre d'un des parapets de son aquarelle?


Hector Horeau arch. - 1833
Il n’empêche, comme l’écrivit Roger Marx en 1914, que les malheureux projets « d'Hector Horeau, (resteront) curieux, passionnants à l'extrême par leur prescience des recherches, des inquiétudes de maintenant ».(3)

Croquis préparatoire
Dès 1837 et tout au long de sa vie, Horeau travailla à la réunion du Louvre et des Tuileries. Son idée était basée sur le couvrement de la Cour Carrée par une immense verrière convexe terminée par un dôme. Il imaginait aménager l’intérieur en un salon entouré de tribunes. Son projet contournait le problème épineux du non-alignement du Louvre et des Tuileries. Il permettait à l’Arc de triomphe du Carrousel de gagner en légitimité (4). Ce nouvel espace aurait permis l’établissement d’une poste, de la mairie du IVe et de services administratifs divers.
Mais une fois encore, le Jules Verne de l'architecture fut assassiné dans l'oeuf. Par manque d’argent, Louis-Philippe ne put aller au bout de ses intentions dont la plus ambitieuse était justement la réunion des deux palais. Et c’est sous Napoléon III que la liaison se fit. Sans le Poulidor du nombre d'or.



Au moment où Horeau aquarelle sa vue des Tuileries, c’est-à-dire en 1833, depuis deux ans, Louis-Philippe y réside avec sa famille. C’est pendant ce séjour que Percier et Fontaine réaliseront le grand escalier du pavillon de l'Horloge. C’est également à cette époque que le roi fera creuser, dans le jardin des Tuileries, une tranchée qui délimitera férocement le jardin privé du jardin public. On en est pas encore là et seule une grille décorative, frêle, sépare le jardin populaire des parterres royaux.

Comme souvent, l’architecture de papier donne un supplément d’âme à l’architecture de pierre, de métal et de verre. Parfois, elle renseigne sur les intentions premières, les visées profondes, les transformations postérieures d’une réalisation.
Parfois aussi, elle ancre la construction dans son époque. Ce n'est pas le cas dans ces pathétiques plans d’architectes destinés aux pauvres béotiens que nous sommes. L’homme de l’art y ajoute ici un arbre, là un groupe de personnes, plus loin une automobile.  Ces ajouts sont impersonnels, volontairement anonymes, taches de couleurs et mètre étalon de futurs complexes immobiliers ou commerciaux que l’on veut nous faire fréquenter.
On y trouve à vrai dire tout le contraire de ce que nous montre l’aquarelle d’Horeau.

Hector a choisi une grande feuille pour dessiner les Tuileries côté jardins. La façade tourne le dos au Louvre. Cette aquarelle n’est donc pas une planche destinée à convaincre. Elle n’est pas une démonstration du bien fondé de son projet de raccordement des deux édifices.

C'est une vue d'architecture brossée par un curieux qui observe, par un amateur qui ressent, par un homme qui se souviendra. On cristallise mieux quand on écrit, quand on dessine ce que l'on ne veut  pas oublier.

Horeau est probablement arrivé aux Tuileries par les berges. Il a abordé le bâtiment par une diagonale qui met en valeur la rue de Rivoli qu’on devine sur sa gauche. Elle n’est pas toute proche et pour figurer la distance Horeau a pris le joli parti de l’aquareller d’un pinceau plus léger. C’est sans doute le cratère rehaussé situé à mi-plan qui nous fait prendre conscience un peu plus  encore de l'éloignement. 


ciel "boudinesque"

Il fait beau dans cette vue parisienne. Le ciel s'est fait "boudinesque" pour l'occasion.  Au balcon d'un immeuble de la rue de Rivoli, deux silhouettes l'admirent.


Deux ombres sorties de leur coquille



Une très légère brise taquine le drapeau français qui, à nouveau bleu blanc rouge, flotte paresseusement au-dessus des Tuileries. La température est clémente et les hommes vont en simple redingote. 
Les femmes arborent de légers châles, les arbustes sont verts : nous devons être au printemps. 
De nombreux bambins ont accompagné les grandes personnes : gageons que l’heure des leçons est achevée et que nous sommes en milieu d’après-midi. 




