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vendredi 5 mai 2017

ATLANTIDE A CIEL OUVERT POUR KORRIGAN AUTOUR DU MONDE

#PourCeuxQuiSontPressés, (c'est dommage: dans la suite du texte, il est question de:)

 #ExpéditionEthnographique #1934_1936 #LaKorrigane #AtlantideACielOuvert  #BoireEtFumer #Nintendo #tourisma   #Tintin
  # O.P.N.I._ObjetPubliéNonIdentifiable 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.     

L’album des Korrigan autour du monde est un O.P.N.I., un Objet Publié Non Identifiable. Il présente une succession de dessins en noir qui font penser au premier coup d’œil à la Linea d’Osvaldo Cavandoli, qui annoncent surtout les bonshommes de Fire GameAndWatch de Nintendo qui tentent d’échapper au feu en sautant dans une toile que des pompiers déplacent à qui mieux mieux. 

Korrigane, ancêtre de Nintendo?


C’est le journal de bord en images d’un voyage autour du monde débuté en 1934. Il fut dessiné étape après étape par Régine van den Broek qui, refusant la facilité de la couleur et de la perspective, choisit la ligne et l’encre de Chine pour rendre l’exotisme, la luminosité et le chatoiement des contrées  traversées.

Pour Régine, cet O.P.N.I. était destiné à n'être qu’« un aide mémoire dressé entre les escales dans le but de constituer un souvenir synthétique de ce que [elle aurait] vu autour du monde ». C’est du moins ce que qu’elle écrivit en exergue de ses Korrigan autour du monde qui parurent en 1937, à peine un an après que l’expédition soit revenue à Marseille le 17 juin 1936.


L’exemplaire que nous présentons rentre d’autant plus dans la case des O.P.N.I. que l’envoi manuscrit de Régine apposé sur la page de titre ne cesse pas d’être énigmatique. Il est adressé à leur « chère collaboratrice dans le monde du cochon, en souvenir de quelques heures d’angoisse vécues en commun sous le regard compatissant de quelques squelettes. Régine (van) ». Charles a timidement ajouté sa signature sous celle de sa femme. C’est drôle comme les rôles peuvent être inversés sur papier. Régine a plutôt laissé le souvenir d’une femme discrète et peu loquace au contraire de Charles !

La Korrigane en voiles et en papier


Il faut croire que cette parenthèse aventureuse eut sur elle une influence certaine puisqu’elle prit une part active dans l’entreprise des Korrigan. Les Korrigan ? Parle-t-on de quelques lutins échappés du folklore bretons ? Non ! Les Korrigan, furent les habitants de La Korrigane.
Et La Korrigane ? Un ancien bateau de pêche au gréement typique des goélettes islandaises de Paimpol aménagé en yacht pour ethnologues en herbe (1). Y séjournèrent deux ans, outre l’équipage, Etienne de Ganay et sa femme Monique ; Régine et son mari Charles van den Broek d’Obrenan, Jean Ratisbonne enfin. 
Etienne et Régine sont frère et sœur, les Ganay et Monique cousins. Les jeunes gens se connaissent comme leur poche et les rôles sont distribués sans qu’on n’y pense. Etienne sera à la barre, Charles jouera le scientifique, Jean le photographe, Régine dessinera et Monique rédigera les fiches.


Les fiches, mais quelles fiches ? Pardi ! Mais celles qui référenceront les objets qu’ils comptent bien collecter durant leur périple et qui seront entreposés dans les cales et jusque dans la salle de bain de La Korrigane… En 1934, l’ethnologie finit de vagir et fait ses premiers pas. C’est avec la bénédiction de Paul Rivet et de Georges-Henri Rivière qui dirigent alors le musée d’ethnologie du Trocadéro - futur musée de l’Homme -  armés des Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques publiées par le musée en 1931 et forts des conseils prodigués par Solange de Ganay, la soeur d'Etienne et de Régine, l'élève de Marcel Mauss et la future collaboratrice de Marcel Griaule, que les Korrigan entreprennent leur voyage. 

Ils font partie du cercle très fermé des ces jeunes gens fortunés qui firent carburer leurs petites cellules grises. Il y eut avant eux «  William Vanderbilt en 1922, Cornelius Crane de Chicago qui navigua sur L’Illyria en 1928-1929, les naturalistes Austin Loomer Rand et Richard Archbold en 1930, Julius Fleischmann de Cincinnati sur Camargo en 1931 »(2).

