mardi 25 février 2020

DU TEMPS OÙ LES CAFÉS DE VILLAGE BATTAIENT LEUR PLEIN


Auguste Lepère croque sur le vif
1898. En Normandie, les cafés regorgent de bruits de chaises qu’on rapproche, de sabots qu’on racle, d’envolées et de rires, de p'têt ben qu’oui-p'têt bien qu’non, de tope-là sonores et d’apartés mystérieux. En 1898, en Normandie, les foires, les marchés aux bestiaux, aux poissons, aux hommes sont rois.

AMICALE BIBLIOPHILIE
Si ces réunions éphémères paraissaient encore immuables à ceux qui les fréquentaient alors, quelques-uns pressentaient sans doute la fragilité de leur permanence et, sous couvert de nous inviter à les traverser, trouvaient là, une manière charmante de les immortaliser.
Une fois encore, c’est l’amitié qui fut le ciment de Foires et marchés normands. Notes et fantaisies A l’origine de cette édition tirée à 140 exemplaires, Paul Reveilhac.  Le bonhomme qui publia des histoires de chasse sous le pseudonyme goguenard de Fusillot, fut amateur d'art éclairé, normand invétéré et cofondateur de l’élégante "Société normande du livre illustré". Il s’était lié sous les bombes de 1870 avec Joseph L'Hopital, homme de terre et de plume, attaché à sa Normandie comme une moule à son rocher. C’est en rêvant à voix haute, qu’émergea l’idée de faire le tour des popotes avec Auguste Lepère. On le lui fit savoir. L’idée botta ce Parisien de Paname, dessinateur et graveur hors pair. On se rencarda. 


En Cotentin, « les habitants sont spéciaux, ce ne sont pas des Normands comme les autres. »

POURQUOI DEVRIONS-NOUS PARLER BAS DEVANT LA MORT
Le « reportage », écrit et dessiné sur des bouts de tables généreusement glacées au cidre et à la graisse est l’éloge de la vie des campagnes qui aujourd’hui à le souffle moribond et celui des hommes d’autrefois fiers et libres, indépendants. Comme Reveilhac cassa sa pipe avant l’achèvement de l’ouvrage,  nous avons bien envie de voir aussi dans ces Notes et fantaisies un hommage  tonitruant – pourquoi devrions-nous parler bas devant la Mort – tonitruant donc  à cet homme accompli et aimable qui permit aux deux compères de vadrouiller de foire en foire. 

l'âge d'or de la croupe


L’HALEINE QUI TRAHIT
A la foire de Neubourg, on tâte essentiellement la croupe des vaches. On tente aussi de refourguer des chevaux souvent sur le retour, c’est vrai, mais qu’on ne braderait pas pour tout l’or du monde : « Allez marchez, j’ai ben vu tout de suite à vot’haleine que vous n’en vouliez pas. » Profitant de cette foire aux bestiaux, tandis que Lhopital laisse courir son oreille ici et là, et Lepère son crayon sur le papier, « la foule mange, boit, fume et cause ». Les mots de l’un et les croquis de l’autre voisineront dans le livre qu’ils façonnent sur le vif. Ce qu’ils veulent montrer, c’est la saveur de l’instant, la fraicheur des petits drames, des vaudevilles en plein air auxquels ils assistent et qu’ils nous redonnent aussi sec, sans rumination. 

En attendant la houle de terre
L’OREILLE AU COQUILLAGE
A Port-en-Bessin, le regard se tourne vers la mer, l’oreille se colle au coquillage. En attendant que la première barque arrive, « on voit rentrer les pêcheuses de crevettes, le filet sur l’épaule, le panier sur les reins, jambes nues et la jupe mouillée collée aux cuisses ». Ursula Andress, la James Bond girl en bikini, n’a plus qu’à aller se rhabiller… Tout au long du jour, L’Hopital et Lepère se laissent bercer au gré des arrivées de poissons, de la criée, de la toilette de la poiscaille, avant de suivre le mouvement de houle de terre qui mène tout ce beau monde jusqu’au café où règnent en maîtres, le cidre et le « café consolé » au calva. 