Et il y a foule.  
Voyez ces groupes de badauds éparpillés en lisière du palais. Outre la faction en manœuvre -sérieuse et au pas -, tous bavardent à qui mieux mieux. 
Il y a l’homme mûr qui finit de saluer une dame de sa connaissance, des amis en aparté, deux affairés qui négocient le bout de gras, des amoureux qui se content fleurette, un père qui, désignant de la canne une fenêtre, instruit son fils qui préférerait et de loin aller faire crisser son cerceau sur le sable.




 
Que lui montre-t-il au juste ? Les happy few sans doute, qui prennent le frais à l'ombre de la terrasse des nouvelles galeries de réception qui ont été regroupées à l’étage selon le souhait de Louis-Philippe. Le roi des Français préféra garder le rez-de-chaussée pour lui et sa famille. A son accession au trône, « le nouveau roi souhaitait ne pas quitter son Palais-Royal où, durant plus d’un an, il eut à subir l’assaut de continuelles émeutes. (…) Malgré son désir de ne point renoncer à la vie de famille, que les siens et lui-même ont toujours préférée à l’existence monotone et quasi claustrale de la Cour, il (avait bien senti) qu’il ne serait pas vraiment roi tant qu’il n’habiterait pas les Tuileries. Après un an d’hésitation, il se résigna, et bien à regret, non, peut-être, sans quelque gêne et fâcheux pressentiment, à emménager au vieux palais, théâtre de tant de drames ».(5)

le Jules Verne de l'architecture, atelier Nadar
« Le vieux palais » ne porta en effet chance ni au roi ni à l'architecte. Horeau, le 24 mai 1871, se retrouva pris dans la tragique colonne des communards que l’on menait sans ménagement à Versailles direction le camp de Satory. Le jeune Paul Ginisty, ami futur de Maupassant, écrivain et chroniqueur en herbe, en fut le témoin qui raconte. « A quelques pas de moi marchait, résigné, comme indifférent, un grand vieillard (…). C'était l'architecte Hector Horeau, l'inspirateur de la construction des Halles centrales, qui, moins de deux ans auparavant, avait été, au moment de l'inauguration de l'isthme de Suez, l'hôte choyé du Khédive Ismaïl. Croyant pouvoir appliquer ses idées philanthropiques, il avait accepté de la Commune les fonctions, qui restèrent bien platoniques, de directeur de l' « édilité hygiénique ». Il devait mourir, l'année d'après, tué par les mauvais traitements qu'il avait endurés, à son âge ».(6)

 


Happy few royalistes
Et les Tuileries dans tout ça ? En 1848, elles furent consciencieusement pillées. On remarqua au même balcon que celui de l’aquarelle de Horeau un « citoyen en blouse qui, pendant le sac du château, accoudé, fumait tranquillement sa pipe sans paraître intéressé par ce qui se passait autour de lui. À un journaliste, étonné de cette insouciance : « Savez-vous, dit-il, pourquoi je suis venu m’installer sur la balustrade de cette fenêtre ? C’est que, en 1830, j’avais déjà fumé ma pipe au même endroit. À tous les branle-bas, je viens fumer ici ; c’est mon privilège. Ne le dites pas : à la prochaine révolution des intrigants pourraient me prendre ma place »(7).  La « prochaine révolution » eut lieu en 1871. S’il était encore en vie, eut-il  l’occasion de poser à nouveau ses fesses sur la terrasse devenue entre-temps impériale ?

