Affichage des articles dont le libellé est Ethnologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ethnologie. Afficher tous les articles

vendredi 5 mai 2017

ATLANTIDE A CIEL OUVERT POUR KORRIGAN AUTOUR DU MONDE

#PourCeuxQuiSontPressés, (c'est dommage: dans la suite du texte, il est question de:)

 #ExpéditionEthnographique #1934_1936 #LaKorrigane #AtlantideACielOuvert  #BoireEtFumer #Nintendo #tourisma   #Tintin
  # O.P.N.I._ObjetPubliéNonIdentifiable 

Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même.     

L’album des Korrigan autour du monde est un O.P.N.I., un Objet Publié Non Identifiable. Il présente une succession de dessins en noir qui font penser au premier coup d’œil à la Linea d’Osvaldo Cavandoli, qui annoncent surtout les bonshommes de Fire GameAndWatch de Nintendo qui tentent d’échapper au feu en sautant dans une toile que des pompiers déplacent à qui mieux mieux. 

Korrigane, ancêtre de Nintendo?


C’est le journal de bord en images d’un voyage autour du monde débuté en 1934. Il fut dessiné étape après étape par Régine van den Broek qui, refusant la facilité de la couleur et de la perspective, choisit la ligne et l’encre de Chine pour rendre l’exotisme, la luminosité et le chatoiement des contrées  traversées.

Pour Régine, cet O.P.N.I. était destiné à n'être qu’« un aide mémoire dressé entre les escales dans le but de constituer un souvenir synthétique de ce que [elle aurait] vu autour du monde ». C’est du moins ce que qu’elle écrivit en exergue de ses Korrigan autour du monde qui parurent en 1937, à peine un an après que l’expédition soit revenue à Marseille le 17 juin 1936.


L’exemplaire que nous présentons rentre d’autant plus dans la case des O.P.N.I. que l’envoi manuscrit de Régine apposé sur la page de titre ne cesse pas d’être énigmatique. Il est adressé à leur « chère collaboratrice dans le monde du cochon, en souvenir de quelques heures d’angoisse vécues en commun sous le regard compatissant de quelques squelettes. Régine (van) ». Charles a timidement ajouté sa signature sous celle de sa femme. C’est drôle comme les rôles peuvent être inversés sur papier. Régine a plutôt laissé le souvenir d’une femme discrète et peu loquace au contraire de Charles !

La Korrigane en voiles et en papier


Il faut croire que cette parenthèse aventureuse eut sur elle une influence certaine puisqu’elle prit une part active dans l’entreprise des Korrigan. Les Korrigan ? Parle-t-on de quelques lutins échappés du folklore bretons ? Non ! Les Korrigan, furent les habitants de La Korrigane.
Et La Korrigane ? Un ancien bateau de pêche au gréement typique des goélettes islandaises de Paimpol aménagé en yacht pour ethnologues en herbe (1). Y séjournèrent deux ans, outre l’équipage, Etienne de Ganay et sa femme Monique ; Régine et son mari Charles van den Broek d’Obrenan, Jean Ratisbonne enfin. 
Etienne et Régine sont frère et sœur, les Ganay et Monique cousins. Les jeunes gens se connaissent comme leur poche et les rôles sont distribués sans qu’on n’y pense. Etienne sera à la barre, Charles jouera le scientifique, Jean le photographe, Régine dessinera et Monique rédigera les fiches.


Les fiches, mais quelles fiches ? Pardi ! Mais celles qui référenceront les objets qu’ils comptent bien collecter durant leur périple et qui seront entreposés dans les cales et jusque dans la salle de bain de La Korrigane… En 1934, l’ethnologie finit de vagir et fait ses premiers pas. C’est avec la bénédiction de Paul Rivet et de Georges-Henri Rivière qui dirigent alors le musée d’ethnologie du Trocadéro - futur musée de l’Homme -  armés des Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques publiées par le musée en 1931 et forts des conseils prodigués par Solange de Ganay, la soeur d'Etienne et de Régine, l'élève de Marcel Mauss et la future collaboratrice de Marcel Griaule, que les Korrigan entreprennent leur voyage. 

Ils font partie du cercle très fermé des ces jeunes gens fortunés qui firent carburer leurs petites cellules grises. Il y eut avant eux «  William Vanderbilt en 1922, Cornelius Crane de Chicago qui navigua sur L’Illyria en 1928-1929, les naturalistes Austin Loomer Rand et Richard Archbold en 1930, Julius Fleischmann de Cincinnati sur Camargo en 1931 »(2).

