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vendredi 16 décembre 2016

GYP SUIS, GYP RESTE! Projet d'éventail

#PourCeuxQuiSontPressés

C’est dommage! Dans la suite de cette #Lorgnette sur un #LivreAncien par la #VillaBrowna, on découvre #Gyp et son double #PetitBob, on scrute l’ #EnfantDansLaLittérature, l’art du #dialogue et de l’ #Eventail.

BOB alias GYP Projet d'éventail: l'allée des Potins










Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.

 Rouge garance et bleu horizon, enfin,
sauf pour le capitaine Dreyfus
comparatif les Gens chics et l"éventail
Mettons tout de suite les pieds dans le plat et les choses au clair. Gyp l’ultra-antidreyfusarde, dont nous présentons ici un projet d’éventail, a mauvaise presse. « Deux adversaires irréductibles, le dreyfusard Léon Blum et l’antidreyfusard Charles Maurras […attribuaient même] l’un et l’autre à Gyp une part prépondérante dans la vulgarisation des préjugés et des caricatures antisémites »[i][i]. Et pourtant, à l’instar de Céline, - toutes proportions gardées- elle a décorsété la littérature française en la libérant des « dit-il » et autres « renchérit-elle » et en la dynamisant d’une ponctuation débridée. A l’instar du douanier Rousseau dont elle est parfaitement contemporaine, elle a alimenté - toutes proportions gardées- le courant naïvo-coloriste que la peinture européenne ne dédaigna pas autrefois.

« Une séance à la Chambre, déclare Gyp un jour, une audience au palais, même un intérieur d’omnibus m’amusent plus que n’importe quel livre. » Elle aurait adoré notre époque, ses terrasses de café chauffées offrant le spectacle de la rue, ses lignes de métro nourrissant en leur sein des nids de mixité sociale ambulants. Elle qui méprisait le stylographe et le cinéma, ne jurant que par la plume et le théâtre, n’aurait pas pu faire autrement que de craquer pour les textos et les dialogues de Kaamelot.

Car, le dialogue ce fut son truc. Elle en donne la raison avec une franchise déconcertante : « Pourquoi ai-je adopté la forme dialoguée ? Parce que c’est d’une facilité révoltante, alors que le récit demande un semblant d’application ». Elle ajoute : « Je suis sans illusion sur la valeur intellectuelle d’une succession de tableaux bâclés et galopés comme tout ce que je fais […] « Ma seule force fut d’avoir ce que ma vieille tante Vielcastel appelait avec envie « une santé terrible ». Je n’avais que ça. Le côté intellectuel, ainsi qu’il a été facile de s’en apercevoir, ne m’a jamais donné de mal et a vécu sur le velours ».
Dans les premières années de son activité, cette sévère lucidité s’accompagna d’une volonté farouche de garder l’anonymat. De début 1881 jusqu’à fin 1882 son personnage du petit Bob - 8 ans et la langue partout sauf dans sa poche - qui apparait dans la Vie parisienne de Marcelin Planat, n’a pas de « maman », mais un paparazzi appelé Gyp qui ne le lâche pas d’une semelle. Quand en octobre 1883, « la bombe explose » lançant dans le vent de la rumeur le vrai nom de Gyp, « tout le côté « faubourg » de la famille [la] séche. [Elle comprend d’ailleurs] parfaitement leur réprobation ».[ii][ii]
[iii]
Gyp de 1849 à 1897

 
C’est que Gyp, à la ville est née Sybille Riquetti de Mirabeau. Elle descend du grand Mirabeau. Par son mariage, Sybille devenue entretemps Gabrielle, est devenue comtesse de Martel de Janville.
Trois enfants naissent. Dans un même élan, son patachon de mari atomise ses revenus propres ainsi que la dot de sa femme. Il faut trouver une solution. La jeune femme écrira. Comme pour Robida, comme pour Théophile Gautier, le besoin d’argent sera le moteur impérieux qui poussera Gyp à gratter de la copie sans relâche jusqu’à dépasser les 120 titres.

Or, la plume s’accompagne systématiquement du pinceau et de la mine de plomb chez Gyp. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’elle crée comme elle respire.

le loft-atelier d'artiste de Gyp à Neuilly. Encadrés, les portraits de Mouche et La Trouille
Persuadés que nos intérieurs nous trahissent aimablement, nous pensons que la description que Bonnefont fait en 1897 du premier étage qu’elle occupait en donne la preuve éclatante : « cette pièce est toute à la fois chambre à coucher, cabinet de toilette et de travail, salle de bain, bibliothèque ; c’est là que Gyp passe la majeure partie de sa vie, c’est là qu’elle écrit et qu’elle peint, et, fidèle à son esprit d’ordre et de méthode, elle a mis tout près du lit où elle repose son chevalet et ses pinceaux, son bureau et sa plume, les livres à consulter, la table où compléter l’ajustement de sa coiffure. »[iv][iii]


Autant sa chambre-atelier est tout de guingois et son bureau frise l’apoplexie, autant ses journées sont réglées comme du papier à musique. « Levée vers neuf heures, elle fait sa promenade à cheval au bois ; puis la peinture occupe tout le reste de la journée et la littérature prend la nuit jusqu’à trois ou quatre heures du matin ». Voilà la maxime Mens sana in corpore sano revue et pratiquée par l’aristo fauchée la plus talentueuse de l’époque. De quoi prouver que l’on peut être rincée tout en restant chic.
Gyp en amazone prête pour rejoindre l'allée des Acacias


