On est parfois sujets à cas de conscience cornéliens, écartelés entre la beauté d’un livre et les anecdotes qui gravitent autour de son orbite. Or, alors que nous ouvrons notre exemplaire du Voyage dans la Russie méridionale et la Crimée par la Hongrie, la Valachie et la Moldavie d’Anatole Demidoff, une feuille de papier recouverte d’une profonde écriture bleu stylo bille en profite, la traitresse, pour s’échapper des pages de garde et virevolte jusque sur le sol. On la ramasse et on l’ignore quelque temps tout à la joie de parcourir ce volume romantique et de chercher les 26 planches tirées sur un papier fort qui arrête le doigt qui effeuille. Les 10 lithographies en couleurs qui témoignent de la richesse et du chatoiement des costumes régionaux sont particulièrement réussies. Les deux cartes de la Russie méridionale et de la Crimée qui se laissent déplier dans un bruit gracieux, nous donnent un court instant l’impression que nous faisons partie de l’expédition qui fut à l’origine de cette publication. En les repliant avec précaution, la feuille blanche méprisée tout à l’heure nous fait à nouveau de l’œil. Il y est question de Jules Janin et du voyage de Demidoff. Pourtant à relire le premier chapitre, point de Janin. Il y est indiqué que l’expédition franco-russe réunit les très scientifiques MM. de Sainson, Huot, Rousseau, de Nordmann, du Ponceau et Le Play - ingénieux ingénieur des mines qui par la suite se vit confier par Demidoff l'exploitation de ses mines métalliques de l'Oural (Il s'acquitta si bien de cette tâche qu’à son départ il laissa derrière lui de solides établissements métallurgiques et pas moins de 45.000 ouvriers). La campagne montée et dirigée par Demidoff en 1837compta bien aussi un peintre, Raffet, qui en ramena une série de splendides planches publiées dans le Voyage. S’étaient donc côtoyés un industriel russe vivant à Paris, un artiste si français que même Rome n’en voulut pas pour son Prix et une tripotée d’experts gaulois, en bref une troupe parfaitement franchouillarde, ce qui entre parenthèse fâcha tout rouge le dédicataire, Nicolas Ier, tsar de toutes les Russies qui n’y voyait pas le quart du bout de la promotion promise de son empire.

Remarquons seulement le tour de force de l’auteur caché. Car si pour voyager à l’œil, il suffisait de voyager à la plume, ça se saurait et nous serions légions sur la ligne de départ ! Aussi qui voudrait blâmer l’astuce ? Il eut d’autant plus raison de voyager qu’il ne savait pas, le bon bougre, qu’il courait pour échapper à la goutte qui le rattrapa quelques années plus tard. Il avait, il faut dire, pris alors largement le temps de se transformer en une sorte de Humpty-Dumpty réjoui. Goutteux à la dernière extrémité, il mourut donc, à l’exemple du père de son ami Demidoff qui « usé, vieilli avant le temps, et podagre, arrivait au milieu de toutes ses fêtes dans un fauteuil roulant, d'où il ne bougeait pas ; il se retirait de bonne heure, et la fête continuait ; quelquefois même il tombait en syncope, perdait connaissance, et l'orchestre et les danses ne modéraient ni leur gaieté ni leur entrain. On emportait M. Demidoff, et voilà tout ».
Biblio // Dictionnaire universel des contemporains. Catalogue des livres de la bibliothèque de M Jules Janin. Mémoires d’un bourgeois de paris.
En rayon actuellement à la librairie //
Anatole de Demidoff Voyage dans la Russie Méridionale et la Crimée par la Hongrie, la Valachie, et la Moldavie. Illustré par Raffet.
Paris, Ernest Bourdin, 1854.
In-4°, demi-chagrin poli cerise, dos à nerfs orné de filets dorés et noirs, titre doré. XIV, 510, [4] pp., planches hors-texte.
Un feuillet de musique de la Marche Valaque arrangée pour le piano par Jules Alari. En frontispice, portrait gravé de Nicolas 1er ; 16 gravures hors-texte en noir, 10 planches de costumes en couleur et 2 grandes cartes repliées. Ex-libris. Bel exemplaire de cette seconde édition revue et augmentée par l’auteur, parue la même année que l’originale.