Un temps de Saint-Nicolas à Evreux
L’ÉPICURISME À LA NORMANDE, QUOI !
« Serrée entre ses deux collines, lavant en paix son linge dans les canaux que, par politesse, la rivière d’Iton prend pour la traverser, la ville d’Evreux poursuit mélancoliquement le cours de ses destinées. » Mais, le 6 décembre, mes aïeux !, le six décembre, il n’y plus de mélancolie qui tienne. La foire qui se tient ce jour-là, « jour de Saint-Nicolas, est presque toujours pluvieuse, bourbeuse et marécageuse », et sacrément bourdonnante. Autour des parcs à cochons «  avé du monde qui z’y jetait du pailler en litière pour les garder de la boue », on s’agglutine, on marchande, on s’accorde, on se fait des reproches, on attend en sirotant que sa femme ait vendu le cochon. L’épicurisme à la normande, quoi !

entre hommes qui sentent qu’ils se valent et qui se traitent en égaux
EN PLEIN COTENTIN, LE MARCHÉ AUX HOMMES
Lhopital et Lepère se sont gardés pour la fin un marché sans bestiaux. Pour y arriver, ils entrent en Cotentin. « Comme [son] climat, les habitants sont spéciaux, ce ne sont pas des Normands comme les autres. » Là, à Montebourg, lors de la Saint-Jacques, se déroule « la grande louerie du pays ». Sur le perron de l’église sont assises les servantes à louer ; les gars tenant œillet rouge noués à leur fouet ou mordillant épi de blé sont les valets qui cherchent à se placer. « L’égalité la plus parfaite y règne entre le maitre futur et le futur valet. Chacun dispute pied à pied son intérêt. » « Combien de temps dureront ces loueries ? Quel répit avons-nous avant que la barbarie moderne, destructrice de tout souvenir, profanatrice de toute poésie, ennemie de toute liberté, ait achevé de noyer sous les flots de muflisme, ces vieux usages de la vieille Normandie et remplacé par les sales bureaux de placement la discussion libre, en plein soleil, entre hommes qui sentent qu’ils se valent et qui se traitent en égaux ?» 
©villa browna

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST DISPONIBLE A LA LIBRAIRIE.
IL S'AGIT DE :


Auguste Lepère - Joseph L'Hopital
Foires et marchés normands. Notes et fantaisies
Aux dépens de la Société Normande du Livre illustré, 1898.
Grand in-8, plein maroquin, deux jeux de filets dorés aux plats, dos à nerfs orné sous emboitage. Couvertures et dos conservés.
Tranches dorées, filets et roulette intérieure.
Elégante reliure de Blanchetière. Tirage limité à 140 exemplaires sur papier vélin à la forme des fabriques d'Arches, celui-ci numéroté et contresigné. « 47 croquis d'après nature, dessinés et gravés sur cuivre et sur bois » par Auguste Lepère.
Profondément ancré dans son pays normand, l’auteur lui rendit hommage à maintes reprises. Il donne ici la monographie de cinq des foires les plus pittoresques de Normandie (le marché aux poissons de Port-en-Bessin, le Neubourg, la Saint-Nicolas, à Evreux, les marchés aux bestiaux de Montihourg, et la Saint-Romain, foire de Rouen). Le très parisien Lepère prête à ces évocations, aimablement et avec réussite, son talent de graveur.
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mardi 21 janvier 2020

MOTEUR! ÇA TOURNE...


Plantons le décor. Nous sommes en 1905. Georges Valentin Bibesco est nommé par le roi Carol 1er de Roumanie en Perse auprès de Mozaffareddine Chah pour une mission diplomatique. Or, le jeune homme est marié à la très, très jeune Marthe qui s’ennuie à mourir à Paris.

