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samedi 28 novembre 2020

L'ALBUM PHOTO D'UN SUPERSPORTSMAN: CH. DE LA ROCHEFOUCAULD (1863–1907)

 #PourCeuxQuiSontPressés


372 photos collées dans un album au plat duquel ont été dorées les lettres composant le titre « CHATEAU DE BONNETABLE ». 372 tirages originaux qui révèlent la vie de plein air de l'un des sportsmen les plus accomplis de l’extrême fin du XIXe et des tous débuts du XXe s, prélude fringant d’un siècle qui allait se révéler le plus meurtrier de notre histoire. 372 images dont le surgissement inattendu ravit le bibliophile cynégétique et l’amateur de la « vie d’avant » 1914, voilà ce qui constitue cet album miraculeux.

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même

Foudroyé par une appendicite
La notice nécrologique parue en janvier 1907 dans la Revue olympique(1) esquisse assez bien la personnalité sportive de Charles de La Rochefoucauld, cette force de la nature qui s’éteignit précocement à l’âge de 43 ans des suites d’une très fâcheuse appendicite en son domaine sarthois de Bonnétable : «  Le monde sportif français a fait une perte sensible en la personne du vicomte de La Rochefoucauld, fondateur et ancien président du Polo-Club de Paris. Rompu de bonne heure à la pratique de la plupart des exercices physiques, Charles de La Rochefoucauld se montrait avant tout passionné d'équitation. C'était un cavalier vigoureux et d'une hardiesse extrême. A Pau où il suivait régulièrement les chasses renommées pour leur rudesse, il comptait parmi les plus osés. L'introduction du polo en France fut entièrement son œuvre ; aidé de quelques amis, il créa non sans rencontrer des difficultés de toutes sortes, le cercle de Bagatelle. Il présidait le Comité organisateur des Jeux Olympiques de 1900 ; dans cette fonction ses qualités l'eussent fort bien servi; mais il se laissa effrayer par des conseils intéressés et se retira […]. Peu après, le vicomte de La Rochefoucauld abandonna également la présidence du Polo et cessa de participer à la direction du mouvement sportif ; mais il continua de pratiquer ses exercices favoris y apportant, non pas seulement son entrain musculaire, mais l'extrême énergie de sa nature amie de l'effort. »

Pas de grands airs mais le Grand air
Pierre de Coubertin(2) ne dit pas autre chose, donnant du sportsman, un portrait sans fard: « Charles de La Rochefoucauld était pour moi un ami d’enfance et un camarade de collège ; de tout temps j’avais admiré son énergie confinant parfois, il est vrai, à la brutalité ; mais sa haute situation sociale palliait cet inconvénient. Il était fort capable de persévérance obstinée ainsi qu’il en avait fait preuve dans la création de son Polo Club de Bagatelle. Sportsman passionné, il s’intéressait à toutes les manifestations sportives sans n’être inféodé à aucune de ces “petites chapelles” dont comme le vicomte de La Rochefoucauld, je redoutais tant l’influence. » Entre ces lignes, on comprend que les grands airs déplaisaient à Charles qui leur préférait nettement le Grand air. Vous pouvez froncer le nez, faire vos Saint-Thomas autant que vous voudrez et mettre en doute ces témoignages. Nous n’en avons cure, forts des 372 preuves tirées sur papier qui, sous nos yeux, prouvent sans forfanterie que la vie d’extérieur fut la vraie passion de ce corps nerveux surmonté d’un visage rond qu’une moustache en croc, un nez aigu et deux yeux en billes animaient. 

