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mercredi 11 octobre 2017

EUGÈNE BURNAND, LE PASTEL AU BOUT DU FUSIL

#PourCeuxQuiSontPressés
C'est dommage dans la suite, il est question de
    
  .
#EugèneBurnand #LorgnetteDeLaGrandeGuerre  #HerosDesDeuxGuerres#MuseeLegionHonneur #Casteur
#Pastel #AsDesAs 
Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même. 

Reliure bleu marine et lauriers dorés
La coïncidence est trop belle pour qu’on ne le crie pas sur les toits. A partir du 11 novembre prochain et jusqu’au 11 février, « Cent portraits pour un centenaire - Les soldats de Foch vus par Burnand » seront exposés au musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie.
Or, le livre qui fut le prétexte à la réalisation de ces portraits est actuellement entre nos mains. Il s’agit du monumental et indispensable Alliés dans la guerre des Nations.

Eugène Burnand, 67 ans en 1917, en crève de rester les bras ballants. Il n’est plus de la première jeunesse, il a une santé fragile, mais il se sent avant tout peintre et dessinateur. Son œil malgré les ans est resté vif, précis ; sa sensibilité ne s’est pas fossilisée avec le temps. Et c’est touché au cœur qu’il voit passer aux alentours de son atelier de la rue d’Assas, ces soldats convalescents, ces permissionnaires accablés.

L'oeil d'Eugène Burnand 
Que n’y-a-t-il pas pensé plus tôt ! Il est temps pour lui de partir en guerre, en guerre contre le manque de reconnaissance qu’il ressent et le péril de l’oubli qu’il sent poindre.
Burnand part donc à la rencontre des soldats alliés. Tout seul, comme un grand. « Ce fut une vraie chasse à l’homme. (…) L’œil en éveil parmi la foule, avec ce regard exercé de l’individu qui choisit sa proie, du romancier qui happe son modèle, du policier qui guette son homme ou du filou qui cherche sa dupe, il allait comme tous les professionnels du trottoir. »(1) 
Ange Orsi, un corse sur le continent

Sa femme lui donne un coup de main. Devançant de 60 ans les casteurs d’Elite, elle s’engouffre dans le métro, lorgne les soldats et glisse la carte de visite de son mari dans les mains de ceux qui lui ont tapé dans l’œil. Il  faut bien ça pour arriver à portraiturer chaque pays engagé, à travers leurs soldats les plus emblématiques.

Bientôt il obtient un sésame officiel pour  une « mission de guerre » parfois renommée « mission diplomatique». Son champ d’action s’étend. C’est ainsi qu’il voit débarquer un beau matin, en ligne droite de Glasgow et légèrement perplexe, « un magnifique marsouin qui se présente  militairement »(2) . Quand Burnand lui explique la raison de sa présence rue d’Assas, l'homme part d'un un fou rire inextinguible. Il s’attendait au pire. 
Une autre fois, à Marseille, c’est le plus bel homme de l’équipage d’un cuirassé japonais qui lui est envoyé par son commandant.



Le plus bel homme de l'équipage




Si l’artiste fait des sauts de puce à Marseille et à Montpellier, la plupart des pastels voient le jour à Paris dans un face à face sans fard et sans chichi. Louis Gillet, grand ami de l’artiste, assiste à quelques-unes des séances de pose. Dans l’épatante préface qu’il signe pour ce monument de l’illustration, il raconte que Burnand « travaille assis, sa chaise touchant celle de son modèle, si bien que presque aucun intervalle ne le sépare de celui-ci. La figure à peindre se détache en vigueur sur un linge blanc, et se présente en pleine lumière sur ce fond arbitraire comme sa reproduction sur le blanc du papier. Dans ce tête-à-tête entre le peintre et le modèle, genou contre genou, dans ce huis clos où tout, sauf le jour, rappelle le confessionnal, il n'y a, en quelque sorte, aucune tergiversation possible tout est direct et immédiat avec le minimum d'espace et d'atmosphère interposés (…) le peintre se place dans des conditions qui ne souffrent pas l'à peu près. » Et ça marche à la perfection ! Les portraits en buste sont saisissants et pleinement incarnés.