FOUS À ROULER
Mais tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, s’écrie leur cousin Emmanuel Bibesco ! Soyons fous, voyons loin, allons jusqu’à Ispahan en auto!
Fous à rouler, pour sûr ils le sont : 1905, c’est tôt pour faire rugir un moteur plus loin que tout près. En automobile, le duc de Montpensier ne tentera qu’en 1908 son célèbre Saïgon-Angkor et le diable par la même occasion. L’idée folle séduit pourtant Georges qui est tenu par son engagement et Marthe qui, décidément, n’en finit pas de bailler. On décide donc d’affréter une Mercédès 40-chevaux, châssis court et découverte, une Mercédès 20-chevaux et une Fiat, 16-chevaux. On les bourre de valoches, de cantines, d’appareils photo king size et on y colle trois mécaniciens qui n’en finiront pas de « s'étonner et de ne pas comprendre que c’est pour le plaisir que voyagent ainsi le prince Georges-Valentin Bibesco, sportsman émérite, sa très jeune femme de 19 ans qui eut toujours avec elle, — où les trouvait-elle dans le désert? — des fleurs, et qui autant que les fleurs aime les vers, jusqu'à en faire de fort beaux ; sa cousine Mme Michel Charles Phérékyde et le mari de la dite cousine ; le prince Emmanuel Bibesco, le fauteur de ce voyage qui, en Russie et au Caucase, allait porter le poids et la responsabilité de leur expédition ; M. Léonida, sportsman roumain, plus tenace, on le verra, qu'un bouledogue; et [lui]. » Lui, c’est Claude Anet, 37 ans, le plus vieux et de loin de la bande. Journaliste à la ville, il est aussi polyglotte, globe-trotter, champion de France de tennis 1892 et créateur – excusez-moi du peu - de l'héroïne qui deviendra l’Ariane de Billy Wilder.

crevaison...à mille milles de toute terre habitée

ROAD-TRIP EN STÉRÉO
Il se trouve que le journaliste et la princesse ont raconté ce road-trip, chacun à leur propre sauce. Celle d’Anet est un mélange de pannes, de trous, de boue et de bravoure, d’embûches suivis de soulagements extatiques ; Celle de Marthe Bibesco, un condensé de fleurs, d’odeurs, de petits cris de joie ou d'étonnement, d’entrevues qui portent au ravissement. Ses Huit Paradis, parus en 1908 reçurent un accueil de ministre. Maurice Barrès s'enthousiasma pour cette première œuvre, Robert de Montesquiou - dandy par allégeance à Brummel, cousin par alliance de Marthe Bibesco - lança sa réputation au fil d’un article-fleuve paru dans Le Figaro. La lecture de son livre est, c’est vrai, charmante. Mais, convenons-en, elle ne prend toute sa saveur que lorsqu’on la met en parallèle avec Les Roses d'Ispahan - La Perse en Automobile, à travers la Russie et le Caucase qu’Anet fit paraître dès son retour, en 1906, et dont nous feuilletons ici un exemplaire.
une princesse et un reporter pour un même road-movie
 
UN REPORTER DANS LE MOTEUR
S’il s’est dépêché de faire paraître leurs aventures, c’est qu’il compte bien vivre du récit de l’expédition. Le Gil Blas dont il était le collaborateur, dès le départ des autos, prépara le terrain en donnant par ci, par là, des nouvelles de leur envoyé spécial. On lit en mai 1905 : « Cette élégante compagnie et M. Claude Anet ont déjà traversé la Russie méridionale, la Crimée, et ils vont bientôt atteindre la Transcaucasie. Les populations des régions qu'ils traversent regardent, bouleversées, passer l'automobile ; parmi les paysans qu'ils rencontrent sur leur route, les uns se signent en les voyant, les autres leur lancent des pierres. Les autorités russes ont déconseillé aux voyageurs de poursuivre leur chemin. Mais ceux-ci ne cèdent pas à leurs instances. Arriveront-ils à Téhéran ? That is the question. »

Les populations des régions qu'ils traversent regardent et réagissent

LE SUPPLICE DE LA DILIGENCE PERSANE

On retrouve ce ton humoristico-rocambolesque tout au long des Roses d'Ispahan. Déjà le titre fleure bon la dérision. Il semble annoncer un style à la Leconte de Lisle. Souvenez-vous : « Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse / Les parfums de Mossoul, les Heurs de l'oranger. » Il cache en réalité, une écriture nerveuse, jetée en rafale sur le papier. Au fil des épisodes, Anet observe, sourit, trépigne, détaille et critique, bougonne, s'amuse de tout, se moque de lui et de ses compagnons dès qu’il le peut. S’il y a de très jolies pages, c’est la tragi-comédie qui prévaut. En arrivant à Téhéran par exemple, il n’y a plus qu’une voiture qui roule pour sept voyageurs. Qu’à cela ne tienne, une partie de la troupe voyagera en voiture à cheval. Mais à peine partis, ils font « une découverte terrifiante »: « Notre diligence n'a pas de ressorts et la route n'est que bosses et trous. […] Les voilà sans repos, secoués sur les planches étroites, et chaque secousse est une souffrance. Nous ne pouvons ni étendre les jambes, ni appuyer la tête ; alors les jambes s'engourdissent, les pieds meurent, les clavicules s'écorchent, les bras se tordent, l'épine dorsale fléchit, le cerveau est en bouillie ; on découvre qu'on a des reins et on ne l'oubliera plus. Tel est ce supplice auquel nous nous sommes bénévolement soumis, le supplice de la diligence persane. »