Mais on aurait tort d’en déduire que ce sont de parfaits dilettantes qui s’embarquent sur La Korrigane. Jugez vous-même : «  l’inauguration du musée de l’Homme, en juin 1938, fut célébrée par la présentation au public d’un millier [des objets rapportés] au sein d’une exposition intitulée « Le voyage de La Korrigane en Océanie » […] Plus de deux mille pièces furent ensuite mises en dépôt dans les réserves du nouveau musée de l’Homme jusqu’à leur dispersion en décembre 1961 au cours d’une vente aux enchères devenue mythique ». (3)


Cela étant écrit et bien compris, nous repartons sans vergogne vers les illustrations des Korrigan autour du monde. Elles ne sont ni naïves ni de la main d’une néophyte. L’art de la composition, celui de la narration y sont parfaitement maitrisés.

Plouf!
Pour simplifier le récit, Régine décide d’assassiner sur papier son frère et sa belle-sœur. Elle en profite aussi pour se rayer de la carte. Son mari Charles et  leur ami Ratisbonne vont seuls apparaitre aux pages de l’aide-mémoire. On les reconnait au premier coup d’œil.

Charles est très grand ? Régine le dessine immense, coiffé d’un chapeau tout en hauteur qui oscille entre le haut de forme et le stetson. Elle le chausse de longues bottes épaisses visibles comme le nez au milieu de la figure et lui interdit de les enlever. Cela explique qu’il plonge tout botté dans les eaux des îles et que c’est à peine s’il se déchausse pour se décrasser ou pour piquer un somme.   



Quant à Ratisbonne, elle l'affuble une fois pour toutes de pantalons de golf clairs, d’une manière de T-shirt en Jersey noir, d’un béret qui ne quitte pas sa tête et d’une paire de lunettes rondes cerclée d’une épaisse
super-vision
monture noire. Peut-on y voir un prototype pour masque de super-héros à super-vision ? Et pourquoi pas?  Ratisbonne, ne fut-il pas le photographe de l'aventure?

Ce qui est sûr en tous cas, c'est qu'ils ont tout les deux, dans la dégaine, un je-ne-sais-quoi de Tintin.  Van den Broek semble lui avoir piqué l'idée des bottes tout-terrain qu'il chausse aux pays des soviets et Ratisbonne ses pantalons de golf légendaires qu'il abandonnera pour une paire de jeans, 45 ans après les avoir enfilés pour la première fois. Maudits Picaros! (4)



un je-ne-sais-quoi de Tintin

Régine voulait garder de ces deux ans de vacances « un souvenir synthétique » et, à n’en pas douter, il l'est.
Les vignettes tracées à l’économie et lapidairement légendées retracent les épisodes saillants de l’expédition. Pour marquer les changements de lieux, elle intercale entre deux étapes la silhouette de La Korrigane en y adjoignant simplement le nom des eaux traversées : Méditerranée, Atlantique, mer des Sargasses, mer Caraïbe, canal de Panama, Pacifique, mer des Célèbes, fleuve Sépik.


Quant aux épisodes relatés, ils sont parfois brossés en une vignette, parfois en plusieurs.  Régine qui semble avoir parfaitement assimilé la leçon des Primitifs, s’essaie même à juxtaposer plusieurs moments d’une même histoire en une seule vignette. Se souvenant peut-être de la Passion du Christ de Memling, elle place sesieurs reprises dses héros ans la même image.

Memmling et van den Broek, maitres du récit


Comme dans la toile du maitre, l’espace-temps classique est alors aboli. Plusieurs épisodes consécutifs vampirisent un espace unique. Le message à faire passer n’en est que plus fort. Memling ajoute de la souffrance aux outrages du Christ qui marche vers son destin. Van den Broek ajoute du ridicule aux simagrées des adventistes, méthodistes, évangélistes et anabaptistes qui tentent d’amadouer les habitants de l’île Rennel.


Quelques rangs d'oignons
C’est que l’album n’est pas que « synthétique », il est aussi pleinement « humoristique ». On y rit beaucoup. Régine n’hésite pas à composer avec la large palette des comiques, passant du plus immédiat au plus subtil.
Le comique le plus accessible procède du dessin lui-même. Faussement naïf, il s’en donne à cœur joie. Il multiplie les alignements de bras et de jambes, les rangs d’oignon de points noirs figurant indifféremment têtes et seins, les successions de voitures, de palmiers, de danseurs, de guerriers, tout cela créant un joyeux comique de répétition. 