Qui veut chasser dur, choisit bien sa monture
Outre quelques photos de l’intérieur de Bonnétable – rare témoignage, en passant, du goût de l’époque –, chaque page de l’album que nous repassons aujourd’hui est de plein air. La chasse y est omniprésente. Et tout d’abord celles que Charles mène chez lui à Bonnétable et celles qu’il va suivre à 160 kms de là, à Serrant, chez son beau-père La Trémoïlle. Vaufreland(3) n’y va pas par quatre chemins conseillant de s’assurer de son assiette et de sa monture avant de se risquer à aller chasser avec lui : « Bonnétable […] est placé dans un pays coupé ; où les talus, les barrières des champs, les rivières mouillent le terrain à l'infini et rendraient la chasse impossible à tout veneur n'ayant pas de chevaux de premier ordre. » Le mieux est de monter « des hunters soit anglais, soit irlandais qui permettent de passer partout. » En 1889, Vaquier(4) avait déjà soulevé la difficulté de ces chasses en écrivant que « la vicomtesse de La Rochefoucauld, née la Trémoïlle, suit aussi les chasses avec beaucoup d'ardeur; elle monte toujours des chevaux irlandais, avec lesquels elle affronte les terrains les plus difficiles. » Les chevaux sont la belle affaire de ces hommes et de ces femmes qui durent naître centaures dans une autre vie. Dans l’album, ils sont légion, croupe à nu, ou chevauchés par Charles. Leurs noms sont renseignés avec le même soin que ceux des amis qui peuplent l’album : il y a Nausegay, Trilby III, Fred dit « Sous-off », et Bessie, et Bhui-Bhui, &c.

A courre, à fusil, en mouvement
Les très nombreuses photos de chasse qui colonisent aussi ces pages sont prises sur le vif, au débotté. Quand on vit dans le sillage de Charles de La Rochefoucauld, on ne pose pas. On s’active pour hâter le départ, on sonne, on rameute ou on rapporte selon qu’on soit piqueux ou chien de chasse, on marche, on casse, on pointe son fusil, on scrute, on franchit – à pied ou à cheval – les obstacles, on reçoit les honneurs. Les chiens passent si rapidement qu’ils en sont flous, les chevaux sautent si haut, si loin qu’on ne les photographie qu’à demi. Seuls les saumons mahousses qui viennent d’être pêchés restent immobiles. Sans se préoccuper de l’objectif, on fume, on discute, on tourne le dos, on se mouche, on glisse sur le varech de Sandown. Sans qu’on se l’explique, une joie de vivre plane sur les feuillets que quelques photos ponctuent d’éclats de rire : des militaires, un invité pissent dans un coin ? On rit, on clic-claque et on ponctue la légende « cochon » d’un point d’exclamation amusé. 

Banc, transat et pique niques
Et, quand on daigne souffler un moment, c’est pour poser en bande sur un banc de Bonnétable ou c’est pour installer son transat face au soleil. Surtout, on en profite pour casser la croûte. Dans cet album, nombreux sont les pique-niques. En Ecosse où l’on chasse, il se fait dans la lande, au bord de l’étang où l’on pêche, il gagne en confort grâce à un réchaud de campagne et à une table d’appoint surmontée d’un petit dais-parasol. A Oloron-Sainte-Marie où, une fois n’est pas coutume, on se prélasse en costume de ville, on dresse une tente blanche à laquelle on suspend son canotier, on débouche force bouteilles, on prend les marmots sur les genoux, ce qui complique considérablement l’opération délicate d’attraper son verre plein. 

 
Un doux mélange
Ce sont des intimes qui peuplent essentiellement cet album. L’entre soi
est un doux mélange de l’aristocratie française, de la haute banque de l’époque et des sportsmen & women d’Europe. Les villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse, sur l’île de Wight et en Norvège, les parties de croquet, de pique-niques, les matinées enneigées à Bonnétable, les après-midis aux courses, on les vit ensemble et d’abord en famille. Souvent apparait la silhouette mince et barbue de Louis-Charles de La Trémoïlle, le beau-père de Charles qui épousa en 1885 sa fille Charlotte. La Trémoïlle tâte, on le voit, avec la même élégance, du fusil et du tricycle. Sa femme étant née Duchâtel, on ne s’étonne pas de voir sur les photos des représentants de sa famille. C’est en toute amitié sportive que sont également photographiés le baron Hottinguer, quelques Fels, Mallet, Noailles, Brissac, Luynes, Trédern et Chevigné, le prince Napoléon Bonaparte, les miss Platt et Potter, les dames Peabody et Bartlett, cavalières émérites, mais aussi le Prussien comte Moltke et l’anglais number one de l’époque, le prince de Galles, qui était ami du père de Charles, assez pour avoir séjourné à Bonnétable, et que l’on voit ici photographié à Cannes.