en plein supplice de la diligence persane


LE POIDS DES MOTS, LE CHOC DES PHOTOS
Ce qui finit de faire le charme de ce grand volume, ce sont les photos qui l’illustrent. « Elles accompagnent le texte, écrit Jules Bois, nous apportent de véritables documents, puisqu'elles ne doivent rien à la fantaisie, étant le résultat fatal de la collaboration des paysages et des hommes avec le soleil. Ces photos, prises au hasard des routes, imposent en quelque sorte au narrateur son esthétique qui est la notation immédiate, précise de la chose vue, à laquelle il joint des réflexions personnelles nées du choc impressif et de l'instant. Oui, l'instant, c'est cela. Instantanéisme aussi bien dans l’écriture que dans l'image. » Ce commentaire n’a pas pris une ride et on se délecte encore aujourd’hui devant ces photos souvent miraculeusement prises à l’aide « d’appareils de photographie [qui formaient] un bataillon important : il y [avait] trois kodaks pliants avec objectifs Gœrz ou Zeiss, un petit panoramique qui ne se [laissait] pas réduire, et un grand panoramique qui [était] hors toute mesure. Il [emplissait] à lui seul la caisse de l'auto ; ses angles [étaient] incisifs et, à chaque cahot, il [entamait] les tibias. A la halte, il [servait] de tabouret ou de table ; c'est du reste l'unique service qu'il [rendit] pendant longtemps, car il se [refusa] obstinément à photographier les paysages devant lesquels nous le [faisions] fonctionner. »
Il y a du Jacques Tati, du Buster Keaton, du Jérôme K. Jérôme dans ces Roses d'Ispahan - La Perse en Automobile qui, pour le moment, embaument la librairie. © villa browna



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST DISPONIBLE A LA LIBRAIRIE. IL S'AGIT DE :

Claude Anet
Les Roses d'Ispahan - La Perse en Automobile, à travers la Russie et le Caucase
Paris, Félix Juven, 1906.
In-4, reliure en toile verte, haut des mors légèrement entaillés. Pièce de titre. Couverture conservée. Bel état intérieur.
317 pp., table. dont de 40 pages d’illustrations tirées sur papier glacé.
Edition originale. Récit enlevé, au jour le jour, de l’un des premiers road-trips automobiles. I - Le Départ. La Bessarabie. II - La Crimée. III- Le Caucase. IV- L'arrivée en Perse. V- De Resht à Téhéran ou premières expériences sur route persane. VI- Huit jours à Téhéran. VII- De Téhéran à Ispahan ou la diligence persane. VIII- Une semaine à Ispahan. IX - Le Retour. X- De Tiflis à Tabriz et Zendjan ou aventures héroïques de Léonida et d'une Mercédès dans les montagnes de la Perse. XI- La dernière étape. En appendice, « Comment aller en automobile jusqu’à Ispahan » renfermant une foultitude de renseignements détailler pour suivre l’exemple d’Anet et de ses intrépides compagnons. Wilson, Bibliog. of Persia, p. 7

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jeudi 5 décembre 2019

LA CRÈME DE LA CRÈME À CHANTILLY


Tout ça a commencé comme une attaque de train dans un western. Nous étions en 1848. La révolution qui bouillait à gros bouillons à Paris, déborda jusqu’à la gare d’Enghien. Les émeutiers qui réclamaient la république, réclamèrent en passant la recette du jour. Le chef de gare, un certain Antoine Bisetzky, aussi droit dans ses bottines que le sheriff  Will Kane dans les siennes, décida d’agir avec la discrétion d’un sioux en mocassins. Il planqua le magot, pipota les chercheurs d’or qui repartirent les mains vides.
Bisetzky, chef de gare à vous!