Sa grande maitrise du légendage introduit une autre facette du comique. Il nait du décalage qu’elle crée entre l’image et la légende comme dans la vignette des Korrigan survolant des rizières dans un frêle coucou à hélice  laconiquement  titrée "K.L.M. marche à merveille!" Aussi, douze gros requins suspendus à un filin proviennent  « d’un quart d’heure de pêche » et un tonneau royalement posé sur un tripode est pompeusement appelé « bureau de poste ». 

L’humour provient également de la confrontation que Régine van den Broek provoque volontairement entre son Monde familier et le monde qu’elle découvre. L’île Albermale devient un « Juan des Pins » fréquenté par des iguanes. On fréquente les « boite[s] de nuit » en troquant les colliers de perles XXL typiques des années folles pour des colliers de fleurs, en échangeant les jazz bands par des trios de ukulélés. Les fous de Bassan forment une "assemblée parlementaire", un "vautrait" voit le jour sur terre canaque, le football se joue à la faute et… sans ballon, jockeys et sulkys se tirent la bourre à qui mieux mieux sur un hippodrome de fortune tahitien. Cette dernière image rappelle furieusement les dessins cocasses d’Une chasse à courre chez Lord Pington (5). A croire que les albums de Marcel de Vinck devaient avoir droit de cité chez les Ganay, les Schneider et les van den Broek. 

Un faux air de Lord Pington


La plupart du temps traitée sur le mode humoristique, la question du boire et du fumer turlupine Régine tout au long de l’album. On voit van den Broek et Ratisbonne lever le coude et crapoter plus souvent qu’à l’envi. Et de tester plein d’enthousiasme une  « bouffée de kif dans un café maure », un drink au bar d’un hôtel du canal de Suez, de l’eau de coco, un cocktail d’honneur au yacht club, du thé, le « kava » enivrant obtenu à partir des racines du poivrier mâchées et régurgitées par les jeunes filles encore munies de dents, des demis plein de mousse « souvenir de la domination allemande » à Rabaul en Nouvelle-Guinée.

Lever le coude et crapoter, il n'y a que ça de vrai. 

Les deux Korrigan se joignent aussi volontiers aux occupations diverses et variées des autochtones. Ils chassent. Ils s’essaient partout où c’est possible à la pêche locale. Ils dansent dès qu’ils peuvent avec de jeunes et jolies indigènes. 
Pêche à Mooréa

Dancing aux Antilles


poisson-reliquaire
Et puis, au beau milieu de ce journal de bord, soudain, apparait le motif réel de leur tour du monde : la collecte d’objets rares. Et là, Régine se révèle en deux coups de cuillère à pot ou plutôt en deux coups de crayon sentis, d’une exactitude redoutable. Quand on feuillète en parallèle les Korrigan autour du monde de 1937 et Le voyage de la Korrigane dans les mers du Sud (6) de 2001, on s’émerveille de pouvoir les rapprocher si souvent. Les grands tambours à fente et le poteau sculpté d’une maison des hommes collectés en Nouvelles-Hébrides se retrouvent mis en situation dans l’album. On retrouve aussi les poissons reliquaires rencontrés aux îles Salomon, les légers cerfs-volants des pêcheurs de là-bas, les masque-heaumes utilisés au bord du fleuve Sépik, &c. 
Ici et là, Charles et Jean assistent aux célébrations rituelles des villages traversés. A lire entre les vignettes et derrière les légendes, on semble comprendre qu’eux, les Korrigan, ne sont pas comme les autres touristes européens qui se trouvent aux mêmes moments sous les mêmes latitudes. On sent bien combien Régine moque le tourisme yankee, les touristes australiens qui débarquent par paquets et pour qui on concocte des ballets arrangés et des « villages échantillons spécialement édifiés pour les touristes». 