Charles superstar
Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Son caractère bien trempé transparait à sa manière énergique de monter à cheval que l’on regrette de ne pas retrouver sous le crayon définitif de Sem. Pied à terre, sa manière de se tenir ne varie pas : debout, il semble ancré dans le sol; assis, il se fiche résolument à califourchon sur une chaise retournée. On a beau le savoir un tantinet brut de décoffrage, on le découvre - finalement sans grand étonnement - aimablement entouré par des amis qu'il rendit visiblement heureux. Il fut aimé de sa femme à qui l’on doit le légendage de l’album et – c’est en partie son ombre qui la trahit – bon nombre des clichés présents. Charles était adoré de son père qui ne survécut pas à sa mort brutale. « La santé du duc de Doudeauville s'était altérée surtout depuis la mort de son fils aîné le vicomte Charles de La Rochefoucauld, décédé le 25 février 1907, au château de Bonnétable. Cette séparation lui avait, en effet, causé un véritable désespoir, et il ne s'en était jamais consolé. Le mois dernier il s'était alité. [...] Sa bonté, sa simplicité, qui le faisaient aimer de tous, se peignent dans ce dernier trait : se sentant perdu, il avait voulu que ni sa maladie ni sa mort ne changeassent rien aux fêtes et il avait ordonné que le château fût illuminé dimanche, comme à l'ordinaire, à l'occasion du Comice agricole. » Si cet album est le rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s., il est peut-être, aussi, la marque aimable d’un monde qui irait agonisant à partir d'août 1914.
© texte et illustrations villa browna  infos & commande


(1) le bulletin trimestriel du Comité international olympique
(2) dans son livre Une Campagne de vingt-et-un ans, consacré aux Jeux olympiques
(3)dans le Sport universel illustré, en 1901
(4) dans sa Vénerie moderne

 
Le livre qui nous a permis de raconter cette lorgnette est disponible à la libraire. Il s’agit de :

La Rochefoucauld, Charles de - Album de photographies de Charles, vicomte de La Rochefoucauld-Doudeauville, Sportsman

In-4, format à l’italienne. Plat frappé en lettres d’or de la mention de Château de Bonnétable, propriété de Charles de La Rochefoucauld-Doudeauville.                                                  

Ensemble de toute rareté. Ce sont 372 tirages originaux que nous présentons ici. Ces tirages de différentes tailles sont réunis dans un album de 51 feuillets cartonnés, remplis recto verso.

Ces photos témoignent de la vie quotidienne de Charles de La Rochefoucauld, cavalier et chasseur accompli, Elles immortalisent la vie sportive et amicale de celui qui fut l’ami et le collaborateur de P. de Coubertin et le fondateur du Polo de Paris. On y recense de nombreuses image datées de 1900 et 1901 des chasses à tir et à courre du château de Serrant, ces dernières étant réputées périlleuses. Images de pêches et de chasses à tir à Bonnetable. Villégiatures sportives à Pau, à Rome, en Ecosse et en Norvège où les saumons sont impressionnants. Parties de croquet, pique-niques, journées aux courses. De nombreuses personnes figurant sur les photos sont renseignées. On y rencontre, entre autres, le baron Hottinguer, le duc de La Trémoille et le prince de Galles, des Fels, Mallet, Noailles, Luynes, Trédern et Chevigné, bref, un gai mélange de l’aristocratie et de la haute banque de l’époque. Mais, qu’il soit à cheval ou à pied, c’est Charles qui est la vedette incontestée de cet album. On le retrouve partout où s’ébattent cavaliers, chasseurs et chiens, où apparaissent tricycle, canne à pêche, attelages et voitures. Rare témoignage de la vie d’un sportsman au tournant du XIXe s.   infos & commande


 

 

vendredi 9 octobre 2020

LANTERNES MAGIQUES ET SOUVENIRS CYNÉGÉTIQUES, LE TOUT EN MUSIQUE !