Flûte, alors!

C’est que, pipoter, Bisetzky savait faire. Enfant, il avait été virtuose de flûte traversière et en 1832 – il avait quinze ans - dans la Revue Musicale, on reconnaissait qu’il avait « bien mérité le second prix qui lui a été accordé bien qu’il sembla  qu’il y avait quelque injustice à le lui faire partager avec M. Bannières dont le jeu a moins de netteté et le son moins de puissance ». Mais voilà, Bisetzky avait une petite santé et il lui fallut renoncer à souffler dans l’embouchure.  Il s’en trouva mieux inspiré que Boris Vian à qui, quelques cent ans et des poussières plus tard, on préconisa aussi d’arrêter de souffler dans sa trompinette. Boris n’en fit qu’à sa tête jusqu’à ce que son cœur lâche. Tony écouta la Faculté et se retrouva bombardé en 1859, chef de la toute nouvelle gare de Chantilly qui venait d’ouvrir.

La tchou-tchou set, ancêtre de la jet set
Outre les 3000 francs d’appointements, le poste brillait des mille feux de la jet set – ou devrait-on dire de la tchou-tchou set – qui n’en finissait pas de trainer ses guêtres et ses corsets à Chantilly pour y pratiquer le plein air à la page, la chasse à courre et les courses de chevaux.
Or, le chef de gare musicien qui, nous l’avons vu, avait un certain à-propos, fut une fois encore l’homme de la situation. Bien mis et bien élevé, il fraya bientôt avec le Tout-Paris qui se déversait sur son quai. Et comme les muses n’avaient pas été vachardes avec lui, il les charma, non plus avec sa flûte, mais avec ses crayons. Son talent de dessinateur s’épanouit dans l’aimable portrait-charge, discipline qui nécessitait un sérieux doigté. Pas commode d’égratigner poliment. Encore moins d’arriver à se faire prier par les égratignés eux-mêmes de faire publier les dites caricatures. Or, c’est ce qu’il advint en 1866. L’une après l’autre, elles paraissent le 10 du mois.  

De la bibliothèque d’un veneur bibliophile
Ces douze portraits-charge, nous les découvrons en ouvrant le grand album dans lequel elles ont été montées sur onglet. Ils sont farcis de tant de d’allusions et de détails croustillants que nous ne pourrons pas ici les décrire à l’envi. Nous devrons nous contenter d’en brosser les grandes lignes.
Les plats de l’album ont été frappés en leur centre des armes du marquis de Vatimesnil, maître d’équipage normand et  bibliophile entreprenant qui, on le sait, posséda une belle bibliothèque de chasse. Ce n’est pas un hasard s’il collectionna ces caricatures et qu’il les fit relier en album puisqu’on y dénombre plus d’un tiers de chasseurs et non des moindres, ainsi qu’une belle poignée de turfistes distingués.

Taïauts rigolos
Chez les veneurs, citons le vicomte de la Poëze, à la ville administrateur du canal du Midi versé dans le bizness des chemins de fer, à la campagne veneur enragé. On connait une saisissante paire d’aquarelles figurant Raoul et son frère René, chassant de belle façon le sanglier et le chevreuil. Pour sa part, Bisetzky le représente caracolant sur un lièvre mahousse, le cigare fermement coincé entre les dents. Au loin, un cerf au bat-l’eau sonne de la trompe. Le caricaturiste a croqué une autre pointure de la vénerie, le comte d’Osmond, la main gauche – ou ce qu’il en reste - enfoncée dans la poche. A l’âge de 21 ans, le jeune veneur qui venait de monter un petit équipage pour courre cerf et daim chez ses parents à Pontchartrain, perdit sa main en chassant mais non pas son amour pour Diane qu’il continua à courtiser sa vie durant, au point même de lui consacrer plusieurs livres. Julie avait eu sa Guirlande. Diane eut, grâce à lui, ses Hommes des bois. Or, l’écrivain était aussi musicien à ses heures et c’est en Orphée cynégétique que Bisetzky s’est amusé à le peindre. Une trompe à la bouche, une mandoline dans le dos, Osmond vient visiblement de sonner le rappel des chiens… du sanglier qui forment pour l’occasion une ronde autour de lui, lassés sans doute de jouer aux chasseurs et aux chassés. "Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup y est pas"!