Tambours à fente

Poteau de la maison des Hommes

Il n’empêche qu’eux aussi ont joué les touristes, ne serait-ce qu’un peu. Certes, au contraire des « yankees » et du « débarquement de 1500 touristes australiens », ils ont réussi à percer les lignes touristiques faites de manifestations édulcorées et de villages aseptisés, mais quand même : Ratisbonne est sans arrêt en train de prendre des photos au point qu’on le croirait Japonais (il a d’ailleurs un peu le look de Foujita avec son béret et ses grosses lunettes). La place allouée à la danse du Kriss à Bali est discutable: Bali, à l’époque, a déjà été contaminé  par la « tourisma ». Quant à la visite voyeuse au « dernier cannibale (95 ans) [qui] fait admirer ses tatouages », elle manque un peu d’authenticité.
Qui cannibalise qui?
Danse du Kriss pour touristes


Charlie van den Broek n’est pas dupe qui écrit dans ses carnets, au moment de récupérer sur le bateau la statue du dieu requin collectée dans les iles Salomon : « Je tenais un objet très curieux et d'un intérêt ethnologique considérable. Mais au fond de moi-même, je pensais avec mélancolie à  l'étagère désormais vide, devant laquelle avaient veillé neuf générations de gardiens, représentées par neuf crânes. Je n'étais qu'un vandale. » (7) Régine n’est pas dupe non plus. Elle sent tout cela comme le sentit quelques années auparavant Paul Morand qui écrivit : « Aller prendre la mesure du globe a encore pour nous de l’intérêt, mais après nous ? Là où nous nous réjouissons d’un périple, on ne verra plus qu’un galimatias de voyages. Le tour de la cage sera vite fait. Hugo, en 1930, écrirait : «  l’enfant demandera : - Puis-je courir aux Indes ? Et la mère répondra : Emporte ton goûter. » (8)

 Elle sait que la Terre sur laquelle elle est née a déjà été explorée, labourée en long et en large. Elle n’est pas prête comme Michel Vieuchange à donner sa vie –c’était en 1930, il avait 26 ans - pour être le premier Européen à pénétrer les ruines de la cité interdite de Smara, dans l’Ouest saharien (9). Elle veut vivre pour pouvoir témoigner de l’existence d’un monde authentique qui vit ses dernières heures d’authenticité et que le XXe s. va finir d’engloutir. Cet Atlantide à ciel ouvert, elle en sera l’Antinéa  jusqu’en 2014, année de sa mort. Elle avait 105 ans. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral 


(1) Texte de Pierre-Yves Decosse sur www.histoiremaritimebretagnenord.fr/gens-de-mer/gens-de-mer-2


(2) et (3) Christian Coiffier, https://jso.revues.org/7161

(4) Notre ami Claude G.  s'est insurgé contre l'expression " pantalons de golf". Techniquement, il a raison: on devrait parler de plus-fours. oui, mais voilà Hergé, lui-même, utilise "pantalons de golf". Nous suivons donc la "voix de son maître"! cf www.sonuma.com/archive/tintin-et-les-picaros-de-la-culotte-de-golf-aux-jeans


(5) Marcel de Vinck, Une chasse à courre chez Lord Pington. DDB, 1928.  


(6) Paru en 2001 chez Hazan à l’occasion de l’exposition qui eut lieu au musée de l’homme de décembre 2001 à juin 2002.


(7) Charles van den Broek d'Obrenan, Le Voyage de « la Korrigane », préface de Paul Valéry, Payot, Paris, 1939.


(8) Paul Morand, Rien que la terre, Grasset, 1928. 


(9) Michel Vieuchange, Smara, Plon 1932.
  
L'ALBUM QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie.  
Régine van den Broek d'Orbenan
Les Korrigan autour du monde 

Paris, pour la Librairie François 1er. 34, avenue Montaigne, 1937.
In-4 cartonnage éditeur crème, couverture en deux tons. Petites taches blanches. Dos abimé.
82 pp. dont titre. Table.
Tirage numéroté limité à 520 ex. Exemplaire sur papier vélin blanc non numéroté et enrichi d’un double envoi de Charles et Régine van den Broek. Album d'illustrations retraçant le périple ethnographique de La Korrigane dans les mers du Sud.

Demander détails et/ou prix

samedi 8 mai 2010

De Parry à Tahiti : ses vahinés, les Pomaré, la lèpre et Gallimard.