Chez Gyp, à Neuilly, l’écurie sera toujours plus briquée que la maison familiale. Tôt le matin, elle arpente au trot l’allée des Acacias qui fait ainsi office de salle de culture physique. A 11h, elle se transforme tout àcoup en salle de bal sonore : à cheval, les « people » y virevoltent et y papotent ; à pied, les groupies commentent et font tapisserie. Gyp s’est emparée de cette antichambre mondaine à ciel ouvert et en a donné un projet d’éventail aux couleurs acidulées. Le caricaturiste Sem reprendra l’idée à son compte quelques années plus tard, S’il cherchera alors à camper les attitudes des cadors du gotha, du music-hall, des ministères dans son Allée des Acacias[v][iv] qui parait en 1901, s’il s’appliquera à les rendre identifiables au premier coup d’œil, Gyp, elle, a semble-t-il surtout voulu en prendre un instantané. Sur ce polaroïd aquarellé les uns et les autres se croisent à toutes les allures. Mais qu’importe l’allure puisque la seule qui vaille n’est ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic !
Gyp et Sem: deux conceptions d'un même lieu


Sur ce rarissime projet d’éventail donc, on observe une armada de fringants militaires percée ici et là par des messieurs en civil et des amazones qui font partie de ce Monde dans lequel « Les passions humaines se sont rapetissées à la taille des personnages: on ne hait pas, on débine; on n'aime pas, on flirte; on ne cause pas, on potine dans une langue bizarre et hardie qui n'a que de très vagues rapports avec celle enseignée par l'Académie, mais qui n'en est pas moins la langue du high life ».[vi][v]

l'amazone au lorgnon dans les "Gens chics" et sur l'éventail
Tous les cavaliers traversent la scène de profil, se fichant comme d’une guigne que nous les observions. L’une des cavalières cependant, placée au centre de la composition, exceptionnellement nous fait face. Myope, elle n’a pas craint de garder son lorgnon. Deux points espacés figurent les narines et un sourire fermé balafre son visage d’une joue à l’autre. Elle monte visiblement bien. Ce n’est pas la seule fois que cette femme apparait sous le pinceau de Gyp. Dans les Gens chics, paru en 1895, elle trône sur une page de gauche du livre et nous permet, à la louche, de dater l'aquarelle. On ne connait pas son nom. On apprend seulement au détour de la conversation qui se tient qu’elle « a de l’aisance à cheval…on sent qu’elle est là-dessus comme dans un fauteuil…et puis, elle ne va pas à la messe… elle reste franchement ce qu’elle est…sans faire de malpropretés… sans renier son culte, pour donner le change aux imbéciles…ou aux complaisants… ». En d’autres mots, cette bonne cavalière est une juive que l’on peut respecter. Contre toute attente, dans ce chapitre des Gens chics consacré à l’allée des Acacias, renommée pour l’occasion « l’allée des potins », Gyp s’en prend d’abord aux bicyclistes et à ces « ignobles pantalons qui font ressembler toutes les femmes à des vieux zouaves difformes ». Elle ne se doute pas que quelques années plus tard, ce seront les premières automobiles qui viendront pétarader sous les naseaux des chevaux et qui investiront les fresques de Sem.

l'abbé
Petit Bob
Deux personnages seulement sont à pied. De part et d’autre de la composition, nous tournant quasi le dos, ils observent comme nous l’immuable pantomime parisienne. A gauche, un abbé en soutane, mains sur les genoux ployés, rabat empesé à l’horizontale. A droite, un petit garçon en culottes courtes, les jambes écartées, fichées dans le sol, les mains croisées dans le dos. Ces deux-là font la paire : les observations de petit Bob, puisqu’il s’agit de lui, ne vont jamais dans les réponses embarrassées de son précepteur d’abbé. Bob est un petit bavard déluré. C’est aussi le premier dans la littérature française à parler comme un enfant. Jusque-là « il semble que les personnages très jeunes aient été traités sur le même pied que les paysans. […On leur prête peu de paroles et] on ne décèle aucun effort pour suggérer un langage spécifiquement enfantin […] C’est en 1882, avec le « petit Bob », qu’un certain réalisme de forme et de fond se manifeste, peut-être pour la première fois, chez un enfant de la haute-[vii][vi] Certains littérateurs restent dubitatifs devant ce phrasé et cette fraicheur. Un certain M.A. Leblond y voit même « le type très poussé d’enfant riche… Il a paru à la généralité des lecteurs un enfant extraordinaire parce qu’il dit des choses qui dépassent son âge, mais c’est le propre de tous les enfants de son monde, élevés dans l’intimité des parents. … ils ne seront dans la maturité que de gens fort ordinaires, de banales intelligences de cercleux, vite usés par leur précocité même »[viii][vii]. En faisant cette prédiction, il semble qu’il se soit mis le doigt dans l’œil et profondément encore. En effet, Gyp, dans ses Souvenirs de petite fille, revient à plusieurs reprises sur sa propre façon de parler et de raisonner. La ressemblance est frappante. « Si ton grand-père était là, il te dirait que tu as la spécialité des réflexions déplacées » lui dit-on un jour. Une autre fois son grand-père qui pourtant l’adore, perd patience :
bourgeoisie. »
« – Sans même parler de tes études, tu pourrais t’appliquer, et ça tout de suite, à moins mal parler... Non seulement tu emploies les mots qu’on te défend (…) mais encore tu manges la moitié des autres... tu dis p’t’être au lieu de peut-être (...). C’est d’une paresse qui n’a pas de nom!...