L’histoire ne le dit pas. Et on s’en fiche  parce que c’est d’un autre balcon qu’il fallait se pencher au soir du 23 mai 1871. Un certain « Kaweski, logé au Louvre, dans le ci-devant ministère d’État, avait commandé chez lui un frugal souper : des viandes froides et quelques fruits ; il espérait, dit-il, que le général, Bergeret [le brillant ordonnateur de l’incendie du palais] lui ferait l’honneur de partager ce modeste repas [ce qu'il fit]. Comme ses fenêtres donnaient sur le Carrousel, on serait bien là pour voir le spectacle « sublime » qui se préparait. On partit en bande, on se mit à table, on mangea gaiement, on but avec entrain, et, comme on se levait de table, on s’aperçut que les fenêtres des Tuileries se découpaient, dans la nuit tombée, en longues rangées de rectangles flamboyants, plus éclatants cent fois qu’aux beaux soirs de l’orgie impériale. C’était le moment favorable ; Kaweski invita ses convives à ne pas manquer ça et il les emmena prendre le café sur la terrasse qui unit, au premier étage du nouveau Louvre, le pavillon Turgot au pavillon Richelieu. De là, on verrait bien ».(7)
Les Tuileries brûlées mais debout. 

Et pour voir, ils virent. Les Tuileries flambèrent somptueusement trois jours durant.  Les planchers s’embrasèrent, les bronzes fondirent, les marbres furent réduits en poussière, mais sa fière carcasse resta debout. Pendant plus de 10 ans. Puis, sous la houlette de Charles Garnier, on finit d’abattre le palais qui avait espéré, loser magnifique, Lazare d’architecture, qu’on le ressusciterait.
Les Tuileries n’abriteraient désormais plus jamais l’histoire en marche. Et c’est marquées par les stigmates du martyr qu’elles entrèrent, les pieds devant, dans les livres d’histoire.






(1) François Forestier, La manduction. 1981.
(2)
La Chronique des arts et de la curiosité : supplément à la Gazette des beaux-arts 17 février1894.
(3)Roger Marx, Maîtres d'hier et d'aujourd'hui. 1914
(4) Jean-Claude Daufresne, Louvre & Tuileries: architectures de papier.
(5)G. Lenotre, Les Tuileries. Fastes et maléfices d’un palais disparu, 1933.
(6)Paul Ginisty,  Paris intime en révolution, 1871. 1904
(7) Abbé Denys, curé de Saint-Éloi, Le Palais des Tuileries en 1848, 1869.
   

L'AQUARELLE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.
  
Hector Horeau 
Les Tuileries côté jardin
Aquarelle originale datée de 1833 et signée en bas à gauche.
43 x32 cm. Encadrée 63x50 cm.                                      
Vue d’architecture habitée de badauds, soldats et de silhouettes au balcon des Tuileries. 
 

vendredi 16 décembre 2016

GYP SUIS, GYP RESTE! Projet d'éventail

#PourCeuxQuiSontPressés

C’est dommage! Dans la suite de cette #Lorgnette sur un #LivreAncien par la #VillaBrowna, on découvre #Gyp et son double #PetitBob, on scrute l’ #EnfantDansLaLittérature, l’art du #dialogue et de l’ #Eventail.

BOB alias GYP Projet d'éventail: l'allée des Potins










Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.

 Rouge garance et bleu horizon, enfin,
sauf pour le capitaine Dreyfus
comparatif les Gens chics et l"éventail
Mettons tout de suite les pieds dans le plat et les choses au clair. Gyp l’ultra-antidreyfusarde, dont nous présentons ici un projet d’éventail, a mauvaise presse. « Deux adversaires irréductibles, le dreyfusard Léon Blum et l’antidreyfusard Charles Maurras […attribuaient même] l’un et l’autre à Gyp une part prépondérante dans la vulgarisation des préjugés et des caricatures antisémites »[i][i]. Et pourtant, à l’instar de Céline, - toutes proportions gardées- elle a décorsété la littérature française en la libérant des « dit-il » et autres « renchérit-elle » et en la dynamisant d’une ponctuation débridée. A l’instar du douanier Rousseau dont elle est parfaitement contemporaine, elle a alimenté - toutes proportions gardées- le courant naïvo-coloriste que la peinture européenne ne dédaigna pas autrefois.