Burnand a systématiquement banni le portrait en pied et le portrait en situation, se doutant que les uniformes, les rappels du quotidien, détourneraient le spectateur des visages qu’il leur offre en partage.
Et tandis qu’il crayonne, les respirations s’entremêlent, les regards se racontent.
Ils se racontent si totalement, ils s’abandonnent avec une telle confiance que le pastelliste finit par toucher au sublime. Et celui qui feuillette l’album pour la première fois ne peut qu’être ébranlé. L’humanité de ces hommes et de ces femmes passe par leurs yeux souvent fatigués, et selon les cas, désabusés, déterminés, étonnés, éprouvés, confiants, soumis, sereins, dubitatifs. Aucun ne nous regarde en face. Tous ont le regard dans le vague, le rêve, le passé ou pour certains, dans l’avenir. Harriet Woods Eoff, cette très jeune infirmière  d'une vingtaine d'années n'échappe pas à la règle. Elle n'a pourtant  "fait son dur métier que quelques mois durant. Les soldats qu'elle soigne, elle ne les a connus que victorieux. C'est ce qui lui permet d'être si jeune, si gaie, si tendre comme une églantine au printemps". 

"tendre comme une églantine au printemps"

Une rare photo est parvenue jusqu’à nous. On y voit Sunder Singh Haldice posant sur un balcon devant l'objectif de Tony, le fils d’Eugène. De sa large carrure il cache ostensiblement Burnand qui se penche sur sa gauche avec malice. L’artiste a écrit dans ses carnets que le sous-off sikh refusa, comme c’était pourtant prévu, la prime de pose et qu’il demanda qu’elle soit donnée à Tony pour l’aide qu’il apportait à son père.(3)

le débonnaire Sunder Singh Haldice

Un autre modèle, le jeune australien Robert Hamilton a raconté dans son journal ses deux jours rue d’Assas: « M Burnand, a French-Swiss artist of some little fame asked me through the YMCA to pose for him, he being desirous of taking and Australian soldier, as he was making a collection up of all the different nations fighting in the war. Thought I was a typical Aussie, so more out of curiosity and to break the monotony of sightseeing I went. He treated me well and for two days I was well dug in at his home. He has a nice family all speaking English fairly well».(4)

Le rire de Robert Hamilton



Pour sa part, Burnand se souvient dans ses notes du pianiste et compositeur portugais José Lobo da Veiga qui profita des pauses pour se mettre au piano. Il enchaina danses endiablées et airs de piano de cinéma qui ravirent les Burnand. On sait que le gaillard resta en France jusqu’en 1932, puis qu’il rentra au Portugal où il connut un franc succès.

Et Lobo da Veiga fit danser les Burnand

Le succès, l’aviateur Alfred Heurtaux surfe allégrement dessus au moment d’affronter les pastels de l’artiste. As parmi les as, il a volé aile contre aile avec Guynemer dans la célèbre escadrille des Cigognes. On raconte que le général Lyautey, venu en inspection, s'étonna de voir cinq capitaines commandés par le lieutenant qu’il était alors. Le capitaine d'Harcourt lui expliqua que ses talents d'as assuraient à Heurtaux une autorité que nul ne songeait à lui contester. Engagé dans la Résistance après la défaite de 1940, Heurtaux  allait créer avec Jacques Arthuys le réseau Hector et finir la guerre au camp de Buchenwald dont il réchappa.

la Cigogne Heurtaux, compagnon de Guynemer


C’est que c’est passionnant de parcourir ce livre des Alliés dans la guerre des Nations cent après qu’il ait été mis en chantier.

C’est que c'est émouvant d’imaginer ce que pouvaient penser ces soldats, ces officiers, ces nurses, immobiles devant l’homme de l’art. Dans leur for intérieur, décrétaient-ils que cette guerre, on l’appellerait désormais la Der des Der, se juraient-ils qu’on ne les y reprendrait plus à jouer aux gendarmes alliés et aux voleurs allemands, pariaient-ils que la paix triompherait cette fois pour les siècles et les siècles?