– C’est pas d’la paresse, puisque c’est pour aller plus vite! » répond la future Gyp à qui on peut trouver maints défauts mais pas celui d’avoir développé avec l’âge une banale intelligence de cercleux, vite usés par leur précocité même.

Il y a donc pas mal de la petite Sybille dans le petit Bob qui ne se limite pas à commenter ce qu’il voit. Il s’empare aussi carrément de l’esprit de Gyp, prend possession de sa main et l’oblige à signer le projet d’éventail de son nom. Sa signature enfantine toute en volutes prend presque la forme d’une pâquerette. Une pâquerette qui aurait emprunté à la rose ses épines. L’exemple de cet éventail n’est pas l’exception qui confirmerait une règle stylistique. Gyp l’écrivain s’est en effet toujours dédoublée en Bob au moment de dessiner. Outre la liberté qu’apporte la naïveté feinte de ses compositions, cela provoque une mise en abyme qui lui permet d’observer ses contemporains avec toujours plus de recul.

Les croquis de Bob ont si souvent accompagné les textes de Gyp qu’il serait facile d’en conclure que la seule destination de ces dessins fut celle d’illustrer ses livres.
On aurait tort d’aller si vite en besogne.
Indépendamment des publications, Gyp a exposé ses travaux plastiques dans lesquels on souligna « la composition et le détail, la ligne et la couleur. Ce n’est point de l’art classique ; mais c’est une série de trouvailles où se mêlent la caricature et la vérité »[ix][viii] . En 1891, elle présente une série d’éventails peints à une première exposition en compagnie d'autres écrivains dont Anatole France et Octave Mirbeau avec lequel elle était pourtant fort brouillée. En 1884 dans la presse, il l’avait trainée dans la boue : « Quand, sur une route, je rencontre une ordure étalée, je l’évite ; quand je vois certains noms en tête de certains livres, je passe en me bouchant le nez : M. Catulle Mendès, (…) Mme de Martel (c’est Gyp...) ont le don de me faire prendre la fuite »[x][ix]. On a même dit qu’il avait voulu la vitrioliser. L’histoire alla jusqu’au tribunal.

D’autres œuvres de Bob ont figuré aussi au salon du Champ-de-Mars et en particulier les portraits à l’huile de ses fils, au pastel de sa fille, mais aussi de Mouche et de la Trouille, ses chiens favoris. Aux cimaises de la galerie Bodinière, 18, rue St Lazare, en 1892 et en 1898, elle accrocha les portraits de ses amis, de ses enfants, des amis de ceux-là et de ses chiens comme toujours.

Gyp, Jeune fille couchée dans l'herbe, conservée au musée d'Orsay
Les témoignages de cette activité artistique à part entière semblent pratiquement introuvables. On a bien une Jeune fille couchée dans l'herbe, conservée au musée d’Orsay. On connaît encore l’affiche [xi][x]. Il ornait le salon de sa maison de Neuilly. On l’aperçoit sur une photo pâle prise chez Gyp en 1897. Une autre photo de cette série laisse apparaitre les portraits de ses chiens Mouche et La Trouille.
Paravent perdu
imaginée pour les Images de Bob et de Gyp, exposées à la Bodinière en novembre 1898. Mais c’est presque tout. Il ne reste même pas trace du grand « paravent aux feuilles blanches divisées en petits panneaux dont chacun représente, dessinée et peinte avec l’humour la plus fantaisiste qui se puisse concevoir, une scène du maître de forge [de Georges Ohnet. Un auteur alors très à la mode…] Cette œuvre [fut évidemment] signée du terrible petit Bob, qui jamais, en ses naïvetés, ne fut plus primesautier et ne décocha plus justement les traits de sa critique »
On saisit alors toute la rareté du projet d’éventail que nous analysons en ce moment. On ne peut que s’enthousiasmer de pouvoir détailler de visu le coup de crayon, les traits d’encre et le parti pris coloré si particulier à Gyp. Présenté dans un encadrement d’époque à la marie-louise dorée et renflée, on se risquera à penser qu’il fut celui choisi par Gyp elle-même en vue d’une des expositions à laquelle Bob participa.
Marie-louise renflée et dorée


Bob et Gyp ne sont qu’ « une ». Difficile d’atteindre les genèses de ses pseudonymes. Pour Bob, c’est le noir complet. Pour Gyp, il existe plusieurs pistes. Il lui arriva de suggérer évasivement que c’était le résultat de la contraction de Gabrielle et de Sybille, ses deux premiers prénoms. On l’a entendu aussi affirmer, mollement, que cela venait du nom du petit chien pourri gâté mais fidèle de Dora la première femme de David Copperfield. Selon Willa Silverman, « mieux vaut chercher une explication plausible dans le sens d’une onomatopée. Certains comparaient le son de Gyp à un claquement de fouet, d’autres au bruit d’un lance-pierres ».
Histoire de mettre notre grain de sel, on constatera qu’on y retrouve le caractère « cinglant, vif et asexué »[xii][xi] des noms de plume des observateurs et caricaturistes de l’époque, au nombre desquels on se rappellera avant tout, ceux appréciés entre tous, de Sem et de Crafty… © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral


