lundi 5 janvier 2015

CRAFTY, OBSERVATEUR PUBLIC N° 1

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on fait connaissance avec l’observateur public n°1, on se charcute l’œil gauche, on assiste à la naissance de la bande dessinée, on chasse à courre le chien monté sur bicyclette, on fonce dans le tas à bord de son automobile)

Paris-Sportif, exploits et bobos!
L’épatant de prendre un moment pour observer d’un regard neuf ses vieux amis, c’est qu’on s’aperçoit à tous les coups qu’on ne les connait pas aussi bien qu’on le voudrait. On les aime, on les côtoie souvent, on peut en brosser un portrait saillant et amicalement subjectif mais dans le fond du fond on n’en fait jamais le tour. C’est pareil avec les vieux amis de papier, en tête desquels Crafty. Crafty s’appelait à la ville Victor Géruzez et depuis la nuit des temps j’oscillais à prononcer son nom [Gérusése] ou [Gérusé]. La découverte du pourquoi du comment de ce pseudonyme, soudain, tranche en faveur de [Gérusé], autrement écrit « J’ai rusé ». Crafty signifie en anglais rusé et l’astuce phonique, éminemment potache, fut avant tout une tendre manifestation de dévotion familiale : on dit que c’est pour ne pas incommoder son père, Eugène Géruzez, professeur au collège de France que le jeune Victor se cacha sous ce pseudonyme qui encore aujourd’hui, sonne joyeux et dynamique. Eugène, le père donc, avait écrit au détour d’une page : « dans l’écriture, la main parle ; et dans la lecture, les yeux entendent les paroles ». Que c’est joli ! Le travail de son fils Victor n’aura fait qu’enrichir la maxime paternelle que sans vergogne nous étoffons en : « dans l’écriture, la main parle ;  dans le dessin, elle se tait et observe et dans la lecture, les yeux entendent les paroles ».


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).  

Crafty, profil monocle
Car Crafty c’est l’observateur public n° 1. Ses vignettes foisonnantes qui nous font rire, sont avant tout, il ne faut pas l’oublier un témoignage fidèle d’un Paris qui essuie les plâtres haussmanniens, de la campagne colonisée par les citadins, et parfois des récits de ses amis, au nombre desquels Les Chats de Champfleury (1870), les Enfants d’Alphonse Daudet (1873) et les Chasseurs de Gyp (1888). Mais qu’elle que soit l’univers qu’il sonde, c’est toujours son alter ego qu’il reluque, à travers ses occupations sportives ou galantes, ses animaux familiers et sa « plus belle conquête », le cheval.

Témoin d’une modernité naissante, Crafty s’est fait le chevalier raillant des anglo-concepts de snob et de high-life que Sem son suiveur cantonnera dans les allées des acacias et des poteaux. Crafty les traque lui dans tous les tracas journaliers. Alfred Delvau en 1867 définit le snob comme un « fat, ridicule, vaniteux ». En cette même année, Crafty publie le Snob à Paris, qui fréquente les hippodromes, le pesage de Chantilly, les allées fashionable du bois de Boulogne, les Champs-Elysées et le Tir aux pigeons. On aurait du mal à les y retrouver aujourd’hui, chassés du rond-point par un marché de Noël vain et forain, du bois de Boulogne par le goudron et les hétaïres déclassé(e)s, des hippodromes par les stades omnisports et municipaux sortis de terre au centre des pistes.

Les lettres découpées des Albums
Et si ses fameux quatre Albums Crafty, fins recueils brochés de 45 pages chacun, sont intitulés Les chiens, Les chevaux, Croquis parisiens et Quadrupèdes et bipèdes, qu’on ne s’y méprenne pas. Bourrés d’animaux à quatre pattes plus drôles et vivants les uns que les autres, les vignettes qui se succèdent raillent d’abord les bipèdes. On y est téléportés dans un Paris bruissant du feuillage des arbres des allées cavalières, résonnant du concert tapageur des sabots ferrés et des roues de bois cerclées de fer, peuplé d’une cour des miracles canine trottinant et aboyant à qui mieux mieux. Car les chiens selon le cœur de Crafty ne sont pas précisément des chiens à sa mémère ni des bêtes de concours. Certes, il y a quelques images hilarantes de concours canins, quelques toutous de salon délurés à l’image de celui imaginé par Cecil Aldin qui vient léchouiller amicalement le visage de son élégante maitresse après avoir consciencieusement vaqué à sa promenade truffe et langue à ras du sol.