« Une séance à la Chambre, déclare Gyp un jour, une audience au palais, même un intérieur d’omnibus m’amusent plus que n’importe quel livre. » Elle aurait adoré notre époque, ses terrasses de café chauffées offrant le spectacle de la rue, ses lignes de métro nourrissant en leur sein des nids de mixité sociale ambulants. Elle qui méprisait le stylographe et le cinéma, ne jurant que par la plume et le théâtre, n’aurait pas pu faire autrement que de craquer pour les textos et les dialogues de Kaamelot.

Car, le dialogue ce fut son truc. Elle en donne la raison avec une franchise déconcertante : « Pourquoi ai-je adopté la forme dialoguée ? Parce que c’est d’une facilité révoltante, alors que le récit demande un semblant d’application ». Elle ajoute : « Je suis sans illusion sur la valeur intellectuelle d’une succession de tableaux bâclés et galopés comme tout ce que je fais […] « Ma seule force fut d’avoir ce que ma vieille tante Vielcastel appelait avec envie « une santé terrible ». Je n’avais que ça. Le côté intellectuel, ainsi qu’il a été facile de s’en apercevoir, ne m’a jamais donné de mal et a vécu sur le velours ».
Dans les premières années de son activité, cette sévère lucidité s’accompagna d’une volonté farouche de garder l’anonymat. De début 1881 jusqu’à fin 1882 son personnage du petit Bob - 8 ans et la langue partout sauf dans sa poche - qui apparait dans la Vie parisienne de Marcelin Planat, n’a pas de « maman », mais un paparazzi appelé Gyp qui ne le lâche pas d’une semelle. Quand en octobre 1883, « la bombe explose » lançant dans le vent de la rumeur le vrai nom de Gyp, « tout le côté « faubourg » de la famille [la] séche. [Elle comprend d’ailleurs] parfaitement leur réprobation ».[ii][ii]
[iii]
Gyp de 1849 à 1897

 
C’est que Gyp, à la ville est née Sybille Riquetti de Mirabeau. Elle descend du grand Mirabeau. Par son mariage, Sybille devenue entretemps Gabrielle, est devenue comtesse de Martel de Janville.
Trois enfants naissent. Dans un même élan, son patachon de mari atomise ses revenus propres ainsi que la dot de sa femme. Il faut trouver une solution. La jeune femme écrira. Comme pour Robida, comme pour Théophile Gautier, le besoin d’argent sera le moteur impérieux qui poussera Gyp à gratter de la copie sans relâche jusqu’à dépasser les 120 titres.

Or, la plume s’accompagne systématiquement du pinceau et de la mine de plomb chez Gyp. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’elle crée comme elle respire.

le loft-atelier d'artiste de Gyp à Neuilly. Encadrés, les portraits de Mouche et La Trouille
Persuadés que nos intérieurs nous trahissent aimablement, nous pensons que la description que Bonnefont fait en 1897 du premier étage qu’elle occupait en donne la preuve éclatante : « cette pièce est toute à la fois chambre à coucher, cabinet de toilette et de travail, salle de bain, bibliothèque ; c’est là que Gyp passe la majeure partie de sa vie, c’est là qu’elle écrit et qu’elle peint, et, fidèle à son esprit d’ordre et de méthode, elle a mis tout près du lit où elle repose son chevalet et ses pinceaux, son bureau et sa plume, les livres à consulter, la table où compléter l’ajustement de sa coiffure. »[iv][iii]


Autant sa chambre-atelier est tout de guingois et son bureau frise l’apoplexie, autant ses journées sont réglées comme du papier à musique. « Levée vers neuf heures, elle fait sa promenade à cheval au bois ; puis la peinture occupe tout le reste de la journée et la littérature prend la nuit jusqu’à trois ou quatre heures du matin ». Voilà la maxime Mens sana in corpore sano revue et pratiquée par l’aristo fauchée la plus talentueuse de l’époque. De quoi prouver que l’on peut être rincée tout en restant chic.
Gyp en amazone prête pour rejoindre l'allée des Acacias