Mais on aurait tort d’en déduire que ce sont de parfaits dilettantes qui s’embarquent sur La Korrigane. Jugez vous-même : «  l’inauguration du musée de l’Homme, en juin 1938, fut célébrée par la présentation au public d’un millier [des objets rapportés] au sein d’une exposition intitulée « Le voyage de La Korrigane en Océanie » […] Plus de deux mille pièces furent ensuite mises en dépôt dans les réserves du nouveau musée de l’Homme jusqu’à leur dispersion en décembre 1961 au cours d’une vente aux enchères devenue mythique ». (3)


Cela étant écrit et bien compris, nous repartons sans vergogne vers les illustrations des Korrigan autour du monde. Elles ne sont ni naïves ni de la main d’une néophyte. L’art de la composition, celui de la narration y sont parfaitement maitrisés.

Plouf!
Pour simplifier le récit, Régine décide d’assassiner sur papier son frère et sa belle-sœur. Elle en profite aussi pour se rayer de la carte. Son mari Charles et  leur ami Ratisbonne vont seuls apparaitre aux pages de l’aide-mémoire. On les reconnait au premier coup d’œil.

Charles est très grand ? Régine le dessine immense, coiffé d’un chapeau tout en hauteur qui oscille entre le haut de forme et le stetson. Elle le chausse de longues bottes épaisses visibles comme le nez au milieu de la figure et lui interdit de les enlever. Cela explique qu’il plonge tout botté dans les eaux des îles et que c’est à peine s’il se déchausse pour se décrasser ou pour piquer un somme.   



Quant à Ratisbonne, elle l'affuble une fois pour toutes de pantalons de golf clairs, d’une manière de T-shirt en Jersey noir, d’un béret qui ne quitte pas sa tête et d’une paire de lunettes rondes cerclée d’une épaisse
super-vision
monture noire. Peut-on y voir un prototype pour masque de super-héros à super-vision ? Et pourquoi pas?  Ratisbonne, ne fut-il pas le photographe de l'aventure?

Ce qui est sûr en tous cas, c'est qu'ils ont tout les deux, dans la dégaine, un je-ne-sais-quoi de Tintin.  Van den Broek semble lui avoir piqué l'idée des bottes tout-terrain qu'il chausse aux pays des soviets et Ratisbonne ses pantalons de golf légendaires qu'il abandonnera pour une paire de jeans, 45 ans après les avoir enfilés pour la première fois. Maudits Picaros! (4)



un je-ne-sais-quoi de Tintin

Régine voulait garder de ces deux ans de vacances « un souvenir synthétique » et, à n’en pas douter, il l'est.
Les vignettes tracées à l’économie et lapidairement légendées retracent les épisodes saillants de l’expédition. Pour marquer les changements de lieux, elle intercale entre deux étapes la silhouette de La Korrigane en y adjoignant simplement le nom des eaux traversées : Méditerranée, Atlantique, mer des Sargasses, mer Caraïbe, canal de Panama, Pacifique, mer des Célèbes, fleuve Sépik.


Quant aux épisodes relatés, ils sont parfois brossés en une vignette, parfois en plusieurs.  Régine qui semble avoir parfaitement assimilé la leçon des Primitifs, s’essaie même à juxtaposer plusieurs moments d’une même histoire en une seule vignette. Se souvenant peut-être de la Passion du Christ de Memling, elle place sesieurs reprises dses héros ans la même image.

Memmling et van den Broek, maitres du récit


Comme dans la toile du maitre, l’espace-temps classique est alors aboli. Plusieurs épisodes consécutifs vampirisent un espace unique. Le message à faire passer n’en est que plus fort. Memling ajoute de la souffrance aux outrages du Christ qui marche vers son destin. Van den Broek ajoute du ridicule aux simagrées des adventistes, méthodistes, évangélistes et anabaptistes qui tentent d’amadouer les habitants de l’île Rennel.


Quelques rangs d'oignons
C’est que l’album n’est pas que « synthétique », il est aussi pleinement « humoristique ». On y rit beaucoup. Régine n’hésite pas à composer avec la large palette des comiques, passant du plus immédiat au plus subtil.
Le comique le plus accessible procède du dessin lui-même. Faussement naïf, il s’en donne à cœur joie. Il multiplie les alignements de bras et de jambes, les rangs d’oignon de points noirs figurant indifféremment têtes et seins, les successions de voitures, de palmiers, de danseurs, de guerriers, tout cela créant un joyeux comique de répétition. 