Joies du cyclisme répertoriées par Crafty
Mais le type favori de Crafty, c’est le bâtard des rues, mal bâti, souvent court sur pattes, nerveux, la truffe au vent. Paris regorge à son époque de chiens errants, se fichant des passages cloutés – et pour cause…ils n’existent pas -, causant des accidents, levant la patte devant les douairières, aboyant à qui mieux mieux contre ceux qui pénètrent dans leur pré carré, au premier chef desquels, les cyclistes et les automobilistes avant-gardistes ! Ce flot que bientôt le préfet de la ville et la SPA naissante, chacun à leur manière, tenteront d’endiguer, sert de virgule, de point d’exclamation, de parenthèses à tous les ouvrages de Crafty. Dans Paris-sportif, ils sont partie prenante de la vie mouvementée des cyclistes, courant la langue pendante à leurs côtés, quand ils ne sont pas en train de les faire zigzaguer dangereusement ou de leur mordre les mollets, ce qui explique « que les journaux vélocipèdiques enregistrent à leur quatrième page, avec dessins à l’appui, toute une collection de revolvers spéciaux, avec cartouches à plomb, spécialement recommandés pour leur efficacité contre les chiens » ! Pas étonnant qu’au tournant du siècle Léautaud en ait recueilli à tour de bras des cabots, qui dut déménager à Fontenay-aux-Roses en 1911, son logis parisien n’ayant pas les dimensions d’une arche de à la hauteur de ses meutes de chiens et de chats.

Crafty à cheval
Les souvenirs de ses contemporains et des membres de sa famille ne recèlent aucun nom de chien que Crafty aurait idolâtré. Pour être franc, on peine à trouver des éléments biographiques basiques le concernant. Portraits et autoportraits se battent en duel et grâce aux dieux, quelques reliques familiales nous permettent tout de même de mettre un visage sur le pseudonyme. Le monocle et les moustaches de rigueur aident du coup considérablement à le traquer dans ses vignettes. Mais on sait avec certitude que Crafty (1840 – 1906) montait fort bien à cheval et qu’il était très lié avec Gyp la stakhanoviste de la littérature alimentaire dont le fond de jardin de Neuilly-sur-Seine faisait office de cimetière canin privé. C’est la petite fille de Crafty qui en rappelle la destination, racontant que sa mère continua fidèlement à aller aux dimanches de la vieille amie de son père, ce qui en passant barbait prodigieusement la donzelle.

Paul et Victor Géruzez chez Rothschild
La légende familiale raconte aussi que le jour de ses sept ans, l’âge de raison n’est-il pas ?, le petit Victor reçut en cadeau une paire de ciseaux affûtée. Puis on passa à table. Son grand frère, Paul, y parla de l’œil de verre d’un de ses amis qu’il déposait bien en évidence quand il sortait de chez lui en rappelant à son domestique que « son œil le surveillait »… Eclat de rire des grandes personnes. Victor tout ouïe. Au moment de monter se coucher, il demande à sa nourrice si tout le monde a un œil de verre. La dame hausse les épaules. Quelles idées peuvent traverser l’esprit de ces petits drôles quand même ! En chemise de nuit, à la lueur de la bougie, Victor veut vérifier par lui-même, s’enfonce ses jolis ciseaux tout neufs dans l’œil gauche, y fouraille un peu avant d’appeler à l’aide. L’œil est bien abimé et un monocle viendra plus tard le protéger. Pour ce qui est de l’œil amoché, il n’y a pas de doute, d’autant qu’un XXX de chemin de fer paracheva le travail en le rendant tout à fait borgne … Pour ce qui est de l’anecdote, on tique un peu. Il faudra accepter que Paul, né en 1831, ait mené à 16 ans tout juste une vie de jeune homme indépendant, fréquentant des célibataires borgnes et spirituels. Quoiqu’il en soit et comme c’est un bon garçon, Victor ne pensera jamais à blâmer Paul à l’origine de cette expérience digne de la Sophie des Malheurs. Il illustrera même deux textes de son ainé, A pied, à cheval et en voiture en 1895 et le délicieux petit volume édité par le nom moins délicieux grand éditeur Rothschild en 1898, Le cheval de chasse en France. Ce volume in-12 est entre nos mains, douce percaline ardoise, aux tranches rouge. Sur la couverture, tout un programme estampé aux ors. Dans le bas, cavaliers en
Possible portrait équestre du marquis de Chambray
bottes noires devisent à pied ou au pas de leur cheval. En entourage, selle et tapis, fouets et chambrière, étrille et brosse, harnachement; en haut, au centre, une tête de cheval tout en crin. Un chat tente de s’immiscer dans la composition, mais un chien l’accule dans un coin le contraignant à faire le gros dos. Le texte, vade-mecum des plus sérieux est égayé de quelques anecdotes piquantes et des nombreuses illustrations dans le texte. Au détour d’une d’entre elles, on voit passer au galop le portrait craché du marquis de Chambray, barbe au vent, trompe en main, l’air gaillard.




Crafty, dessin original.
les quatre dessins ci-desous
Crafty dessinait ses vignettes sur du papier parfois cartonné, souvent ordinaire. Il ne se prenait visiblement pas au sérieux, comme veut la légende familiale. Pourtant, en observant les quelques dessins originaux ici réunis pour notre plaisir, on reconnait le trait sûr d’encre de chine, le sens de la mise en page, le goût du détail qui résume l’idée et fera sourire. Un monocle qui saute, des poules qui d’égaillent, une casquette qu’on mitraille, un clope qu’on allume et tout est dit.