Accueilli à bras ouverts par le duc d’Ayen et l’abbé de Bernis, produit par Crébillon fils, protégé par madame de Pompadour, Pierre Laujon devint bientôt le troubadour de Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, tonsuré mais militaire, libertin mais chasseur, dont la postérité tient moins à ce qu’il soit né petit-fils de Louis XIV par la main gauche (celle de la Montespan) qu’au fait qu’il ait été le pygmalion de Labruyerre, braconnier star s’il en est. Voilà qui rend bien inédite et émouvante cette descente dans la seconde moitié du XVIIIe s. que l’on continue à regretter. Laujon, à travers ses chansons, s’y révèle le chroniqueur intime des chasses, des menus plaisirs, des joies de son mécène, puis, après lui, de ceux qui peuplèrent les années de l’insouciance qui précédèrent le raz-de-marée révolutionnaire. 

Le parolier, Leduc et le comte
Si Pierre Laujon fut poète et auteur dramatique de quelque succès, « la partie la plus brillante de ses œuvres fut sans contredit – c’est son successeur à l’Académie française qui l’affirme – la chanson, pour laquelle il avait un talent presqu’inimitable […] Il n’avait pas besoin d’attendre l’inspiration : il faisait des chansons comme La Fontaine faisait des fables, sans recherche, sans effort, presque sans y penser. » Voilà qui explique qu’il se soit rendu, malgré ses vingt ans, indispensable à la joyeuse bande qui évoluait au château de Berny que gouvernait alors Mlle Leduc, danseuse et maitresse du comte abbé de Clermont qui, une fois n’est pas coutume, l’épousa, sur le tard il est vrai et secrètement évidemment. Le bonhomme n’en était pas un paradoxe près, lui qui fit ériger à Berny, pour sauvegarder les apparences ou peut-être dans un esprit blagueur, un théâtre en forme de chapelle. 

 Chasseurs chassez ! Laujon, composez !
Laujon, ancêtre des Dabadie et autres Roda-Gil, avait, on l’aura compris, la plume facile. On le découvre, on le fredonne – la musique est notée – en feuilletant les trois volumes qui forment ses A propos de société ou chansons suivis des A propos de la folie ou chansons grotesques, grivoises et annonces de parade. Souvent, en préambule des chansons qui y figurent, le parolier raconte où, quand, comment et pourquoi elles furent composées. Combien de fois apprend-on que c’est en quatrième vitesse, sur le coin d’une table qu’il se mit à l’œuvre. C’est systématiquement entre le retour de chasse et le dîner que furent écrits les couplets destinés à être chantés entre la poire et le fromage. Un seul exemple : Laujon assure que les couplets de sa Chasse heureuse qui, selon lui, « a le petit mérite de l’à propos et une légère teinte de gaîté » furent écrits à la diable comme il le raconte ainsi : « à peine avais-je eu le temps de les écrire (puisque je n’avais fini mon dernier couplet qu’à table) que je dus l’entonner car cet impromptu fait à loisir, je m’étais presque engagé à le chanter au dîner. »

Que Berny soit béni
S’il fut, n’en doutons pas, un fin courtisan, s’il sut feindre et se composer à l’occasion une mine de circonstance, Laujon n’eut pas de grand effort à faire pour se montrer enthousiaste à l’endroit de Diane. On apprend, de l'aveu même du parolier, qu’il était chasseur, et pas qu’un peu encore. Lors de sa rencontre avec le comte de Clermont, alors que les habitués de Berny lui racontaient que « l’on y jouait la comédie, la parade, qu’on y entendait d’excellents concerts, [il reconnut que ce qui l’affecta le plus était] qu’au moins deux fois la semaine, ils allaient le matin à la chasse. Il le confessa dans ses souvenirs avec beaucoup de vivacité : « “À la chasse, m’écriai-je, vous allez à la chasse messieurs ! Ah que vous êtes heureux, j’en raffole moi !” “Ah, vous aimez la chasse, me dit le Prince qui m’avait entendu, eh bien vous chasserez.” Nouveau motif d’enchantement et qui contribua à doubler, [vous l’imaginez bien], ma gaieté pendant le souper. »