Sa grande maitrise du légendage introduit une autre facette du comique. Il nait du décalage qu’elle crée entre l’image et la légende comme dans la vignette des Korrigan survolant des rizières dans un frêle coucou à hélice  laconiquement  titrée "K.L.M. marche à merveille!" Aussi, douze gros requins suspendus à un filin proviennent  « d’un quart d’heure de pêche » et un tonneau royalement posé sur un tripode est pompeusement appelé « bureau de poste ». 

L’humour provient également de la confrontation que Régine van den Broek provoque volontairement entre son Monde familier et le monde qu’elle découvre. L’île Albermale devient un « Juan des Pins » fréquenté par des iguanes. On fréquente les « boite[s] de nuit » en troquant les colliers de perles XXL typiques des années folles pour des colliers de fleurs, en échangeant les jazz bands par des trios de ukulélés. Les fous de Bassan forment une "assemblée parlementaire", un "vautrait" voit le jour sur terre canaque, le football se joue à la faute et… sans ballon, jockeys et sulkys se tirent la bourre à qui mieux mieux sur un hippodrome de fortune tahitien. Cette dernière image rappelle furieusement les dessins cocasses d’Une chasse à courre chez Lord Pington (5). A croire que les albums de Marcel de Vinck devaient avoir droit de cité chez les Ganay, les Schneider et les van den Broek. 

Un faux air de Lord Pington


La plupart du temps traitée sur le mode humoristique, la question du boire et du fumer turlupine Régine tout au long de l’album. On voit van den Broek et Ratisbonne lever le coude et crapoter plus souvent qu’à l’envi. Et de tester plein d’enthousiasme une  « bouffée de kif dans un café maure », un drink au bar d’un hôtel du canal de Suez, de l’eau de coco, un cocktail d’honneur au yacht club, du thé, le « kava » enivrant obtenu à partir des racines du poivrier mâchées et régurgitées par les jeunes filles encore munies de dents, des demis plein de mousse « souvenir de la domination allemande » à Rabaul en Nouvelle-Guinée.

Lever le coude et crapoter, il n'y a que ça de vrai. 

Les deux Korrigan se joignent aussi volontiers aux occupations diverses et variées des autochtones. Ils chassent. Ils s’essaient partout où c’est possible à la pêche localeIls dansent dès qu’ils peuvent avec de jeunes et jolies indigènes. 
Pêche à Mooréa

Dancing aux Antilles


poisson-reliquaire
Et puis, au beau milieu de ce journal de bord, soudain, apparait le motif réel de leur tour du monde : la collecte d’objets rares. Et là, Régine se révèle en deux coups de cuillère à pot ou plutôt en deux coups de crayon sentis, d’une exactitude redoutable. Quand on feuillète en parallèle les Korrigan autour du monde de 1937 et Le voyage de la Korrigane dans les mers du Sud (6) de 2001, on s’émerveille de pouvoir les rapprocher si souvent. Les grands tambours à fente et le poteau sculpté d’une maison des hommes collectés en Nouvelles-Hébrides se retrouvent mis en situation dans l’album. On retrouve aussi les poissons reliquaires rencontrés aux îles Salomon, les légers cerfs-volants des pêcheurs de là-bas, les masque-heaumes utilisés au bord du fleuve Sépik, &c. 
Ici et là, Charles et Jean assistent aux célébrations rituelles des villages traversés. A lire entre les vignettes et derrière les légendes, on semble comprendre qu’eux, les Korrigan, ne sont pas comme les autres touristes européens qui se trouvent aux mêmes moments sous les mêmes latitudes. On sent bien combien Régine moque le tourisme yankee, les touristes australiens qui débarquent par paquets et pour qui on concocte des ballets arrangés et des « villages échantillons spécialement édifiés pour les touristes». 