Roger et André étaient amis. Le premier était maquettiste, le second directeur artistique, tous deux chez Gallimard. Roger Parry et André Malraux aimaient les voyages.Or, si en 1923 le jeune Malraux au Cambodge avait allégé Angkor de quelques fragments magnifiques, il n’avait décemment pas pu demander à son poteau de lui ramener de Papeete un petit quelque chose de vieux, de votif, et s’était surtout abstenu de lui réclamer un souvenir royal. Aussi vrai que nous savons que les rois de France touchaient leur bille en matière d’écrouelles, Malraux lui n’ignorait pas que la famille royale tahitienne en connaissait un rayon en lèpre. Toutefois, à la différence des rois de chez nous, les Pomaré pouvaient non seulement soigner mais aussi refourguer la lèpre à leurs sujets ainsi qu’aux étrangers. On raconte à ce sujet qu’à la fin du XIXème s, un bravache popaa d’Europe décida de s'asseoir dans le fauteuil dans lequel avait trépassé le prince Hinoï, neveu de feu le roi Pomaré V (1839-1891). Mal lui en prit, couvert qu’il fut sur l’heure d’une multitude de marques, prémices d’une lèpre foudroyante. Si au premier abord le truc parait plutôt efficace et sacrément plus expéditif que de faire construire une prison dorée tel que Versailles pour se faire respecter de la plèbe, cela créait un constant problème domestique : comme sous peine de lèpre, on ne devait pas toucher le linge royal, il était plutôt ardu de trouver des blanchisseuses à la cour ; de même nul, s'il n’était de sang royal, ne pouvait creuser la tombe du Roi. M’est avis que le petit personnel qui était en charge des pelles royales devait s’en taper une bonne tranche à chaque fois que les princes devaient saisir les manches et cracher dans les paumes de leurs mains.

Bref. Malraux (photographié ici par Parry) se consola en favorisant la publication chez Gallimard du reportage de son ami. Tahiti parut en 1934 dans un format in-4 et plusieurs indices montrent que Roger Parry mit tout son art à la fabrication de ce recueil de 106 photos. Depuis 1927, il avait dessiné pour la NRF des affichettes de librairie, des placards publicitaires ainsi que de nombreuses couvertures. Il fut également le photographe attitré de certains de ses auteurs-phare à commencer par Saint-Exupéry. Son travail photographique qui avait été consacré en 1930 dans Banalité de Léon-Paul Fargue, était essentiellement basé sur des recherches théoriques concrétisées dans des expériences éditoriales mêlant prise directe et placement d’effets dans la chambre noire. Dans Tahiti, les photos sont telles que prises. Mais son sens de la mise en page apparaît nettement. Sa maitrise de maquettiste explose dans l’ovale invisible qu’il crée sur la couverture en ajustant le dessin aux graphismes sacralisés de la NRF et de Gallimard.


Mais surtout on admire le choix des clichés qui mêlent délibérément images d’Epinal et réalité sociale, nature intemporelle et fragilité humaine ; la mer, l’éther et les terres ; le mouvement et l’immobilité enfin. La Tahiti mouvante se décline en bateaux, danses, plongeons et babils enfantins. La Tahiti immobile se focalise dans les portraits, la lèpre, et cette dernière image qui referme le recueil : un mère et son enfant mort, sorte de piéta tahitienne, sculpture saisissante de chair et de sang. Quant à la lèpre, quant aux lépreux, car c’est précisément d’eux qu’il s’agit, ils fixent l’objectif de Parry sans interrogation, sans jalousie, sans espoir. Ils sont vieux, ils sont jeunes, ils sont hommes, ils sont femmes, ils sont enfants enfin, tous consciemment retenus derrière de minces barrières de bois et une entrée béante. Cette entrée de la léproserie d’Orofara c’est en un sens l’acceptation par Tahiti de cette lèpre persistante. Endémique et royale, elle n’est là-bas toujours pas totalement éradiquée et la léproserie, aujourd’hui désertée, a étonnamment gardé intactes ses frêles défenses de bois.
Parfaitement absent de ce portfolio, le cheval autrefois célébré par Gauguin, apparaît étrangement sur la couverture de Tahiti. Est-ce le choix esthétique d’un Parry cherchant à parfaire comme nous l’avons vu, une couverture quitte à s’éloigner du contenu réel de la publication ? Ou est-ce une consolation d’écrivain-pilleur imposée par Malraux qui se voyait déjà caresser de sa longue main le dessin au trait de cette frustre statue équine que son ami n’avait su mettre dans sa valise. Quoiqu’il en soit, il ne garda pas rancune à Roger Parry qu’il attacha à ses pas et à qui il confia quelques années plus tard ni plus ni moins que la « conception graphique des premiers ouvrages de la collection de l’Univers des formes. De leur collaboration - rappelle le dossier de presse de Gallimard-naîtra un « Musée sans murs » qui rend visibles en un seul lieu un nombre illimité d'œuvres, monumentales ou miniatures et de toutes origines, et favorise, par le traitement graphique des illustrations, les rapprochements que l'œil peu exercé n'aurait su discerner. »