C’est que c'est un peu déroutant aussi de connaître ce que seront leurs destins pendant la seconde guerre mondiale. Voyez celui du pasteur Henri Nick qui, comme Heurtaux,  rempila pendant la Seconde guerre mondiale en entrant en Résistance. Aumônier militaire pendant la première guerre, cet anglais choisit de vivre en France. En 1940, à 70 ans passés, il fonda le réseau Nick qui organisa le sauvetage de très nombreux juifs. Le 5 mai 1992, Yad Vashem lui décerna ainsi qu'à son fils le docteur Pierre-Élie Nick et à Odile l’épouse de celui-ci, le titre de Juste parmi les Nations.

Henri Nick, pasteur et déjà juste en 1918.


Décidément, nous passons les pages de l’album bien trop vite. Les bornes de cette Lorgnette sont trop étroites pour célébrer les visages de ces soldats de France, du Royaume-Uni, des États-Unis, d’Italie, de Belgique, Grèce, Serbie, Russie, Japon, Portugal, Monténégro, Roumanie, Pologne et Tchécoslovaquie et de tous les grades encore. On y trouve 14 nations donc, 57 soldats, 15 sous-officiers, 16 officiers, 4 aumôniers, 4 infirmières, 4 auxiliaires coloniaux et 2 travailleurs asiatiques.

Tous les pastels sont précédés d’une page où figure un court texte, précieux portrait en creux relevant un trait de caractère pour celui-ci, une marque physique pour celui-là, donnant un mot sur le pays d’où vient cet autre.
Il faut absolument lire le texte d’abord avant de découvrir le dessin. L’exercice en vaut la chandelle tant il est éclairant. Ces « caractères » ont été rédigés par le neveu d’Eugène, Robert Burnand, sérieux archiviste-paléographe s’il en fut mais aussi à ses heures, joyeux écrivain gastronome sous le nom sautillant de Robert-Robert. On y retrouve l’attention humaniste d’Eugène Burnand et les idées de ce jeune XXe s. né aux forceps.

Au musée de la Légion d'honneur
Le dernier portrait que devait dessiner Burnand était celui du maréchal Foch. Mais l’artiste, malade, mourut avant d’avoir même pu l’ébaucher.

Est-ce si dramatique que cela ? Des avenues Foch, il en a à la pelle, à Paris, Brest, Chatou, Dijon, le Havre, Lyon, Metz, Nancy, Bruxelles, j’en passe et des meilleures. 

Mais des rues Coulma Cone, Ange Orsi, Basile Totmianine, Stanislas Stein, Mary McLean Loughron, Lai Van Chau, il n’y en a pas. Mais dans le fond, leurs visages exposés au musée de la Légion d’Honneur, reproduits dans Les Alliés dans la guerre des Nations valent toutes les plus belles avenues du monde. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 



(1) In Louis Gillet, introduction des Alliés dans la guerre des Nations
(2) In Louis Gillet, introduction des Alliés dans la guerre des Nations
(4) In http://www.eugene-burnand.com

LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE  EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE

Eugène Burnand 

Les alliés dans la guerre des nations Cent

Paris Imp. Cretté, 1922, 
In-folio, élégante reliure de l'éditeur à la bradel bleu marine.
 
80 pp. de texte et 80 dessins, le tout monté sur onglet. 
Premier plat orné du titre doré, de deux casques dans une couronne de lauriers dorés. 
Edition originale des 80 pastels d’Eugène Burnand remarquablement reproduits en photogravure. Lettre-préface du Maréchal Foch. Introduction de Louis Gillet. Textes du capitaine Robert Burnand, neveu de l’artiste accompagnés d’un cul-de-lampe s’y référant. Bel exemplaire de ce témoignage poignant d’une guerre qui s'achève. Demander détails et/ou prix

L'EXPOSITION QUI A PERMIS D'ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST 


Cent portraits pour un centenaire, Les soldats de Foch vus par Burnand
Exposition du 11 novembre 2017 au 11 février 2018Du mercredi au dimanche, de 13h à 18h
au Musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie
2, rue de la Légion d’honneur
75007 Paris
Entrée gratuite

vendredi 5 mai 2017

ATLANTIDE A CIEL OUVERT POUR KORRIGAN AUTOUR DU MONDE

#PourCeuxQuiSontPressés, (c'est dommage: dans la suite du texte, il est question de:)

 #ExpéditionEthnographique #1934_1936 #LaKorrigane #AtlantideACielOuvert  #BoireEtFumer #Nintendo #tourisma   #Tintin
  # O.P.N.I._ObjetPubliéNonIdentifiable 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.     