Tambours à fente

Poteau de la maison des Hommes

Il n’empêche qu’eux aussi ont joué les touristes, ne serait-ce qu’un peu. Certes, au contraire des « yankees » et du « débarquement de 1500 touristes australiens », ils ont réussi à percer les lignes touristiques faites de manifestations édulcorées et de villages aseptisés, mais quand même : Ratisbonne est sans arrêt en train de prendre des photos au point qu’on le croirait Japonais (il a d’ailleurs un peu le look de Foujita avec son béret et ses grosses lunettes). La place allouée à la danse du Kriss à Bali est discutable: Bali, à l’époque, a déjà été contaminé  par la « tourisma ». Quant à la visite voyeuse au « dernier cannibale (95 ans) [qui] fait admirer ses tatouages », elle manque un peu d’authenticité.
Qui cannibalise qui?
Danse du Kriss pour touristes


Charlie van den Broek n’est pas dupe qui écrit dans ses carnets, au moment de récupérer sur le bateau la statue du dieu requin collectée dans les iles Salomon : « Je tenais un objet très curieux et d'un intérêt ethnologique considérable. Mais au fond de moi-même, je pensais avec mélancolie à  l'étagère désormais vide, devant laquelle avaient veillé neuf générations de gardiens, représentées par neuf crânes. Je n'étais qu'un vandale. » (7) Régine n’est pas dupe non plus. Elle sent tout cela comme le sentit quelques années auparavant Paul Morand qui écrivit : « Aller prendre la mesure du globe a encore pour nous de l’intérêt, mais après nous ? Là où nous nous réjouissons d’un périple, on ne verra plus qu’un galimatias de voyages. Le tour de la cage sera vite fait. Hugo, en 1930, écrirait : «  l’enfant demandera : - Puis-je courir aux Indes ? Et la mère répondra : Emporte ton goûter. » (8)

 Elle sait que la Terre sur laquelle elle est née a déjà été explorée, labourée en long et en large. Elle n’est pas prête comme Michel Vieuchange à donner sa vie –c’était en 1930, il avait 26 ans - pour être le premier Européen à pénétrer les ruines de la cité interdite de Smara, dans l’Ouest saharien (9). Elle veut vivre pour pouvoir témoigner de l’existence d’un monde authentique qui vit ses dernières heures d’authenticité et que le XXe s. va finir d’engloutir. Cet Atlantide à ciel ouvert, elle en sera l’Antinéa  jusqu’en 2014, année de sa mort. Elle avait 105 ans. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 


(1) Texte de Pierre-Yves Decosse sur www.histoiremaritimebretagnenord.fr/gens-de-mer/gens-de-mer-2


(2) et (3) Christian Coiffier, https://jso.revues.org/7161

(4) Notre ami Claude G.  s'est insurgé contre l'expression " pantalons de golf". Techniquement, il a raison: on devrait parler de plus-fours. oui, mais voilà Hergé, lui-même, utilise "pantalons de golf". Nous suivons donc la "voix de son maître"! cf www.sonuma.com/archive/tintin-et-les-picaros-de-la-culotte-de-golf-aux-jeans


(5) Marcel de Vinck, Une chasse à courre chez Lord Pington. DDB, 1928.  


(6) Paru en 2001 chez Hazan à l’occasion de l’exposition qui eut lieu au musée de l’homme de décembre 2001 à juin 2002.


(7) Charles van den Broek d'Obrenan, Le Voyage de « la Korrigane », préface de Paul Valéry, Payot, Paris, 1939.


(8) Paul Morand, Rien que la terre, Grasset, 1928. 


(9) Michel Vieuchange, Smara, Plon 1932.
  
L'ALBUM QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.  
Régine van den Broek d'Orbenan
Les Korrigan autour du monde 

Paris, pour la Librairie François 1er. 34, avenue Montaigne, 1937.
In-4 cartonnage éditeur crème, couverture en deux tons. Petites taches blanches. Dos abimé.
82 pp. dont titre. Table.
Tirage numéroté limité à 520 ex. Exemplaire sur papier vélin blanc non numéroté et enrichi d’un double envoi de Charles et Régine van den Broek. Album d'illustrations retraçant le périple ethnographique de La Korrigane dans les mers du Sud.

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jeudi 17 mars 2011

Le grand-oncle de Tintin s'appelait Narcisse Nicaise; celui de Milou, Pierrot.