LE PROJET D'ÉVENTAIL QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie

[Martel de Janville, Sybille de] BOB alias GYP
PROJET D’ÉVENTAIL
S.l., circa 1895.
61 x 32 cm. encadrement 81 x 51 cm. La marie-louise est légèrement brunie en bas à gauche. Quelques incidents au cadre. Infimes défaut à l'aquarelle.
Aquarelle rehaussée au crayon et à l'encre, sans doute encadrée selon les souhaits même de Gyp qui exposa plusieurs fois des projets d'éventails.
On y retrouve l'atmosphère de l'allée des Acacias, lieu matinal et mondain, renommé l' allée des Potins par Gyp dans les Gens chics. Dans ce volume, on retrouve de nombreux personnages et détails de l'aquarelle. Demander détails et/ou prix


NOTES


[i][i] Willa Silverman, Gyp.
[ii][ii] Ces citations de Gyp sont relevés par Aymé Dupuis in Un personnage nouveau du roman français, l'Enfant.
[iv][iii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[v][iv] Pour plus de détails, Lorgnette de la villa browna Sem et Proust, même combat : l’acacia. http://villabrowna.blogspot.fr/2013/06/juste-quelques-lignes-pour-ceux-qui.html
[vi][v] In Revue illustrée, Juin 1889-Décembre 1889.
[vii][vi] Vivienne Mylne. Le dialogue dans le roman français de Sorel à Sarraute
[viii][vii] M.-A. Leblond, La société Française sous la République
[viii][viii] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[x][ix] Mirbeau, Correspondance générale, vol 1.
[xi][x] Bonnefont, Nos Grandes dames : Mme la comtesse de Mirabeau-Martel, 1897.
[xi][xi] Patricia Ferlin, in Gyp, qui emploie ces qualificatifs pour le pseudonyme de Gyp uniquement.








dimanche 29 septembre 2013

Le poète Verlaine prête son éditeur, Léon Vanier, à Henri de Sta l'illustrateur.


JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on se brouille avec Verlaine, on s’amuse devant le théâtre d’ombres du Chat noir, on fume à tire-larigot).

La vie à cheval... et rien d'autre
Au commencement, les adeptes de la bohème vivaient d’amour de l’art et d’eau de vie fraiche. «La singularité de leurs existences et l’originalité de leurs œuvres»1 étaient vécues comme une fin en soi par ces artistes et écrivains francs-tireurs. Mais le XIXème siècle avançant, le mouvement, victime de son succès et du systématisme qui l'accompagne, est obligé de se forger une image de fabrique. Le cercle vicieux de cette auto-promotion littéraire passe alors par le cabaret, la revue littéraire et par le choix d’un éditeur ad hoc. Le coquetel composé de quelques heures de présence dans les cabarets subversifs à l’image du Chat noir, d’une poignée d’articles pour les revues littéraires d’avant-garde de l’acabit de Lutèce et du choix d’éditeurs frondeurs tel que Léon Vanier, reste l’assurance de toucher le tiercé gagnant dans l'ordre. Pour un poète bohème, Vanier représente l’anti-Lemerre par excellence. Travailler avec lui, c’est entrer dans la cour des décadents.
Des cabarets tels que les Hydropathes d’Emile Goudeau ou le Chat noir de Rodolphe Salis sont des rampes de lancement essentiels aux auteurs en quête de faire-valoir. Au Chat noir, on voit souvent attablés Léon Vanier et Verlaine. Ces deux là forment à ce qu’on en dit, un ménage très à part «fixe et perpétuel, qui secoue la bile» du poète : « c’est l’association et l’antagonisme de ses intérêts d’auteur avec ceux de l’éditeur Vanier. Trop de similitudes existent entre ces deux émotifs pour que n’en résulte pas la sympathie de deux êtres qui s’avouent les proies de tempéraments analogues. Cela fait qu’ils se disputent continuellement et toujours finissent par s’entendre» 2.
Pour l’heure, les deux compères, entre deux brouilles, sirotent au Chat noir une absinthe et s’esclaffent devant une représentation du théâtre d’ombres dont tout le monde raffole ici. Les silhouettes en noir, qui se découpent sur un fond éclairé, réjouissent les grands enfants que sont les pensionnaires chatnoiresques. D’autre fois, c’est avec l’illustrateur Henri de Sta que Vanier lève le coude. Sta s’est fait une spécialité de ces silhouettes en noir. Vanier en légende certaines, les édite toutes sous forme de petits albums à un franc. L’un d’entre eux, La vie à cheval, a retenu notre attention.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Avant de rentrer dans le cœur de l’album qui nous occupe, revenons si vous le voulez bien sur le phénomène de la silhouette en noir. Cette forme graphique a durablement stimulé les artistes du dernier tiers du XIXème s. A l’automne 1885, Georges Auriol et Henry Somm ont eu l’idée d’agrémenter la salle des fêtes du Chat noir d’un théâtre de marionnettes3, hommage irrévérencieux aux Guignols des très chics jardins du Luxembourg et des Tuileries. Très vite, un autre habitué du cabaret, l’immense Henri Rivière, a l’idée de balancer un grand morceau d’étoffe sur le théâtre. Il découpe vite fait quelques silhouettes en carton. S’anime alors, de derrière l’écran blanc, une paire de sergents de ville à qui le chansonnier Jules Jouy donne sur le champ la parole, en entonnant quelques couplets de sa composition4.
Vallotton, prince du noir et blanc
L’intérêt pour la silhouette, l’engouement pour le contraste du noir et blanc, les recherches esthétiques qu’elle suscite, vont occuper les artistes de l’époque. Au milieu des années 1890, c’est Valloton qui donnera ses lettres de noblesse au procédé en gravant notamment les sept lithographies de Paris intense (Joly, 1894) ou les  xylographies de Rassemblements (Uzanne, 1896).
Cela dit, depuis les années 1880, Henri de Sta (1846-1920), s’était déjà fait une spécialité de ces silhouettes en noir qu’il traitait sur le mode rigoureusement humoristique. Avec Vanier, son ami, son éditeur, son co-auteur, ils vont concocter quelques-unes des plaquettes les plus réussies de la «collection Vanier», dont cette Vie à cheval que nous feuilletons présentement. 
2 médaillons, 1 lardon
15 silhouettes s’y succèdent. Chacune d'elle est surmontée de deux petits médaillons qui à gauche et à droite présentent respectivement le cavalier et le cheval, mis en situation dans l’illustration principale.
pas peu fier avec son écuyère
La typologie qu’on y trouve est représentative d’une «classe à cheval» inédite, de ces classes sociales transversales qui n’existent que rarement dans l'organisation humaine. Moins de trente ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, rien n’apparait possible sans un cheval à portée de main. A cheval, jeunesse se passe ; on fait ses classes ; on joue les midinettes, le mignon ou le maquignon ; on part en consultation médicale ; on fait le beau, la guerre, des affaires ; on chasse, on défile, on s’affiche. Et, bien que les dessins enlevés et croquignolets de Sta (à la ville, Henry de Saint-Alary) se suffisent à eux-mêmes, les légendes de Vanier ajoute malgré tout un supplément de jubilation. Le cheval de cirque «habitué aux ovations, prend pour lui une bonne partie des bravos»; employé par la cavalerie légère, la crinière dans l’œil, «le petit cheval de Tarbes est ,[…une] bonne bête gracieuse et intelligente» ; "l’air paterne et bon enfant [du cheval de louage], encourage le potache en vacances à se servir d’éperons» ; le poney du jeune cavalier «vif comme un chamois, doux comme un mouton et frisé comme lui, […n’est ] pas plus haut qu’un gros chien».
Delton et Sta inventent la centauresse moderne
L'activité équestre parisienne est particulièrement présente dans cette galerie de portraits équestres. L’amazone ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que Delton photographie pour son Tour du Bois qui parait un an avant la plaquette potache. Le cheval de la jeune femme photographié se cabre tandis que la silhouette dessinée trotte à vive allure. L’impression tonique qui se dégage des deux compositions est accentuée par le parti pris de montrer les deux amazones côté selle découverte, telles deux centauresses des temps modernes.
Toujours selon Vanier, le «sportsman consommé», tapis de selle à carreaux, pantalon rayé, est prêt à faire le tour du lac, au trot en suspension. Une fois encore, nous nous retrouvons à Paris, à proximité de l’allée des acacias immortalisée par Sem.
Pour ce qui est des mœurs cavalières de la campagne, Sta et Vanier ont pris le parti de camper les grandes figures tutélaires rurales. Le médecin de campagne, le maquignon filochard sont croqués à l’instar du veneur qui présente un faux air du marquis de Chambray, maître cynégétique s’il en est !