Un Hédouville pour la ville
Mais c’est peut-être le nom de Hédouville qui devrait passer en boucle dans les haut-parleurs de la gare de Chantilly. Le garçon, veneur à 110%, fut le fondateur en 1850 de la Société de chasse de Chantilly qu’il présida deux ans. S’y retrouvèrent, les meilleurs sportsmen de l’époque dont le comte de Berteux et le vicomte de la Poëze, tous deux figurant également dans l’album. Le Figaro du 24 février 1867 qui annonce que « l'Album comique du monde sportif entrepris par le fin crayon de M. Bizetsky, continue son succès », considère que son « M. de Hédouville, en héron, est fort réussi. ». Pourquoi, me direz-vous, Bisetzky a-t-il choisi de le figurer en héron lui qui était veneur ? Et bien tout simplement parce que l’homme était aussi chasseur à tir et qu’il été connu pour être fort grand et fort maigre. « D'après ses contemporains, lit-on dans sa notice nécrologique parue dans Le sport, le comte de Hédouville rendait, sur le plan physique, la silhouette exacte de Don Quichotte, personnage en qui il se déguisait lors des bals masqués. « La forêt de Chantilly n'avait pas un buisson qu'il n'ait fouillé derrière les chiens de sa vénerie » y lisait-on plus loin. Hédouville fut monta à cheval jusqu'à sa mort, s’amusant à constater : « Tous mes amis qui ont cessé de monter à cheval sont morts depuis vingt ans. Le cheval conserve ». Cette vie d’extérieur ne l’empêcha pas d’être homme de salon, bienfaiteur à ses heures, co-fondateur du Jockey club et démiurge des courses. C’est à lui que l’on doit en grande partie l’hippodrome de Chantilly.






Piliers d’hippodrome
Vers 1833 en effet, « une société de jeunes sportsmen qui entouraient les princes de la famille d'Orléans se rendait parfois à Chantilly pour y courir le cerf. Un soir, MM. de Plaisance, de Wagram, de Labanoff et d'Hédouville, au retour d'une randonnée à travers la forêt, convinrent, parvenus au bord de la pelouse, de lancer leurs chevaux jusqu'au château, afin d'éprouver, après les fatigues de la journée leurs qualités de fond et de vitesse. Lorsque les cavaliers se retournèrent pour embrasser l'espace qu'ils venaient de parcourir si tacitement :
— Quel magnifique hippodrome l'on ferait sur ce vaste emplacement, dont le sol semble rebondir! dit le comte de Hédouville.
— Excellente idée ! répartit le prince Labanoff.
A quelque temps de là, les courses de Chantilly furent instituées qui attirèrent le Paris chic jusqu’en banlieue. Bisetzky piqua dans le tas quelques figures à croquer : Achille Fould, financier et ministre, qui forma avec son frère un binôme de premier rang, alignant en 1867, pas moins de seize chevaux qui leur rapportèrent la coquette somme de 174 000 fr. Ils furent cependant largement devancés par Lagrange, comte et centaure qui, la même année, présenta quarante et un chevaux et remporta 598 000 francs. Rien de plus normal pour ce sportsman ayant à son actif deux chevaux vainqueurs au Derby d'Epsom. Bisetzky fit également les honneurs de sa galerie de portraits-charge au duc d’Hamilton. Il n’hésita pas à faire chevaucher au gros garçon un éléphant que nous surprenons au moment où , après l’avoir bien secouée de la trompe, fait exploser une bouteille de champagne à la manière des vainqueurs de courses automobiles. 
Bien que fils du onzième duc de Hamilton et de
Marie-Amélie de Bade, petite fille adoptive de Napoléon Bonaparte, bien qu’ancien élève d’Eton et de Christ Church à Oxford, il « avait, dit-on, une franchise de langage frôlant l'impolitesse ». Et une largesse frôlant la bêtise. Mais, grâce aux dieux, à Chiron et Pégase, en 1867, alors qu’il était au bord de la ruine financière, son cheval Cortolvin, contre toute attente, remporta le grand National. Outre des gains substantiels, il prit quelques 16 000 £ aux bookmakers, rétablissant ainsi sa fortune.