En rayon actuellement à la librairie //

Roger Parry   Tahiti. 106 photos de R. Parry
Paris, NFR Gallimard, 1934. In-4 broché, couverture imprimée en noir et rouge.
[112] pp.
Edition originale. Exemplaire du service de presse. Introduction par Parry avec en bandeau une carte de l’archipel, suivie des 106 photographies en noir disposée dans une mise en page étudiée. 
En savoir plus ou commander envoyez-nous un e-mail!

samedi 10 avril 2010

Les fondateurs de l’histoire de l’art, Winckelmann et de l’ethnologie, Prichard mettent à leur sauce l’adage royal et s’écrient « Ma vie vaut bien une messe ».

Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), né allemand et protestant, mourra catholique et hellène de cœur.
James Cowles Prichard (1786-1848) quant à lui, qui naquit quaker, embrassera jeune homme la religion anglicane.
Deux conversions parmi d’autres me direz-vous. Pas tout à fait. Les deux hommes à cinquante ans d’intervalle prirent cette lourde décision, mûs par une même et entêtante pensée qui se résumait dans l’adage royal braillé par le futur Henri IV en 1593 : « Paris vaut bien une messe » et barboté par ses suiveurs en « Ma vie vaut bien une messe ». Comme le bon mot était assez apocryphe, il n’y avait pas de blasphème à le mettre à sa propre sauce.
On ne peut pas ne pas admirer le cheminement de ces deux hommes opportunistes certes mais non cyniques, restés d’ailleurs leur vie durant, attachés au sacré et à Dieu.
Prenez Winckelmann : il était protestant mais se passionnait pour les antiquités grecques et romaines. C’était fort ballot à une époque où les plus beaux restes antiques étaient aux mains de collectionneurs catholiques, sous la protection du Vatican ou enfouis en terre italienne à l’exemple de Pompéi et d’Herculanum pétrifiées par le Vésuve. Diable ! Que faire ? Se rabougrir sur pied ou avancer dans la lumière quitte à s’y faire carrément bruler une réputation naissante? L’homme est bon, l’homme est grand. L’homme est au centre du monde : le vieux Montesquieu, les jeunes Rousseau et Diderot l’écrivaient alors à tour de bras. Aussi, Winckelmann se convertit au catholicisme. Sa démarche pétrie du calme spirituel expérimenté dans son enfance s’assaisonnait d’une touche de paganisme blanc de la couleur perdue des marbres anciens.
Voyez Prichard élevé au milieu de la « société des Amis » qui pratiquait le culte « non programmé » et ne s’accommodait ni de rites ni de sacrements, toute la vie étant par essence, sacrée pour les quakers. C’était embêtant pour qui voulait faire sa médecine au « Royal College of Physicians » réservé aux anglicans bon teint. Ventrebleu ! Que décider ? Se limiter à la clientèle quaker ou dispenser « la sureté de son diagnostic et la rapidité et l’énergie […] dans l’administration des remèdes » à tout Bristol et à ses alentours ? Mépriser en bon Ami les textes et les systèmes religieux et remballer du coup sa théorie sur l’origine de l’homme ? Taire ses découvertes linguistiques ? Ça ne pouvait décidément pas en rester là : Prichard se décida à passer le pas et se tourna vers  l’Evangélisme qui lui ouvrait les portes de l’université, les bras d’une clientèle souffrante, le monde des idées enfin. Il put alors développer, avant Darwin, son hypothèse de monogénisme n’hésitant pas à affirmer que l’être humain était originellement noir. Il prit aussi le temps de démontrer que de nombreux parlers apparemment aux antipodes se rejoignaient en une même langue indo-européenne.
De nos jours, qui sait, pour quelque raison fallacieuse,  les deux hommes n’auraient pas pu non plus s’exprimer. Et, autre temps, autres mœurs, il nous semble que leur douloureuse conversion n’aurait peut-être pas suffi à leur laisser le champ libre, une autocensure des idées gavée de politiquement correct envahissant nos consciences.
Il n’en reste pas moins que leur contribution à l’humanité n’aura pas ému leurs contemporains : Winckelmann finit assassiné à Trieste le 8 juin 1768, par un mauvais garçon, un certain Francesco Arcangeli qui séjournait dans la même auberge et à qui il avait imprudemment montré des médailles antiques que l’impératrice Marie-Thérèse lui avait offertes. Prichard, nommé en 1845, « commissaire de la  Folie », mourut trois ans plus tard en 1848 officiellement de rhumatisme articulaire aigu, réellement de dévouement envers son prochain.