Chez Gyp, à Neuilly, l’écurie sera toujours plus briquée que la maison familiale. Tôt le matin, elle arpente au trot l’allée des Acacias qui fait ainsi office de salle de culture physique. A 11h, elle se transforme tout àcoup en salle de bal sonore : à cheval, les « people » y virevoltent et y papotent ; à pied, les groupies commentent et font tapisserie. Gyp s’est emparée de cette antichambre mondaine à ciel ouvert et en a donné un projet d’éventail aux couleurs acidulées. Le caricaturiste Sem reprendra l’idée à son compte quelques années plus tard, S’il cherchera alors à camper les attitudes des cadors du gotha, du music-hall, des ministères dans son Allée des Acacias[v][iv] qui parait en 1901, s’il s’appliquera à les rendre identifiables au premier coup d’œil, Gyp, elle, a semble-t-il surtout voulu en prendre un instantané. Sur ce polaroïd aquarellé les uns et les autres se croisent à toutes les allures. Mais qu’importe l’allure puisque la seule qui vaille n’est ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic !
Gyp et Sem: deux conceptions d'un même lieu


Sur ce rarissime projet d’éventail donc, on observe une armada de fringants militaires percée ici et là par des messieurs en civil et des amazones qui font partie de ce Monde dans lequel « Les passions humaines se sont rapetissées à la taille des personnages: on ne hait pas, on débine; on n'aime pas, on flirte; on ne cause pas, on potine dans une langue bizarre et hardie qui n'a que de très vagues rapports avec celle enseignée par l'Académie, mais qui n'en est pas moins la langue du high life ».[vi][v]

l'amazone au lorgnon dans les "Gens chics" et sur l'éventail
Tous les cavaliers traversent la scène de profil, se fichant comme d’une guigne que nous les observions. L’une des cavalières cependant, placée au centre de la composition, exceptionnellement nous fait face. Myope, elle n’a pas craint de garder son lorgnon. Deux points espacés figurent les narines et un sourire fermé balafre son visage d’une joue à l’autre. Elle monte visiblement bien. Ce n’est pas la seule fois que cette femme apparait sous le pinceau de Gyp. Dans les Gens chics, paru en 1895, elle trône sur une page de gauche du livre et nous permet, à la louche, de dater l'aquarelle. On ne connait pas son nom. On apprend seulement au détour de la conversation qui se tient qu’elle « a de l’aisance à cheval…on sent qu’elle est là-dessus comme dans un fauteuil…et puis, elle ne va pas à la messe… elle reste franchement ce qu’elle est…sans faire de malpropretés… sans renier son culte, pour donner le change aux imbéciles…ou aux complaisants… ». En d’autres mots, cette bonne cavalière est une juive que l’on peut respecter. Contre toute attente, dans ce chapitre des Gens chics consacré à l’allée des Acacias, renommée pour l’occasion « l’allée des potins », Gyp s’en prend d’abord aux bicyclistes et à ces « ignobles pantalons qui font ressembler toutes les femmes à des vieux zouaves difformes ». Elle ne se doute pas que quelques années plus tard, ce seront les premières automobiles qui viendront pétarader sous les naseaux des chevaux et qui investiront les fresques de Sem.