L’album des Korrigan autour du monde est un O.P.N.I., un Objet Publié Non Identifiable. Il présente une succession de dessins en noir qui font penser au premier coup d’œil à la Linea d’Osvaldo Cavandoli, qui annoncent surtout les bonshommes de Fire GameAndWatch de Nintendo qui tentent d’échapper au feu en sautant dans une toile que des pompiers déplacent à qui mieux mieux. 

Korrigane, ancêtre de Nintendo?


C’est le journal de bord en images d’un voyage autour du monde débuté en 1934. Il fut dessiné étape après étape par Régine van den Broek qui, refusant la facilité de la couleur et de la perspective, choisit la ligne et l’encre de Chine pour rendre l’exotisme, la luminosité et le chatoiement des contrées  traversées.

Pour Régine, cet O.P.N.I. était destiné à n'être qu’« un aide mémoire dressé entre les escales dans le but de constituer un souvenir synthétique de ce que [elle aurait] vu autour du monde ». C’est du moins ce que qu’elle écrivit en exergue de ses Korrigan autour du monde qui parurent en 1937, à peine un an après que l’expédition soit revenue à Marseille le 17 juin 1936.


L’exemplaire que nous présentons rentre d’autant plus dans la case des O.P.N.I. que l’envoi manuscrit de Régine apposé sur la page de titre ne cesse pas d’être énigmatique. Il est adressé à leur « chère collaboratrice dans le monde du cochon, en souvenir de quelques heures d’angoisse vécues en commun sous le regard compatissant de quelques squelettes. Régine (van) ». Charles a timidement ajouté sa signature sous celle de sa femme. C’est drôle comme les rôles peuvent être inversés sur papier. Régine a plutôt laissé le souvenir d’une femme discrète et peu loquace au contraire de Charles !

La Korrigane en voiles et en papier


Il faut croire que cette parenthèse aventureuse eut sur elle une influence certaine puisqu’elle prit une part active dans l’entreprise des Korrigan. Les Korrigan ? Parle-t-on de quelques lutins échappés du folklore bretons ? Non ! Les Korrigan, furent les habitants de La Korrigane.
Et La Korrigane ? Un ancien bateau de pêche au gréement typique des goélettes islandaises de Paimpol aménagé en yacht pour ethnologues en herbe (1). Y séjournèrent deux ans, outre l’équipage, Etienne de Ganay et sa femme Monique ; Régine et son mari Charles van den Broek d’Obrenan, Jean Ratisbonne enfin. 
Etienne et Régine sont frère et sœur, les Ganay et Monique cousins. Les jeunes gens se connaissent comme leur poche et les rôles sont distribués sans qu’on n’y pense. Etienne sera à la barre, Charles jouera le scientifique, Jean le photographe, Régine dessinera et Monique rédigera les fiches.


Les fiches, mais quelles fiches ? Pardi ! Mais celles qui référenceront les objets qu’ils comptent bien collecter durant leur périple et qui seront entreposés dans les cales et jusque dans la salle de bain de La Korrigane… En 1934, l’ethnologie finit de vagir et fait ses premiers pas. C’est avec la bénédiction de Paul Rivet et de Georges-Henri Rivière qui dirigent alors le musée d’ethnologie du Trocadéro - futur musée de l’Homme -  armés des Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques publiées par le musée en 1931 et forts des conseils prodigués par Solange de Ganay, la soeur d'Etienne et de Régine, l'élève de Marcel Mauss et la future collaboratrice de Marcel Griaule, que les Korrigan entreprennent leur voyage. 

Ils font partie du cercle très fermé des ces jeunes gens fortunés qui firent carburer leurs petites cellules grises. Il y eut avant eux «  William Vanderbilt en 1922, Cornelius Crane de Chicago qui navigua sur L’Illyria en 1928-1929, les naturalistes Austin Loomer Rand et Richard Archbold en 1930, Julius Fleischmann de Cincinnati sur Camargo en 1931 »(2).