J’ai rencontré l’autre jour un ami qui, d’un air navré m’a confié qu’il allait fêter des soixante-dix-sept et que par conséquent, son temps était compté.
Évidemment, je me suis récriée, j’ai argumenté, blagué et ai fini par lui lancer, consternée par ce visage que je n’arrivais pas à dérider : « Et puis vous savez, si ça se trouve je passerai l’arme à gauche avant vous ». A ces mots, une franche hilarité a pris mon bonhomme. Je tâchai de savoir si c’était mes lamentables efforts ou bien la perspective de me mettre dans le trou qui l’avait ainsi mis en joie. Que nenni ! Je n’y étais pas du tout : c’était la perspective sinistre de ne plus avoir le droit de lire Tintin dans quelques semaines, qui le minait ainsi.
 Et de me demander en moi-même, ce qui en effet, arrivait lorsqu’on enfreignait cette loi implacable édictée en 1947 par l’équipe du journal Tintin et que l’on retrouve au dos d’anciennes éditions des albums de Casterman. Avait-on le cou piqué par une fléchette de poison-qui-rend-fou ? Était-on abandonné aux mains des sbires du général Tapioca, aux cordes vocales de La Castafiore, aux seringues de Krollspell, au fox terrier  rouge et démoniaque de Milou ? Haddock vous refilait-il son  horripilant morceau de scotch ?
Ça avait dû ficher une sacrée trouille à Hergé lui-même puisque, né en 1907, il se débrouilla pour mourir en 1983 à… 76 ans. L’affaire était grave. Alors j’ai dit : « Général, ne vous en faites pas ; trinquons plutôt. Resservez-moi une larme de votre ti’punch maison ; et Manuia comme on dit à Tahiti »! Restait qu’il fallait que je fasse diversion et comme la culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on étale, j’ai étalé : il devait relativiser, se rappeler qu’après tout Hergé n’était pas le deus-ex-
machina de la ligne claire ! Tomasi et Deligne n’avaient-ils pas relevé de possibles emprunts dans leur Tintin chez Jules Verne ; un certain Frank Madsen dans A Search for the Inspirational Sources of Hergé  ne recensait-il pas de multiples inspirations littéraires et cinématographiques, avec en tête des hommages visuels aux Marx Brothers et à Charlot.
Nombreux furent ceux qui, étant tombés petits dans les ondes hergiennes, tentèrent, une fois devenus grands, de mettre leur pierre à l’édifice. Pierre qui prit l’allure d’un bloc de granit chez Numa Sadoul, qui ressemble à un petit caillou chez d’autres : « Tenez ! Moi par exemple !  J’ai trouvé l’autre jour un volume en percaline rouge qui a éveillé mon attention. Il s’agit des Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au Congo publiées chez Charavay  en 1890 par Armand Dubarry (1836-1910), un écrivain et journaliste fort en vogue à son époque. Pour vous la faire courte, Narcisse Nicaise, naufragé sur les côtes du Congo, tente de retrouver coûte que coûte la civilisation, accompagné dans cette quête et comme l’affirme Seillan dans ses Sources du roman colonial, d’un « caniche bavard qui annonce celui de Tintin ». Et en effet, si Milou n’est pas avare de conseils et de petites phrases bien senties, il tient  furieusement en cela de son modèle littéraire Pierrot, le toutou de Narcisse Nicaise, qui ponctue leurs éprouvantes expériences de commentaires ad hoc. Nous noterons que ces apartés sont également parfaitement compris des lecteurs. Quand le « caniche se [met] à aboyer d’une façon menaçante, et de l’air d’un gaillard qui braille « arrière, vile multitude ; place au vainqueur des crocodiles, des buffles et des lions ! » ou lorsqu’il « lui [adresse], dans son langage de chien, des compliments enthousiastes », on pige aussi bien que lorsque Milou ironise dans L’oreille cassée : « Encore un peu et il se croira l’égal de Sherlock Holmes ».