Des chansons de chasse
Voilà qui explique que les trois volumes illustrés de si charmante façon par Moreau le jeune soient ponctués, ici et là, de chansons aux accents cynégétiques. Citons-en quelques titres : Retour de chasse, « impromptu fait à loisir au retour d’une battue où l’on avait tué beaucoup de gibier et qui fut chanté pour égayer le diner » ; La chasse heureuse, chanson qui fut faite en 1765, « et dont on demanda à l’Auteur de faire le récit en couplets ; aussi furent-ils chantés à table, une demi-heure après son arrivée » ; Chanson faite à Chantilly et chantée au retour d’une chasse de saint Hubert où l’auteur s’étoit trouvé, chasse pour laquelle « on avoit construit une salle de fleurs & de verdure à un Rendez-vous de la forêt» ou encore cette Chanson de chasse et de table qui « fut chantée par l’Auteur à SAS Monsieur le Comte de Clermont à la première Chasse qu’il fit après une longue attaque de Goutte. » Les couplets de la petit quinzaine de chansons cynégétiques du recueil, sans prétention et faciles à reprendre à l’unisson, ont tous, on l’aura compris, la saveur de l’anecdote vécue. 

 De Laurent Labruyerre à Marie-Thérèse de Savoie
Le comte de Clermont mourut en 1771, l’année de la publication des Ruses du braconnage rédigées par son protégé devenu, par son bon vouloir, garde-chasse de ses terres. Pour pouvoir continuer à dispenser ses talents dans les cours des grands, Laujon dut troquer ses bottes crottées pour des escarpins de parquet ciré. Cela se sent aux thèmes des chansons qu’il écrit alors. Si elles sont moins gaillardes, elles n’en gardent pas moins la simplicité qui fait le succès des tubes qui vous galopent dans la tête. Elles flirtent parfois avec des sujets qui font les délices des lecteurs du XXIe s. que nous sommes. Je pense en particulier aux joies des spectacles de lanterne magique. Quand le comte d'Artois, futur Charles X et futur daron du duc de Berry, épousa Marie Thérèse de Savoie, ce fut par procuration. Ce dernier grand mariage de la monarchie de l'Ancien régime commença donc pour l’épousée par une traversée de la France. De Turin, elle devait rallier Choisy où l’attendait mari légal et beau-père royal. Un des arrêts fut prévu à Nemours où un spectacle de lanterne magique avait été concocté à son attention. Laujon se fendit pour la circonstance de chansons aimables qui devaient accompagner les images projetées ou bien, peut-être, faire patienter durant les changements de plaques. 

         

 L’art de Moreau le jeune
Cette réunion précinématographique donna l’occasion à Moreau le jeune de dessiner l’une des plus jolies illustrations du recueil qui en contient pourtant un certain nombre. On y voit s’esbaudir, dans la pénombre, une société choisie alors que la lanterne magique, projette la rencontre de Mme la comtesse de Provence et de Mme la nouvelle comtesse d’Artois. Dans le halo de l’image, un génie protecteur tenant flambeau volète au-dessus des deux jeunes femmes tandis que, dans la pièce obscurcie, un petit chien fait de petits bonds au rythme de la fredaine qu’un orgue de barbarie égrène. L’aimable Moreau n’a marqué ni le tarin disgracieux, ni la mâchoire prognathe de la nouvelle venue. C’est qu’on est bon enfant dans l’entourage de Laujon qui, sur un air que nous continuons à bien connaître, finit de nous le prouver en faisant chanter à sa Petite diseuse de bonne aventure : « Mon œil n’entrevit jamais / de sinistre augu-u-re /Je veux que sur mes secrets / Ma gaîté rassu-u-re / Je ne sus jamais blesser / Mon plaisir est d’annoncer : / La bonne aventure, Au gai, la bonne aventu-u-re. »

Mon plaisir est d’annoncer : / La bonne aventure, Au gai, la bonne aventu-u-re


 Le livre qui a permis de rédiger cette lorgnette est en vente à la librairie. Il s'agit de:

Pierre Laujon
Les A
propos de société ou chansons de M. L*** [suivi de] Les A propos de la folie ou chansons grotesques, grivoises et annonces de parade