figure tutélaire
Autre signe de temps irrémédiablement révolus, une grande partie des cavaliers montent et fument à la fois. En 1925, Francis de Miomandre, dans ses incontournables Fumets et fumées, commencera son chapitre sur les cigares, en lançant ce cri du cœur : « vous demandez maintenant comment il faut fumer ? tout beau monsieur ! d’abord qui êtes-vous ? croyez-vous donc qu’il soit donné à tout le monde de pouvoir fumer ? pas plus que les monocles ne vont à toutes les orbites, les cigares ne s’accordent à toute les bouches ». A regarder les trognes et les allures des fumeurs de Sta et Vanier, rien ne semble plus vrai que cette mise en garde ! L'habit ici fait le moine, ou plus justement Le tabac fait le cavalier: le lycéen joue au cador en arborant un fume-cigarette qui place sa cigarette à une lointaine encablure de ses poumons ; le gommeux galope dans un nuage de cigare ; le maquignon arbore un clope tout de guingois, sans doute roulé à la diable ; le médecin de campagne emmitouflé dans un épais pardessus à capote, tire sur une réconfortante pipe d’écume ; l’infâme bourreau de vieux cheval de fiacre a mégoté jusque dans le choix de sa ridicule pipe à eau. Et même ! Le bambin, sur qui s’ouvre la plaquette, qui de la main droite tire un petit cheval à roulettes, semble de la main gauche imiter son fumeur de père en suçotant sa petite cravache d’opérette.
cavaliers sachant fumer
Si Vanier caressait secrètement l'idée de toucher à la gloire en ayant eu le cran d’éditer Verlaine et ses potes décadents, il ne pensait surement pas donner un témoignage de première bourre en s’amusant avec Henri de Sta. Pourtant, cet album à un franc représente une source fiable, un reportage de terrain, le polaroïd d’un monde vivace et moribond à la fois.
Plus certainement Vanier ne voyait dans l’élaboration de ces petites pochades, qu’une manière de se soulager du poids des responsabilités d’éditeur anti-Lemerre qu’il était et une façon de dédramatiser les brouilles à répétition auxquelles lui et Verlaine étaient sujets. Au contraire, Verlaine y voyait, lui, pas moins que de « délicieux bouquins », légendés pour certains par un éditeur « qui [maniait] la plume très allégrement, ma foi, et [avait] écrit la plupart des légendes des amusantes plaquettes illustrées par H. de Sta ». Toujours d’après le poète, dans son magasin du quai Saint-Michel où se donnaient rendez-vous Fénéon, Huysmans, Verlaine, Moréas, Hérédia, Mallarmé et les autres, «Vanier circulait, accueillait, priait d’excuser, opinait, tançait un commis, vendait, feuilletait des manuscrits, lorgnait une gravure : très pittoresque et vivant le patron»6. Je vous avouerais que, si là, tout de suite, on m’offrait un aller et retour en 1885, je me transporterai sans hésiter d’abord dans cette arrière-boutique, puis seulement après, longtemps après, j’irai à pied, le nez au vent, les mains au fond des poches, commander une absinthe, son sucre et sa cuillère au patron de l’illustre Chat noir. © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

bibliographie:

1: Alves, Audrey. Pourchet, Maria. Les médiations de l'écrivain: Les conditions de la création littéraire.   L'Harmattan, 2011.  2: Delahaye, Ernest. Verlaine: étude biographique. Slatkine, 1919.  3 : Alves, Audrey. Pourchet, Maria. Les médiations de l'écrivain: Les conditions de la création littéraire.   L'Harmattan, 2011. 4 : Didier, Bénédicte. Petites revues et esprit bohème à la fin du XIXe (1878-1889): Panurge, Le Chat noir, La Vogue, Le Décadent, La Plume. L’Harmattan 2009. 5 : Vallotton, Flammarion, 199". 6: Les hommes d’aujourd’hui dans les Oeuvres complètes de Paul Verlaine. Vanier. 1902-1905.  

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont actuellement en vente à la librairie:

Léon Vanier. La Vie à Cheval. Illustrations de H. de Sta.

Libraire-éditeur, 1885. 15 feuillets.
In-8 carré, broché, couverture illustrée.
Henri de Sta, nom de plume d’Henry de Saint-Alary, (1846-1920) donne ici un raccourci saisissant de la vie du cheval et de son cavalier au XIXème s. Inspirés des ombres chinoises, ses dessins laissent malgré tout apparaitre les détails intérieurs aux silhouettes. Chaque caricature est flanquée en haut, de part et d’autre, des portraits en médaillon du cavalier et de sa monture. Le texte plein d’humour est du à Léon Vanier, qui n’est rien moins que… l’éditeur de Verlaine. en savoir plus ou commander l'exemplaire



Delton. Le Tour du Bois. Photogravures. J. Delton. Photographie Hippique.
Paris, 1884. [2] pp., 25 planches hors texte de photographies, [4] pp.
Grand in-8 oblong, bradel éditeur. Dos et couvertures ornés d'encadrements et de fleurons.
Préface de Jules Paton qui rend hommage à la réduction du temps de pose obtenu par Delton et qui prophétise qu’«un jour viendra, [on ne doit pas] en douter, où les collectionneurs, […] achèteront à prix d’or ce Tour du Bois, croqué sur nature, dans ce moment aristocratique de la promenade à cheval». 25 planches présentent chacune, une photogravure mesurant plus ou moins, 10,5X9,5 cm. En fin de volume, se trouve l’index des personnalités apparaissant sur les clichés de ce recueil « représentant [selon Mennessier de la Lance], toutes les célébrités hippiques d’alors, prises au passage ». Citons les Ganay en famille, la duchesse d’Uzès souriante, le maréchal de Mac Mahon... On ne peut s’empêcher de penser à Sem arpentant les mêmes allées à la même époque alors qu’il pensait à croquer ses silhouettes pour sa série des Acacias. Mennessier, I, 381. en savoir plus ou commander l'exemplaire

 

jeudi 6 juin 2013

Sem et Proust, même combat: l'Acacia.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Sem retrousse le bas de ses pantalons, on croise les cadors du chic Karl, Boni, Rita et compagnie, on enfile le manteau de laine doublé de loutre de Proust).
Remonter dans le passé, c’est un peu comme voyager au loin. On se sent de la même planète que les indigènes que l’on croise, tout en ayant l’impression d’être étranger à leur monde, leurs us, leurs  codes. Du coup, le  Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers que Marcel Boulenger publia  en 1913 nous est particulièrement utile, à nous qui vivons à cent ans de distance des étrangers du XXème siècle. Qu’y lit-on dans ce vade-mecum ? Que quotidiennement, il faut  «faire au pas une fois ou deux  - pas plus ! – l’allée des Acacias, et rentrer au galop de cirque par l’avenue du bois»1 ! Le caricaturiste Sem avait prôné un autre usage de l’endroit. « Il se postait chaque matin dans l'allée des Acacias, dès dix heures, avec son ami Boldini. Sem avait une silhouette de jockey et ne se montrait en public que tiré à quatre épingles »2. Souvent rejoint par Helleu, ils détaillaient le monde du bois-joli qui est passé par ici - qui repassera par là (Vous vous souvenez ? un aller et retour : pas plus !). Ces matinées d’observation se verront cristallisées en 1901 dans l’Album des Acacias dont nous ouvrons la chemise cartonnée sur le haut de laquelle Sem, à l’encre noire, a écrit un envoi à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
L’allée des Acacias c’est un OVNI dans le panorama sylvicole de Paris. Après 1815, « la forêt du bois de Boulogne fut restaurée et 420 000 arbres plantés, cette opération de reboisement d'envergure réparant les saccages commis par les campements des armées alliées qui avaient coupé les arbres à un mètre du sol. Différentes variétés d’arbres furent plantées ; au côté de l’érable et du sycomore, du vernis du Japon, du tilleul et de l'orme, la préférence allait aux marronniers et aux platanes. Le baron Haussmann s'en explique dans ses Mémoires : « On doit à mon goût prononcé pour les marronniers des jardins de nos palais, l'emploi très généralisé de cette essence d'arbres dans nos plantations de tout ordre. Je m'accuse également d’avoir favorisé les platanes »3.  Le Tout-Paris ne pousse cependant pas son snobisme à entourer l’allée de toutes ses attentions pour la seule présence d’une essence inhabituelle, mais plus prosaïquement parce qu’elle est aérée et rectiligne alors que l’allée des poteaux est sinueuse. Pourtant  parfaite pour piquer un petit galop, elle ne fut de toute éternité descendue et remontée que lentement. La seule allure qui valait n’était ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic ! 
L'allée des acacias côté jardin et côté cour.carte postale
A 11 heures, un premier passage s’organise. Tandis que les curieux à pied investissent les bordures, pschutteux et élégantes se promènent croupe à croupe, mails-phaéton, cabriolets et autres landaus rivalisent. Quelques jeunes gommeux passent en coup de vent et leur font de temps à autre une queue de poisson. Puis, l’allée est désertée jusqu’aux alentours de trois heures de l’après-midi. Les cadors du chic à cheval daignent alors faire leur tour, tandis que tout le reste de l’humanité est parti vaquer à ses occupations ou plus extravagamment, est allé travailler.
Du noir et blanc dans la couleur