L’attachement de Narcisse et Tintin pour leur chien apparait identique. Au péril de sa vie, Nicaise blottit Pierrot dans ses bras et traverse une rivière infestée de crocodiles ; A la suite d’une attaque violente de mandrills, « ne voyant ni près de lui, ni ailleurs le cher caniche, il [sent] les sanglots lui monter à la gorge. « mon pauvre ami ! »...balbutia-t-il ». A son exemple, le jeune reporter pleure  la disparition de Milou dans le Pays des Soviets et encore dans Vol 714 pour Sydney, alors même qu’il est lui-même séquestré et promis à un avenir bien sombre. On n’est pas loin non plus du rapt de Milou par un condor dans le Temple du Soleil, quand Narcisse voit un aigle-épervier  « [enfoncer] ses serres dans la peau du chien, [et battre] des ailes », avant de le laisser retomber. Il avait eu les yeux plus gros que le ventre, plus solides que les ailes.
Vous me direz, et vous aurez alors fait preuve d’un brillant sens de l’observation, qu’un caniche n’est pas un fox-terrier. Soit. Cependant « Pierrot qui devait son nom à la blancheur de sa toison, était doué d’autant de cœur que d’intelligence […] Gai, dévoué, instruit, il était, pour son maître, un agréable et fidèle compagnon ». C’est le portrait craché de Milou, ça ! Vous n’êtes pas convaincus ? Et bien apprenez, lecteurs de peu de foi, que Pierrot commence sa mue en fox-terrier dès la p. 44 du roman de Dubarry puisqu’il est alors amputé de sa queue de caniche et qu’il continue sa traversée du Congo avec une queue…de fox-terrier.
Quant au Congo…parlons-en! La comparaison avec Tintin au Congo devient évidente lorsqu’on prend la peine de lire attentivement ce mélange de narrations picaresques, de fourvoiements zoologiques, clichés impérialistes et gags pré-cinématographiques. Cette parfaite illustration de la réplique de Molière : « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? », au fil de la lecture, se révèle en effet bourrée de références réinjectées dans l’album d’Hergé. Énumérons : Narcisse et Pierrot tout comme Tintin et Milou partagent la même cabine de bateau. Le héros tire un coup de fusil à bout portant dans la gueule d’un crocodile comme le fera Tintin. Pierrot se jette dans la gueule d’un boa constrictor qui doit se chauffer du même bois que celui qui avale Milou en 1930. Ils en réchapperont tous les deux, Milou en créant le premier serpent à pattes de la Création. En deux coups de fusil de Narcisse, cinq oiseaux tombent ce qui visuellement, n’est pas sans rappeler le carnage des gazelles de Tintin. Nicaise et Tintin blessent chacun à leur tour un éléphant qui devenu forcené déclenche une cascade de rebondissements. Nicaise se retrouve à cheval sur le dos d’un rhinocéros. Tintin en même position, chevauche un buffle furibard. Pierrot est élevé avec son maître au rang de fétiche comme le sera Milou dans l’album, qui snobera le temps de quelques cases son maitre bien aimé.
Car Milou n’est pas irréprochable et la couardise de Pierrot qui abandonne son maitre lors d’un pugilat dans un village d’indigènes fait fortement écho à la sienne quand, au Tibet, il pétoche devant un yak qui gentiment mâchouille l’écharpe de Chang enroulée autour du cou de Tintin qui manque alors d’être étouffé.
N’en jetons plus, la cour est pleine. Ces ressemblances factuelles peuvent difficilement être contredites. On ne verrait d’ailleurs pas quel intérêt on aurait à le faire. Car enfin, c’est parfaitement touchant d’ajouter un livre à la bibliothèque du  jeune Georges Rémi qui devenu Hergé confiait en mars 1957, à l’hebdomadaire Femmes d’aujourd’hui : « J’ai très peu voyagé, sinon dans les livres ».
« Général, vous n’êtes pas d’accord avec moi ? … Général ? ». Mon septuagénaire se tait et arbore un sourire sardonique qui ne me dit rien. Il me prépare un coup… qu’il assène enfin : « C’est très joli vos explications. Mais voyez-vous, pendant que vous soliloquiez, je me suis souvenu que Benoît Peeters assurait que nous étions tous les « éternels fils de Tintin ». Du coup, je crois que je vais gentiment tuer le père en lui désobéissant. Et que le grand cric me croque si sa statue de commandeur vient m’arracher à mon album ». © texte et photos villa browna
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Dubarry, Armand. Aventure de Narcisse Nicaise au Congo
Paris, Charavay, Mantoux et cie, s.d.
In-8, demi-veau. 245 pp.
Nombreuses illustrations pleine page en noir de Kauffmann étayent ces aventures picaresques qui par de nombreux côtés annoncent celle de Tintin. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail! 

[Lorgnette écrite par Valentine del Moral.]
BIBLIO // Tomasi et Deligne, Tintin chez Jules Verne  Lefrancq Littérature, 1988.
Frank Madsen A Search for the Inspirational Sources of Hergé: Examples of Contemporary Inspiration in Hergé's Work. http://www.tintinologist.org
Jean-Marie Seillan, Aux sources du roman colonial (1863-1914): l'Afrique à la fin du XIXe siècle. Karthala Editions, 2006.
Benoît Peeters, Hergé. fils de Tintin, Paris, Flammarion, collection « Grandes Biographies », 2002.