S.l.n.d. (1776) pour les deux premiers tomes et s.l.n.d. (1776) pour le troisième.
Ensemble de trois tomes in-12 en reliure homogène postérieure(
XIXe), demi-veau, dos à nerfs, pièces de titre et de tomaison. Titre gravé, 302 pp.; titre gravé, 316 pp. ; titre gravé, 319 pp. Pour les tomes 1 et 2 : 2 titres gravés,  2 figures hors-texte, 2 vignettes et 2 culs-de-lampe le tout dessiné par Moreau. Au tome 3 : titre-frontispice, 1 figure, 1 vignette et 1 cul-de-lampe dessinés par Moreau.

Édition originale et premier tirage des gravures dont une représente une projection de lanterne magique. Toutes illustrent ce savoureux recueil de chansons, présentés avec les airs notés de Pierre Laujon, auteur dramatique, poète, chroniqueur des joyeusetés du comte de Clermont et, bien-sûr, chansonnier du Caveau, membre des Diners du Vaudeville, de la Goguette, du Caveau Moderne, avant de devenir, sur le tard, Académicien.‎

"Les illustrations sont d'une grâce ravissante et comptent parmi les meilleures de Moreau" (Cohen, 604).
info & commande

jeudi 19 mars 2020

DUCHESSE DE PLEIN AIR


« Suivre la duchesse d’Aoste au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation, pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus. »

Drôle de princesse que cette Hélène de France qui, aux salons, au porto et aux honneurs préféra la brousse, la soif et les robinsonnades. Dans ses Voyages en Afrique qu’elle fit conjointement paraître à Paris et Milan en 1913, elle nous a livré ses « notes de voyage [qui] n’étaient pas destinées à être publiées » mais que, sur l’insistance de ses fils, elle nous offrit, illustrées de photographies prises sur le vif. 

Mappemonde [d’Hélène] de France
1913 ! Une belle année, vraiment, pour se retourner vers le passé, vers cette Belle époque qui, sous peu, allait disparaître, engloutie corps et âme dans les tréfonds des tranchées et des esprits.
C’est vers l’Afrique que le regard par-dessus l’épaule de la duchesse d’Aoste porte tout entier. Dans un premier voyage, ce sont l’Egypte, le Tchad, l’Ouganda, le Kenya qu’elle traverse; dans le deuxième, l’Afrique du sud, le Mozambique, le Zambèze et la Rhodésie, le Congo jusqu’à séjourner au lac de Banguéolo, sur les bords duquel Livingstone s’éteignit en 1873, la Tanzanie, et Aden au Yémen ; dans le troisième, le Kenya, «  paradis de chasse des Masaï », le Soudan, la Somalie et toujours Aden, port de désillusions tant pour Hélène que – vingt ans plus tôt - pour Arthur, obligés tous deux de rentrer chez eux.



La duchesse scandaleuse
« Il est écrit que nous ferons l'étonnement des gouverneurs sur les territoires desquels nous passerons. Dernièrement nous scandalisions l'un d'eux qui nous trouvait en bras de chemise, manches retroussées, faisant nos caisses et mangeant des oranges! », écrit Hélène qui subit plus qu’elle ne rechercha les étapes protocolaires et les stops logistiques chez les Européens d’Afrique. Seuls, l’air, le soleil, les autochtones, les animaux avaient grâce à ses yeux. Quelques rares rencontres la réconcilièrent avec la peau blanche, la plus saisissante étant celle qu’elle fit, au milieu de nulle part, avec celle qu’elle aurait peut-être bien aimé être : « Mon attention est bientôt attirée par une tache claire qui se détache sur la vaste étendue. C'est une enfant blonde, vêtue de toile bleu. La petite fille a déposé sa carabine; d'une main, armée d'un couteau, elle dépèce sa victime, un hartebeest, et de l'autre main, tient son chien. Près d'elle son Akikuiu debout, demi-nu, complète ce curieux groupe. J'interroge l'enfant. Elle me dit se nommer Elsa Thomas; elle n'a que treize ans et vit avec des frères et sœurs plus jeunes et sa mère qui fait du farming non loin d'ici, à Dandara. Evidemment c'est cette petite fille qui « fait la viande » avec son petit winchester. »