Mais on aurait tort d’en déduire que ce sont de parfaits dilettantes qui s’embarquent sur La Korrigane. Jugez vous-même : «  l’inauguration du musée de l’Homme, en juin 1938, fut célébrée par la présentation au public d’un millier [des objets rapportés] au sein d’une exposition intitulée « Le voyage de La Korrigane en Océanie » […] Plus de deux mille pièces furent ensuite mises en dépôt dans les réserves du nouveau musée de l’Homme jusqu’à leur dispersion en décembre 1961 au cours d’une vente aux enchères devenue mythique ». (3)


Cela étant écrit et bien compris, nous repartons sans vergogne vers les illustrations des Korrigan autour du monde. Elles ne sont ni naïves ni de la main d’une néophyte. L’art de la composition, celui de la narration y sont parfaitement maitrisés.

Plouf!
Pour simplifier le récit, Régine décide d’assassiner sur papier son frère et sa belle-sœur. Elle en profite aussi pour se rayer de la carte. Son mari Charles et  leur ami Ratisbonne vont seuls apparaitre aux pages de l’aide-mémoire. On les reconnait au premier coup d’œil.

Charles est très grand ? Régine le dessine immense, coiffé d’un chapeau tout en hauteur qui oscille entre le haut de forme et le stetson. Elle le chausse de longues bottes épaisses visibles comme le nez au milieu de la figure et lui interdit de les enlever. Cela explique qu’il plonge tout botté dans les eaux des îles et que c’est à peine s’il se déchausse pour se décrasser ou pour piquer un somme.   



Quant à Ratisbonne, elle l'affuble une fois pour toutes de pantalons de golf clairs, d’une manière de T-shirt en Jersey noir, d’un béret qui ne quitte pas sa tête et d’une paire de lunettes rondes cerclée d’une épaisse
super-vision
monture noire. Peut-on y voir un prototype pour masque de super-héros à super-vision ? Et pourquoi pas?  Ratisbonne, ne fut-il pas le photographe de l'aventure?

Ce qui est sûr en tous cas, c'est qu'ils ont tout les deux, dans la dégaine, un je-ne-sais-quoi de Tintin.  Van den Broek semble lui avoir piqué l'idée des bottes tout-terrain qu'il chausse aux pays des soviets et Ratisbonne ses pantalons de golf légendaires qu'il abandonnera pour une paire de jeans, 45 ans après les avoir enfilés pour la première fois. Maudits Picaros! (4)



un je-ne-sais-quoi de Tintin

Régine voulait garder de ces deux ans de vacances « un souvenir synthétique » et, à n’en pas douter, il l'est.
Les vignettes tracées à l’économie et lapidairement légendées retracent les épisodes saillants de l’expédition. Pour marquer les changements de lieux, elle intercale entre deux étapes la silhouette de La Korrigane en y adjoignant simplement le nom des eaux traversées : Méditerranée, Atlantique, mer des Sargasses, mer Caraïbe, canal de Panama, Pacifique, mer des Célèbes, fleuve Sépik.


Quant aux épisodes relatés, ils sont parfois brossés en une vignette, parfois en plusieurs.  Régine qui semble avoir parfaitement assimilé la leçon des Primitifs, s’essaie même à juxtaposer plusieurs moments d’une même histoire en une seule vignette. Se souvenant peut-être de la Passion du Christ de Memling, elle place sesieurs reprises dses héros ans la même image.

Memmling et van den Broek, maitres du récit


Comme dans la toile du maitre, l’espace-temps classique est alors aboli. Plusieurs épisodes consécutifs vampirisent un espace unique. Le message à faire passer n’en est que plus fort. Memling ajoute de la souffrance aux outrages du Christ qui marche vers son destin. Van den Broek ajoute du ridicule aux simagrées des adventistes, méthodistes, évangélistes et anabaptistes qui tentent d’amadouer les habitants de l’île Rennel.