En rayon actuellement à la librairie //
Johann Joachim Winckelmann. Histoire de l’art chez les anciens. Par Mr. J. Winckelmann, président des antiquités à Rome [...]  Ouvrage traduit de l’allemand.
Amsterdam, chez Van Harrevelt, 1766.
2 volumes in-8 demi-basane, pièce de titre rouge. Reliure légèrement frottée.
Nombreux bandeaux et illustrations in texte gravés sur cuivre. Faux-titre, titre, LVI, 360 pp. et XXVIII, 343 pp.
Avant Winckelmann, étudier l'art signifiait soit écrire la biographie d'un artiste (voir Cellini dans ce même catalogue), soit s'intéresser au sujet des œuvres dans une perspective historique ou littéraire. A partir de l'Histoire de l'art chez les anciens,  il sera désormais possible d'envisager l'art pour lui même et de le penser pour ce qu'il est intrinsèquement.
Quand on sait que de protestant, Winckelmann se convertit en 1754 à un catholicisme qui lui ouvrait les portes des bibliothèques et des collections romaines, l’appui des cardinaux, on comprend mieux la détermination du père de l'histoire de l'art qui dut penser que « l’art vaut bien une messe ».
A la suite de la préface, on trouve « Un catalogue des livres cités dans cet ouvrage » qui préfigure les futures bibliographies d'histoire de l'art.
Edouard Pommier, Winckelmann, inventeur de l'histoire de l'art Gallimard - Bibliothèque des histoires 2003.
En savoir plus ou commander librairie@villabrowna.com
James Cowles Prichard.  Histoire naturelle de l'homme, comprenant des recherches sur l'influence des agens physiques et moraux considérés comme causes des variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines, par J.C. Prichard, [...]  traduit de l'anglais par le Dr F. Roulin, [...]
Paris, J.-B. Baillière, 1843.
2 volumes in-8, plein veau. Tome I: IX pp. dont titre et faux-titre, table des figures, 416 pp.  Tome II: faux-titre, titre, 404 pp.
90 figures en noir sur bois dans le texte et 40 hors-texte en 39 planches soit: 5 en noir et 34 coloriées, la dernière planche présentant deux portraits numérotés 39 et 40.
Première édition française parue la même année que l'édition anglaise.
Avant Darwin, Prichard (1786-1848) formule les bases de l'ethnologie et de l'anthropologie moderne en affirmant une même origine à tous les êtres humains. Il est aussi par ses travaux sur les langues et plus spécialement sur « la permanence des langues à la variabilité des physionomies ethniques », à la base de ce qu’on appellera plus tard l’indo-européen. Pourtant ses suiveurs escamotèrent plus ou moins sciemment son travail, considérant que Prichard n’avait cessé de se fourvoyer dans ses hypothèses monogéniste et linguistique!
Outre la place influente que ne doit plus perdre cet ouvrage dans l’évolution de l’histoire des idées, il vaut également pour la qualité des planches en hors-texte coloriées et gommées, gravées par Choubard. On notera la très belle suite d’une douzaine de portraits d’indiens d’Amérique.
Outre ses recherches en ethnologie, Prichard fut toute sa carrière durant, médecin à Bristol, et reconnu pour « la sureté de son diagnostic et par la rapidité et l’énergie qu’il mettait dans l’administration des remèdes ». Pour arriver à faire ses études et avoir le droit d’exercer, il avait préalablement du se convertir. Né quaker, il se tourna opportunément vers l’évangélisme qui lui ouvrit les portes de l’université réservée alors aux seuls membres de l’Eglise anglicane.
Sabin, 472. Quérard VI, p. 81. Sabin, 65478. Paul Jorion, Un Ethnologue proprement dit. in L'Homme, 1980, tome 20 n°4. Formes de nomination en Europe. pp. 119-128. Claude Blanckaert, Un fil d'Ariane dans le labyrinthe des origines  in Revue d'Histoire des Sciences Humaines n° 17.
En savoir plus ou commander librairie@villabrowna.com