Ethnologue sans y toucher
Si la chasse fut son beau prétexte, on ne peut que constater qu’elle fut aussi portée par un goût de l’autre, une curiosité jamais rassasiée, un sens du carpe diem prononcé. L’évocation des petits matins, des odeurs, des vents coulis, la bonne humeur qu’elle mit à se décrasser à l’aide de sève de bananier, à se barbouiller de boue rafraichissante, à s’amuser de voir « [son] boy et [ses] petits bagages [partir] dans une mauvaise carriole aux essieux demi-brisés, raccommodés avec du fil de fer et que tiraient un mulet et un cheval de l’apocalypse », nous la rend hautement sympathique.
Elle l’est d’autant plus pour nous, lecteurs du XXIe s. qu’elle ne fait pas vraiment de différence entre son Monde et l’Afrique. Sa plume ne ridiculise pas, ne juge pas, se met au service d’un vrai talent de l’observation dont elle a tiré une véritable faculté d’adaptation : « Un chef, petit roi, à figure vénérable, s'approche, un arc à la main. Il vient m'en faire hommage. [Je lui fais dire] que son arc est beau, qu'il me plaît. Ce compliment le touche. Il lève la main droite dont le poignet disparaît sous les bracelets, la porte à hauteur du front et gratte la terre, d'abord avec un pied puis avec l'autre. C'est là une grande marque de respect. » Ce sens de l’observation s’accompagne d’un penchant pour les comparaisons, souvent inattendues, qui la pousse à rapprocher les Européens de leurs Colonisés : « Je monte à cheval et je rejoins à temps les chasseurs pour assister à la  poursuite d'une hyène à museau pointu. Une flèche l'abat, la bête roule à terre. Ici et là des oiseaux sont aussi percés des flèches meurtrières. Un lièvre se lève, il provoque une vraie débandade. Ce sont des sauts, des cris de joie.... On se croirait en Espagne. »




 Pied d’égalité
Si la duchesse d’Aoste ne fit jamais le caméléon comme Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt, elle ne tenta pas non plus l’immersion comme Leni Riefenstahl qui « émerveillée par la lecture des Vertes Collines d’Afrique d’Ernest Hemingway, lit-on dans Jeune Afrique, et par les photos des guerriers noubas de George Rodgers, [… troqua] la caméra pour un Leica et trois lentilles de 35, 50 et 90 mm, [multipliant] les reportages, au plus près des corps, [jusqu’à se fracturer le thorax, renversée] par un guerrier lors d’une danse traditionnelle ». Elle inventa cependant une manière d’être qu’elle seule put mettre en pratique. Et pour cause. Il n’est pas donné à tout le monde d’être la fille du prétendant au trône de France, en exil, et la petite-fille du roi Louis-Philippe autant par son comte de Paris de père que par sa mère née Montpensier.
Elle considéra que cette naissance la plaçait sur un pied d’égalité avec les chefs et les rois qu’elle côtoya au fil de ses voyages. Jamais, elle ne changea d'avis. Encore en 1920, bien après les aventures contées dans ces Voyages que nous feuilletons, la chasse l’amena devant Tombouctou où elle croisa le chef touareg Chebboun. Ils se regardèrent, ils se comprirent. Le nomade lui tendit sa dague dont il ne se séparait jamais, la montra à Hélène puis, dans un geste spontané, lui donna. En 1931, à Nice, on voyait encore « près d'elle, un livre posé, marqué par un singulier coupe-papier... un poignard qu'une chaînette attachait à un bracelet barbare... La princesse exploratrice, le regardait tendrement : “Avec lui, c'est toute l'Afrique équatoriale qui se lève dans ma pensée, le chef touareg qui le détacha de son poignet pour me le donner, m'a fait présent de son âme”.»