Quelques rangs d'oignons
C’est que l’album n’est pas que « synthétique », il est aussi pleinement « humoristique ». On y rit beaucoup. Régine n’hésite pas à composer avec la large palette des comiques, passant du plus immédiat au plus subtil.
Le comique le plus accessible procède du dessin lui-même. Faussement naïf, il s’en donne à cœur joie. Il multiplie les alignements de bras et de jambes, les rangs d’oignon de points noirs figurant indifféremment têtes et seins, les successions de voitures, de palmiers, de danseurs, de guerriers, tout cela créant un joyeux comique de répétition. 

Sa grande maitrise du légendage introduit une autre facette du comique. Il nait du décalage qu’elle crée entre l’image et la légende comme dans la vignette des Korrigan survolant des rizières dans un frêle coucou à hélice  laconiquement  titrée "K.L.M. marche à merveille!" Aussi, douze gros requins suspendus à un filin proviennent  « d’un quart d’heure de pêche » et un tonneau royalement posé sur un tripode est pompeusement appelé « bureau de poste ». 

L’humour provient également de la confrontation que Régine van den Broek provoque volontairement entre son Monde familier et le monde qu’elle découvre. L’île Albermale devient un « Juan des Pins » fréquenté par des iguanes. On fréquente les « boite[s] de nuit » en troquant les colliers de perles XXL typiques des années folles pour des colliers de fleurs, en échangeant les jazz bands par des trios de ukulélés. Les fous de Bassan forment une "assemblée parlementaire", un "vautrait" voit le jour sur terre canaque, le football se joue à la faute et… sans ballon, jockeys et sulkys se tirent la bourre à qui mieux mieux sur un hippodrome de fortune tahitien. Cette dernière image rappelle furieusement les dessins cocasses d’Une chasse à courre chez Lord Pington (5). A croire que les albums de Marcel de Vinck devaient avoir droit de cité chez les Ganay, les Schneider et les van den Broek. 

Un faux air de Lord Pington


La plupart du temps traitée sur le mode humoristique, la question du boire et du fumer turlupine Régine tout au long de l’album. On voit van den Broek et Ratisbonne lever le coude et crapoter plus souvent qu’à l’envi. Et de tester plein d’enthousiasme une  « bouffée de kif dans un café maure », un drink au bar d’un hôtel du canal de Suez, de l’eau de coco, un cocktail d’honneur au yacht club, du thé, le « kava » enivrant obtenu à partir des racines du poivrier mâchées et régurgitées par les jeunes filles encore munies de dents, des demis plein de mousse « souvenir de la domination allemande » à Rabaul en Nouvelle-Guinée.

Lever le coude et crapoter, il n'y a que ça de vrai. 

Les deux Korrigan se joignent aussi volontiers aux occupations diverses et variées des autochtones. Ils chassent. Ils s’essaient partout où c’est possible à la pêche locale. Ils dansent dès qu’ils peuvent avec de jeunes et jolies indigènes. 
Pêche à Mooréa

Dancing aux Antilles


poisson-reliquaire
Et puis, au beau milieu de ce journal de bord, soudain, apparait le motif réel de leur tour du monde : la collecte d’objets rares. Et là, Régine se révèle en deux coups de cuillère à pot ou plutôt en deux coups de crayon sentis, d’une exactitude redoutable. Quand on feuillète en parallèle les Korrigan autour du monde de 1937 et Le voyage de la Korrigane dans les mers du Sud (6) de 2001, on s’émerveille de pouvoir les rapprocher si souvent. Les grands tambours à fente et le poteau sculpté d’une maison des hommes collectés en Nouvelles-Hébrides se retrouvent mis en situation dans l’album. On retrouve aussi les poissons reliquaires rencontrés aux îles Salomon, les légers cerfs-volants des pêcheurs de là-bas, les masque-heaumes utilisés au bord du fleuve Sépik, &c. 
Ici et là, Charles et Jean assistent aux célébrations rituelles des villages traversés. A lire entre les vignettes et derrière les légendes, on semble comprendre qu’eux, les Korrigan, ne sont pas comme les autres touristes européens qui se trouvent aux mêmes moments sous les mêmes latitudes. On sent bien combien Régine moque le tourisme yankee, les touristes australiens qui débarquent par paquets et pour qui on concocte des ballets arrangés et des « villages échantillons spécialement édifiés pour les touristes». 