l'abbé
Petit Bob
Deux personnages seulement sont à pied. De part et d’autre de la composition, nous tournant quasi le dos, ils observent comme nous l’immuable pantomime parisienne. A gauche, un abbé en soutane, mains sur les genoux ployés, rabat empesé à l’horizontale. A droite, un petit garçon en culottes courtes, les jambes écartées, fichées dans le sol, les mains croisées dans le dos. Ces deux-là font la paire : les observations de petit Bob, puisqu’il s’agit de lui, ne vont jamais dans les réponses embarrassées de son précepteur d’abbé. Bob est un petit bavard déluré. C’est aussi le premier dans la littérature française à parler comme un enfant. Jusque-là « il semble que les personnages très jeunes aient été traités sur le même pied que les paysans. […On leur prête peu de paroles et] on ne décèle aucun effort pour suggérer un langage spécifiquement enfantin […] C’est en 1882, avec le « petit Bob », qu’un certain réalisme de forme et de fond se manifeste, peut-être pour la première fois, chez un enfant de la haute-[vii][vi] Certains littérateurs restent dubitatifs devant ce phrasé et cette fraicheur. Un certain M.A. Leblond y voit même « le type très poussé d’enfant riche… Il a paru à la généralité des lecteurs un enfant extraordinaire parce qu’il dit des choses qui dépassent son âge, mais c’est le propre de tous les enfants de son monde, élevés dans l’intimité des parents. … ils ne seront dans la maturité que de gens fort ordinaires, de banales intelligences de cercleux, vite usés par leur précocité même »[viii][vii]. En faisant cette prédiction, il semble qu’il se soit mis le doigt dans l’œil et profondément encore. En effet, Gyp, dans ses Souvenirs de petite fille, revient à plusieurs reprises sur sa propre façon de parler et de raisonner. La ressemblance est frappante. « Si ton grand-père était là, il te dirait que tu as la spécialité des réflexions déplacées » lui dit-on un jour. Une autre fois son grand-père qui pourtant l’adore, perd patience :
bourgeoisie. »
« – Sans même parler de tes études, tu pourrais t’appliquer, et ça tout de suite, à moins mal parler... Non seulement tu emploies les mots qu’on te défend (…) mais encore tu manges la moitié des autres... tu dis p’t’être au lieu de peut-être (...). C’est d’une paresse qui n’a pas de nom!...

– C’est pas d’la paresse, puisque c’est pour aller plus vite! » répond la future Gyp à qui on peut trouver maints défauts mais pas celui d’avoir développé avec l’âge une banale intelligence de cercleux, vite usés par leur précocité même.

Il y a donc pas mal de la petite Sybille dans le petit Bob qui ne se limite pas à commenter ce qu’il voit. Il s’empare aussi carrément de l’esprit de Gyp, prend possession de sa main et l’oblige à signer le projet d’éventail de son nom. Sa signature enfantine toute en volutes prend presque la forme d’une pâquerette. Une pâquerette qui aurait emprunté à la rose ses épines. L’exemple de cet éventail n’est pas l’exception qui confirmerait une règle stylistique. Gyp l’écrivain s’est en effet toujours dédoublée en Bob au moment de dessiner. Outre la liberté qu’apporte la naïveté feinte de ses compositions, cela provoque une mise en abyme qui lui permet d’observer ses contemporains avec toujours plus de recul.

Les croquis de Bob ont si souvent accompagné les textes de Gyp qu’il serait facile d’en conclure que la seule destination de ces dessins fut celle d’illustrer ses livres.
On aurait tort d’aller si vite en besogne.
Indépendamment des publications, Gyp a exposé ses travaux plastiques dans lesquels on souligna « la composition et le détail, la ligne et la couleur. Ce n’est point de l’art classique ; mais c’est une série de trouvailles où se mêlent la caricature et la vérité »[ix][viii] . En 1891, elle présente une série d’éventails peints à une première exposition en compagnie d'autres écrivains dont Anatole France et Octave Mirbeau avec lequel elle était pourtant fort brouillée. En 1884 dans la presse, il l’avait trainée dans la boue : « Quand, sur une route, je rencontre une ordure étalée, je l’évite ; quand je vois certains noms en tête de certains livres, je passe en me bouchant le nez : M. Catulle Mendès, (…) Mme de Martel (c’est Gyp...) ont le don de me faire prendre la fuite »[x][ix]. On a même dit qu’il avait voulu la vitrioliser. L’histoire alla jusqu’au tribunal.

D’autres œuvres de Bob ont figuré aussi au salon du Champ-de-Mars et en particulier les portraits à l’huile de ses fils, au pastel de sa fille, mais aussi de Mouche et de la Trouille, ses chiens favoris. Aux cimaises de la galerie Bodinière, 18, rue St Lazare, en 1892 et en 1898, elle accrocha les portraits de ses amis, de ses enfants, des amis de ceux-là et de ses chiens comme toujours.