C’est l’heure bénie pour Sem. C’est le moment qu’il choisit de  fixer sur sa frise. Il croque un après-midi ordinaire, ni veille de  Fête des fleurs qui en juin met en émoi le bois, ni un jour de Grand prix à Longchamp qui transforme les allées en pistes de procession païenne. Sem et Roubille immortaliseront cet happening hippique en 1908 dans une frise que nous avons détaillée dans une lorgnette précédente. Dans la frise qui nous occupe présentement, les cavaliers du Tout-Paris daignent mêler la trace des sabots de leurs chevaux aux roues des imposants mails-coachs qui trimballent leur quota de badauds venus se rincer l’œil. Seulement deux voitures osent faire pétarader leur moteur, dont une conduite par un chauffeur ébène escorté d’un chien ivoire qui est l’unique personnage des 6 mètres de frise qui nous regarde dans le blanc des yeux, avec un sourire complice. Bien qu’allant à toute berzingue, l’automobile de Santos-Dumont ne fait peur à personne et semble quasiment être chargée par le colonel de Sancy et son acolyte en civil.
Pour galoper en suspension, le militaire a engagé ses bottes jusqu’à la garde dans les étriers. Mais enfin colonel, ça ne se fait pas ! Tout le monde sait qu’il faut pousser sur l’étrier de la seule pointe du pied et l’arrimer en descendant bas le talon. A regarder les élégants que Sem a dessiné, on voit parfaitement de quoi il retourne : outre donc,  Sancy, emporté par son triple galop lancé, Lindermann qui se tient à la perpendiculaire et a fortiori Blanche de Montigny qui monte en amazone, tous ont le port haut mais le talon bas. Or, Sem « fait, chose rare, des pieds et des mains ressemblants»4, ce qui nous permet de pousser à l'extrême notre observation. Autant dire qu'on en fera bon usage: prenez Fischof, par exemple, les mains sont gentiment posées sur le pommeau, les
Des étriers révélateurs
talons sont bien descendus mais les pieds sont en canard, sans doute dans leur position naturelle de marche. Le gaillard porte beau mais surtout confortable ! Ce «well-known French sportman» 5, avait épousé la fille du marchand d’art Sedelmeyer dont il fut l’émissaire à New-York de nombreuses années.  Emma
Mister Fishof et Docteur Dieu

Fischof, devint en 1890 et pour un bail, la maitresse de Docteur Dieu, comme l’appelait Sarah Bernhardt, alias Samuel Pozzi, qui créchait  avenue d’Iéna, à une encablure de la rue Dumont d’Urville où habitaient les Fischof. Voilà de quoi encore simplifier les choses ! Easy-going, lnotre gaillard ferme les yeux et en prend son parti. Sem donne à Eugène, un air réjoui, les mains et les pieds de celui qui prend avec bonhommie, la vie comme elle vient.
Derrière ce sybarite, à bonne distance tout de même, on retrouve Boni de Castellane qui a tant inspiré Sem. Ses mains à lui dépendent de ses coudes qui collés au corps se doivent  d’être un chouilla rejetés en arrière afin d’obliger le corps à se cambrer. La ligne est accentuée par le col dur et le haut de forme bien brossé et légèrement trop petit qu’il porte en avant. 
Dos à dos? non! cambrure à cambrure.
La cambrure à la Boni, ainsi que les procédés pour y parvenir se retrouvent adoptés par mademoiselle Rita del Erido qui mène de main de maitre son petit attelage. Elle fit la une de La vie au grand air mais aussi de Paris qui chante. Elle était née Margaretha Liebmann, en Allemagne, se fit passer pour Rita del Erido, écuyère de cirque et comédienne espagnole avant de devenir en 1910 madame Henri Duvernois, homme de lettres françaises. Dans sa nouvelle Gigi, Colette donne de cette amazone moderne un raccourci tourbillonnant alors qu’un héritier du sucre, «fit, pour un souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date habituelle. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de son visage implacablement beau».