Ici, il y a gâchis
Léon de Berteux qui était– on l’a vu – veneur, fut également turfiste heureux. Etre le beau-frère du comte Fernand Foy, le fondateur du haras de Barbeville aidait sans doute la chance, néanmoins, avec  Cambyse, il gagna tout de même, en casaque verte et toque rouge, deux prix de renom, le Prix d’Ispahan et le Prix de la Neva, futur… Prix Berteux. Étrangement, Bisetzky décida de représenter ce sportsman accompli, le cigare à la bouche, revêtu des atours chatoyants du faisan, debout devant un piano, un paquet de cartes à jouer épars sur une table proche, des bouteilles de champagne au frais et à ses pieds. On distingue bien en arrière-plan du dessin des chevaux de courses lancés au plein galop, mais pour Bisetzky, ici, il y a visiblement gâchis. Il écrit : « M. de Berteux est un excellent musicien ; assis devant un piano, il charme ses auditeurs, et, si, au lieu d’être un homme du monde, indépendant par sa fortune, il était un artiste lancé dans les concerts, il aurait une réputation distinguée. » Voilà qui est dit. La nostalgie musicale prend de temps à autres notre trublion de gare qui croque alors ses amis artistes, Henri Fritsch, gros nounours moustachu, professeur de piano de Senlis ou  Thomas Couture, cet autre Senlisien que la Décadence des Romains avait rendu célèbre.


Du rail à la fibre
Ces douze portraits-charges vaudraient que l’on s’y arrête bien plus longtemps que nous venons de le faire. Las ! Le XXIe siècle n’est pas le bon siècle pour s’y complaire : du rail, nous sommes passés à la fibre et la vitesse, de débonnaire, elle a viré éclair. Et dire qu’en haut de chacune de ces caricatures, des armoiries fantaisistes attendent qu’on les détaille. Elles sont piquantes. N’en citons qu’une avant de vous laisser repartir vaquer à vos occupations.
Ce sont celles du comte de Berteux. Le blason familial devrait être écartelé, aux 1 et 4 coupé-denché de gueules sur argent ; aux 2 et 3 d'argent, au chevron d'azur, accompagné de trois lis au naturel, tigés et feuillés de sinople, flanqué à l’occasion de deux lions qui le soutiennent. Or, Bisetzky a renvoyé les lions dans leur savane, les remplaçant par deux lièvres, l’un chasseur à tir, l’autre chasseur à courre qui, parfaitement irrévérencieux, tapent le carton sur l’assise du blason. En dessous, une devise que Bisetzky  a librement interprétée. Le célèbre « fortes fortuna juvat » - « la fortune sourit aux audacieux » - est devenue « la fortune sourit aux joueurs »… « La fortune sourit aux joueurs » ! Nous dirions même plus, en refermant l’album,  « la fortune sourit aux joueurs de flûte traversière ».

le centaure Lagrange, un de ceux dont nous n'avons pas eu la place de parler!


L'ALBUM QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE:

Antoine Bisetzky
Album-comique – Les Charges-Portraits par Bisetzky. Reproduction d’aquarelle avec notices.
Chantilly, chez  M. Bisetzky. 1ère année. 1866
In-folio, élégante percaline rouge, plats frappés en  leur centre  des armes du marquis de Vatimesnil.
Rarissime album de caricatures bien complet des 12 portraits-charges coloriées à la main par le foisonnant Bisetzky dont la carrière fut éclair. Bel état de conservation. Ne manque à l’ensemble que deux notices.
Un seul autre exemplaire, très incomplet,  est référencé dans les bibliothèques. Il ne comprend que 9 planches et une seule notice. A noter les coloris différents qui confortent dans l’idée que  chaque album a reçu des soins particuliers. L’ordre des planches n’est pas tout à fait établi. Si l’on se réfère au Figaro
du 24 février 1867, la planche Hédouville doit être placée en quatrième position. « L'album comique du monde sportif (est-ce bien le mot?) entrepris par le fin crayon de M. Bizetsky, continue son succès. Il vient de publier un M. de Hédouville, en héron, qui est fort réussi.»
  infos et commande: villabrowna[at]free.fr