Arche d’alliance
Avec ce naturel à toutes épreuves qui fit partie de son caractère et que son éducation princière affermit, elle s’aventura ici et là avec une heureuse décontraction . Mais c’est par la beauté du continent qu’elle sillonna, aussi par la beauté des gestes, des objets et des coutumes auxquels elle se frotta, qu’elle construit sa propre arche d’alliance entre elle et l'Afrique. Ainsi, quand l’orfèvre dont elle nous détaille le travail lui propose de lui faire une bague, elle suit les opérations avec un plaisir notable: « Avec un grand sérieux il prend la mesure de mon doigt, se servant à cet effet d'un jonc aplati et fendu par le milieu. Très peu de temps après il m'apporte la bague. Elle est d'un travail très fin: une tresse en filigrane appliquée sur un cercle d'or; des deux côtés, un crin de queue d'éléphant, si bien incrusté qu'on dirait de l'émail noir. »


Hérédité cynégétique
Qu’on ne se trompe pas pour autant. C’est en chasseresse accomplie et non en ethnologue amateur que la duchesse d'Aoste voyagea en Afrique. C'est en Angleterre, à Sandringham et en France - surtout à Eu et à Chantilly - que la jeune Hélène avait pris ce goût du plein air, du sport et des chasses à l’instar de la comtesse de Paris, sa mère. Celle-ci n’avait pas eu peur d’apparaitre, comme le raconte le marquis de Breteuil, « presque habillée en homme, fumant sans discontinuer, buvant des verres d'eau de vie comme un officier de hussards, partant pour la chasse chaussée de bottes de marais avec son fusil en bandoulière. » Les frères et sœurs d’Hélène étaient également tombé dans le carquois de Diane.  On pense surtout à son frère Philippe, duc d’Orléans, fidèlement accompagné, non par son majordome, non par son aide-de-camp mais par son… taxidermiste, le docteur Récamier qui naturalisa tous les spécimens prélevés en Afrique et en Arctique; et à son frère Ferdinand, duc de Montpensier, qui, de ses voyages en Asie et en Amérique, rapporta une importante collection d'animaux qu'il fit naturaliser par la célébrissime maison Rowland Ward. Pour ces trois-là, la chasse fut un quotidien qui déborda sur tout le reste : ainsi, Philippe, victime d’un accident à cheval, se fit mener à la messe de mariage d’Hélène, en chaise portée par quatre gardes-chasse du château d’Eu en grand uniforme bleu. 

Noblesse de la brousse
Pas étonnant donc que ses Voyages en Afrique regorgent de parties de chasse, les siennes, celles de ses acolytes habituels, au premier rang desquels la fidèle Susan Hicks Beach, celles des Africains qu’elle suivit avec passion. En la lisant, on s’aperçoit qu’elle aima la brousse, le crapahut, l’approche. Peut-être même plus que le tir lui-même. Elle le reconnut parfois noir sur blanc : « Partis ce matin pour la chasse à l'hippopotame, nous sommes arrivés trop tard. La marée montait et les chasseurs n'ont pu réussir à faire sortir de l'eau la grosse bête. Mais nous avons pu jouir tout au moins des péripéties de la première phase de cette chasse. »
Pas Tartarine de Tarascon pour un sou, la duchesse d’Aoste raconte si simplement ses aventures que c’est un peu comme si elle nous invitait à les vivre à ses côtés. La suivre au jour le jour est une délivrance en même temps qu’une délectation pour les lecteurs que nous sommes, mis aux arrêts de rigueur par un chefaillon de virus.



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE
S.A.R. Hélène de France, duchesse d’Aoste
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VOYAGES EN AFRIQUE Ouvrage illustré de 487 gravures, d’un portrait en héliogravure et d’une carte coloriée

Milan, Fratelli Treves – Paris, librairie Nilsson, 1913.
Petit in-4, reliure éditeur toilée, imitation crocodile. ‎Usures au dos. 
Frontispice, [5] pp. de lettre fac-simile, [2] pp. de table, carte dépliable, 369 pp. et de nombreuses planches hors texte. Mouillures principalement aux premières pp., légère déchirure sans manque à la carte. Fragilité intérieur à mi-volume.
Livre peu courant. Très vivant journal de voyage de la duchesse d’Aoste, abondamment illustré que l’on peut placer dans les très bons livres tant de voyage que de chasse.
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