Rita del Erido, Colette, que l’on retrouve toutes deux dans la frise de 1908 - En route pour Longchamp-En route pour Longchamp-  mais encore Montigny, Helly, Réjane, Balthy sont des femmes selon le cœur de Sem, à savoir, douées, libérées,  travailleuses, uniques en leur genre, en un mot assez fortes pour supporter que l’œil du dessinateur se pose sur elles. N’avoue-t-il pas un jour qu’il explique sa manière de travailler que si le modèle qu’il choisit « est une femme, avec une sorte de fureur sadique, [il] lui arrache sa voilette, [son] crayon lui fourrage ses narines, sous son fard [qu’il] racle, [il] récure ses rides […] C’est un crêpage de chignon, [il] la plume toute vive ».
Si parfois quelques dames ont pu s’affoler des attentions que leur prodiguaient Sem, ce n’est franchement pas le cas ici. C’est en effet le cadet des soucis de celles qu’il a élues pour figurer sur sa frise des Acacias. D’ailleurs, souvent, leur apparence et leur physique leur servent de marque de fabrique. Regardez la caricature que fait Sem de Louise Balthy. Liane de Pougy se souvient dans ses Cahiers bleus que « sa voix avait un charme extraordinaire, grave, sonore et modulée. Un jour une jolie femme-sotte dit à quelqu'un devant elle, devant Louise : « Louise est laide ». L'interpellée répondit : « Louise n'est laide que pour les imbéciles » 6.
Sem et Proust
chantres du cénacle des acacias
Mais les femmes du goût de Sem, ne sont pas celles selon le cœur de Proust. Elles ont cependant déambulé dans la même allée des Acacias, qui pour ces deux-là évoque ce que le Colisée ou le Carnegie Hall représentent pour d’autres : le lieu ultime où il faut paraître. Ce que Sem trace sur la pierre lithographique, Proust  le griffonne sur le papier : « On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres, l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias ».
L’allée, chez Proust, devient un tel mètre-étalon qu'il s’y référe à plusieurs reprises. « L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas dire : « Je suis l’Exposition de 1878 », mais plutôt : « Je suis l’allée des Acacias de
Boni-Anna-Hélie: les cousins et la "dot en gold"
1892. » Il semblait qu’elle eût pu y être encore. » La dame en question, c’est Odette, qui à la mort de Swann fait une double fin en épousant le duc de Forcheville et en mariant dans la foulée sa fille Gilberte à Robert de Saint-Loup. Proust avait offert à Saint-Loup la « peau blonde » et les « cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil » de son ami Boni de Castellane. En janvier 1908, quand il évoque dans une lettre à Reynaldo Hanh, la volée de coups de canne
assénées par Boni sur le crâne de son cousin germain Elie de Sagan, c’est pour prendre la défense de l’offenseur à qui l’offensé venait de chiper l’épouse, Anna Gould. Son « je crois que pour [Sagan] Gould est surtout Gold » faisait bien le pendant du bon mot qui avait circulé au moment du mariage de Boni : « Anna Gould est belle vue de dot ». Dans la frise, se trouve aussi Marcel Boulenger, comme on le voit bien, «rasé et très anglais»8, « jeune homme libre, énergique, délicat et mince qui s’obstina à sentir bon»9 même pendant son service militaire et qui entretint une correspondance avec Marcel Proust. Encadrée par la lucarne de sa voiture, la chevelure de
Réjane dans la lucarne
Réjane dont il sera le locataire en 1919, attire comme le centre d’une cible. Il y a encore Karl de Beaumont, le père d’Etienne, le grand ami de Marcel, chez qui l’écrivain passera son dernier réveillon en 1921 et à qui il fera sa dernière visite mondaine au début d'octobre 1922, avant de s’éteindre en novembre. Sem, lui, mourra en 1934. Les deux hommes auront  vécu sur deux trajectoires tout à fait parallèles, de celles qui ne se rencontrent pas. Ils auront tout deux passé indemnes le Rubicon de 14-18 dans lequel se noya le monde qu’ils avaient si bien croqué, Sem par les extérieurs, bas de pantalons retroussés et armé de son crayon Koh-I-Noor ; Proust de l’intérieur, emmitouflé dans son manteau de laine doublé de loutre, muni d’une plume mécanique au réservoir-fontaine intarissable.
 © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

Bibliographie:
1. Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers Marcel Boulenger P. Ollendorff, 1913
2. Charles-Roux, Edmonde.  L’irrégulière.
3. Gérard Peylet, Paysages urbains de 1830 à nos jours.
Derex Histoire du Bois de Boulogne : le bois du roi et la promenade mondaine de Paris
Ghislaine Bouchet, Le cheval à Paris de 1850 à 1914.
4.Sem.  collections du Musée Carnavalet : exposition. 1979.
5. New York times,  juillet 1910.
6. Liane de Pougy - Mes cahiers bleus - Plon – 1977

7. Proust, Du côté de chez Swann.
8. La vie parisienne 1904.
9. Jules Renard, Le Cri de Paris, 22 janvier 1899

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie: 
SEM. L 'Allée des acacias. 
Paris, s.l., 1901.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi,
marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Bien complet des 6 panneaux de 1 mètre de long chacun sur 52 cm de haut, et du papillon dactylographié en rouge. On y voit déambuler dans l'allée du chic par excellence, élégantes et dandys, automobiles et mails-coach, sportsmen, hommes de cercles, hommes de presse, femmes de scène, bref le Tout-Paris.