Tambours à fente

Poteau de la maison des Hommes

Il n’empêche qu’eux aussi ont joué les touristes, ne serait-ce qu’un peu. Certes, au contraire des « yankees » et du « débarquement de 1500 touristes australiens », ils ont réussi à percer les lignes touristiques faites de manifestations édulcorées et de villages aseptisés, mais quand même : Ratisbonne est sans arrêt en train de prendre des photos au point qu’on le croirait Japonais (il a d’ailleurs un peu le look de Foujita avec son béret et ses grosses lunettes). La place allouée à la danse du Kriss à Bali est discutable: Bali, à l’époque, a déjà été contaminé  par la « tourisma ». Quant à la visite voyeuse au « dernier cannibale (95 ans) [qui] fait admirer ses tatouages », elle manque un peu d’authenticité.
Qui cannibalise qui?
Danse du Kriss pour touristes


Charlie van den Broek n’est pas dupe qui écrit dans ses carnets, au moment de récupérer sur le bateau la statue du dieu requin collectée dans les iles Salomon : « Je tenais un objet très curieux et d'un intérêt ethnologique considérable. Mais au fond de moi-même, je pensais avec mélancolie à  l'étagère désormais vide, devant laquelle avaient veillé neuf générations de gardiens, représentées par neuf crânes. Je n'étais qu'un vandale. » (7) Régine n’est pas dupe non plus. Elle sent tout cela comme le sentit quelques années auparavant Paul Morand qui écrivit : « Aller prendre la mesure du globe a encore pour nous de l’intérêt, mais après nous ? Là où nous nous réjouissons d’un périple, on ne verra plus qu’un galimatias de voyages. Le tour de la cage sera vite fait. Hugo, en 1930, écrirait : «  l’enfant demandera : - Puis-je courir aux Indes ? Et la mère répondra : Emporte ton goûter. » (8)

 Elle sait que la Terre sur laquelle elle est née a déjà été explorée, labourée en long et en large. Elle n’est pas prête comme Michel Vieuchange à donner sa vie –c’était en 1930, il avait 26 ans - pour être le premier Européen à pénétrer les ruines de la cité interdite de Smara, dans l’Ouest saharien (9). Elle veut vivre pour pouvoir témoigner de l’existence d’un monde authentique qui vit ses dernières heures d’authenticité et que le XXe s. va finir d’engloutir. Cet Atlantide à ciel ouvert, elle en sera l’Antinéa  jusqu’en 2014, année de sa mort. Elle avait 105 ans. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 


(1) Texte de Pierre-Yves Decosse sur www.histoiremaritimebretagnenord.fr/gens-de-mer/gens-de-mer-2


(2) et (3) Christian Coiffier, https://jso.revues.org/7161

(4) Notre ami Claude G.  s'est insurgé contre l'expression " pantalons de golf". Techniquement, il a raison: on devrait parler de plus-fours. oui, mais voilà Hergé, lui-même, utilise "pantalons de golf". Nous suivons donc la "voix de son maître"! cf www.sonuma.com/archive/tintin-et-les-picaros-de-la-culotte-de-golf-aux-jeans


(5) Marcel de Vinck, Une chasse à courre chez Lord Pington. DDB, 1928.  


(6) Paru en 2001 chez Hazan à l’occasion de l’exposition qui eut lieu au musée de l’homme de décembre 2001 à juin 2002.


(7) Charles van den Broek d'Obrenan, Le Voyage de « la Korrigane », préface de Paul Valéry, Payot, Paris, 1939.


(8) Paul Morand, Rien que la terre, Grasset, 1928. 


(9) Michel Vieuchange, Smara, Plon 1932.
  
L'ALBUM QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.  
Régine van den Broek d'Orbenan
Les Korrigan autour du monde 

Paris, pour la Librairie François 1er. 34, avenue Montaigne, 1937.
In-4 cartonnage éditeur crème, couverture en deux tons. Petites taches blanches. Dos abimé.
82 pp. dont titre. Table.
Tirage numéroté limité à 520 ex. Exemplaire sur papier vélin blanc non numéroté et enrichi d’un double envoi de Charles et Régine van den Broek. Album d'illustrations retraçant le périple ethnographique de La Korrigane dans les mers du Sud.

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