Gyp, Jeune fille couchée dans l'herbe, conservée au musée d'Orsay
Les témoignages de cette activité artistique à part entière semblent pratiquement introuvables. On a bien une Jeune fille couchée dans l'herbe, conservée au musée d’Orsay. On connaît encore l’affiche [xi][x]. Il ornait le salon de sa maison de Neuilly. On l’aperçoit sur une photo pâle prise chez Gyp en 1897. Une autre photo de cette série laisse apparaitre les portraits de ses chiens Mouche et La Trouille.
Paravent perdu
imaginée pour les Images de Bob et de Gyp, exposées à la Bodinière en novembre 1898. Mais c’est presque tout. Il ne reste même pas trace du grand « paravent aux feuilles blanches divisées en petits panneaux dont chacun représente, dessinée et peinte avec l’humour la plus fantaisiste qui se puisse concevoir, une scène du maître de forge [de Georges Ohnet. Un auteur alors très à la mode…] Cette œuvre [fut évidemment] signée du terrible petit Bob, qui jamais, en ses naïvetés, ne fut plus primesautier et ne décocha plus justement les traits de sa critique »
On saisit alors toute la rareté du projet d’éventail que nous analysons en ce moment. On ne peut que s’enthousiasmer de pouvoir détailler de visu le coup de crayon, les traits d’encre et le parti pris coloré si particulier à Gyp. Présenté dans un encadrement d’époque à la marie-louise dorée et renflée, on se risquera à penser qu’il fut celui choisi par Gyp elle-même en vue d’une des expositions à laquelle Bob participa.
Marie-louise renflée et dorée


Bob et Gyp ne sont qu’ « une ». Difficile d’atteindre les genèses de ses pseudonymes. Pour Bob, c’est le noir complet. Pour Gyp, il existe plusieurs pistes. Il lui arriva de suggérer évasivement que c’était le résultat de la contraction de Gabrielle et de Sybille, ses deux premiers prénoms. On l’a entendu aussi affirmer, mollement, que cela venait du nom du petit chien pourri gâté mais fidèle de Dora la première femme de David Copperfield. Selon Willa Silverman, « mieux vaut chercher une explication plausible dans le sens d’une onomatopée. Certains comparaient le son de Gyp à un claquement de fouet, d’autres au bruit d’un lance-pierres ».
Histoire de mettre notre grain de sel, on constatera qu’on y retrouve le caractère « cinglant, vif et asexué »[xii][xi] des noms de plume des observateurs et caricaturistes de l’époque, au nombre desquels on se rappellera avant tout, ceux appréciés entre tous, de Sem et de Crafty… © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral


LE PROJET D'ÉVENTAIL QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie

[Martel de Janville, Sybille de] BOB alias GYP
PROJET D’ÉVENTAIL
S.l., circa 1895.
61 x 32 cm. encadrement 81 x 51 cm. La marie-louise est légèrement brunie en bas à gauche. Quelques incidents au cadre. Infimes défaut à l'aquarelle.
Aquarelle rehaussée au crayon et à l'encre, sans doute encadrée selon les souhaits même de Gyp qui exposa plusieurs fois des projets d'éventails.
On y retrouve l'atmosphère de l'allée des Acacias, lieu matinal et mondain, renommé l' allée des Potins par Gyp dans les Gens chics. Dans ce volume, on retrouve de nombreux personnages et détails de l'aquarelle. Demander détails et/ou prix


NOTES


[i][i] Willa Silverman, Gyp.
[ii][ii] Ces citations de Gyp sont relevés par Aymé Dupuis in Un personnage nouveau du roman français, l'Enfant.
[iv][iii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[v][iv] Pour plus de détails, Lorgnette de la villa browna Sem et Proust, même combat : l’acacia. http://villabrowna.blogspot.fr/2013/06/juste-quelques-lignes-pour-ceux-qui.html
[vi][v] In Revue illustrée, Juin 1889-Décembre 1889.
[vii][vi] Vivienne Mylne. Le dialogue dans le roman français de Sorel à Sarraute
[viii][vii] M.-A. Leblond, La société Française sous la République
[viii][viii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[x][ix] Mirbeau, Correspondance générale, vol 1.
[xi][x] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[xi][xi] Patricia Ferlin, in Gyp, qui emploie ces qualificatifs pour le pseudonyme de Gyp uniquement.