Crafty, comme bien d’autres commença sa carrière en donnant ses dessins aux journaux la Lune et à l’Eclipse « dans des conditions pourtant bien ingrates : le voisinage de Gill, et le placement à la quatrième page ». Les jeunes dessinateurs étaient condamnés à accrocher le regard au premier coup d’œil. Condamnation dont se satisfit ma foi avec facilité Crafty. On lui reconnait un style. Ses collaborations au Journal amusant, à La Vie parisienne, Graphic, L’Esprit follet, et Le Journal pour rire lui permettent de pousser les lourdes portes éditoriales. En effet, ses dessins parurent aussi au Centaure, la célèbre revue de campagne créée par Léon Crémière, le photographe virtuose des chiens impériaux, qui publia les deux premiers recueils du jeune artiste, Snob à
Un drame sous un parapluie
Paris et Snob à l'exposition. Il met en place sans y toucher les bases de la bande dessinée. Bien que ce soit Caran d’Ache qui lui donnera ses premières lettres de noblesse, Antoine Sauverd, affirme que la première histoire muette parue en France est à n’en pas douter de Crafty. Elle est légendée « Un drame sous un parapluie. Dessins sans légendes » et paraît dans le numéro 87 de La Lune, le 3 novembre 1867. Et si Gabrielle Rousseau, sa petite-fille nous dit qu’« il est difficile de dire si [son] grand-père a été réellement célèbre. […] En tous cas, cela ne semble pas avoir été son objectif », il est pourtant le précurseur d’un art qui fait florès aujourd’hui. Victor Géruzez aura donc été à la bande dessinée, ce que Louis Lumière fut au cinématographe, Charles Cros au phonographe, Boby Lapointe au système binaire, ce qu’on appelle communément un pionnier. Ne mérite-t-on pas la célébrité pour cela ?

Mais Charlie, mais Boby, mais Crafty, ont préféré rimer, chanter et crayonner. Fi de la célébrité qui embrigade et fossilise. Un Coffret de santal, L’Aragon et la Castille et Paris-sportif valent toutes les médailles et colifichets. 



Ces croquis du Paris-sportif sont une fois encore un témoignage précis et drôle des « exercices en plein air, tel que courses de chevaux, canotage, chasse à courre, tir, pêche, tir à l’arc, gymnastique, escrime, etc. » agrémentés « d’une pointe de danger » sans quoi le sport ne serait qu’un jeu… à l’exemple du jeu de billes. Pour Crafty, « pas de sport inoffensif » mais des jeux dangereux ! Et selon un plan très personnel, mêlant texte et illustration, il s’attarde sur la natation qui
"un romain vêtu d’un sabre"
systématiquement met l’homme en position frisant le ridicule. Il passe en revue les cocasseries et les bobos inhérents à la boxe, la danse, les jeux de balle, le cyclisme, « l’automobilisme », et bien entendu les sports équestres dont le polo et le coaching, ce dernier sport ayant droit à deux chapitres. L’un deux est particulièrement visuel : on pourrait refaire…en velib’, le parcours de cette leçon de guides de l’extrême en suivant le dédale parisien emprunté! Il est entre autres question de la « fontaine de la rue Saint-Dominique, monument fort laid, carré sur lequel un romain vêtu d’un sabre cause avec une Romaine beaucoup plus décemment habillée », un des « spots » les plus difficiles à franchir en attelage. Ce parcours ad angusta per angusta fut élaboré par Howlett, le plus parisien des cochers anglais que Crafty fréquenta de maitre à élève lors de ses fameuses leçons et sans doute de voisin à voisin aux alentours de la rue des belles feuilles dans le « village » de Passy puisque que Howlett dès 1894 s’installa au 24 de la rue tandis que Crafty habitait au 24 de la rue Mérimée qui prend sa source un peu plus haut dans cette même artère.
 

envoi pirouette de Crafty à France
Étonnamment, cet album illustré d’innombrables et réjouissantes vignettes catastrophe appartint à Anatole France. Il fut vendu à Drouot en mai 1981 lors de la dispersion de sa bibliothèque de sa propriété de La Bechellerie, bibliothèque que l’auteur avait installée dans la chapelle au début de la première guerre. Un impertinent envoi de Crafty barre la page de garde : « À monsieur Anatole France, Crafty très troublé de l’audace qui le pousse à lui faire part de son élucubration. Xbre 95». Les deux hommes se connaissaient pour avoir, en 1894, collaboré, France pour le texte, Crafty pour les dessins à un article sur la fête du cheval instituée par le marquis de Mornay, événement annuel auquel « on [allait] parce qu’on s’y [amusait] ». Dans cet article, badin, paru dans les Annales politiques et littéraires, France reconnait qu’ «il n’y a pas besoin d’être sportsman pour y prendre plaisir. Moi qui vous parle, je m’y plais tout comme un autre, et pourtant je ne m’entends pas le moins du monde en équitation. Les chevaux, à l’occasion, sont les premiers à s’en apercevoir. » Il en va de même dans le Paris-sportif de Crafty. Pas besoin d’être un virtuose de la balle, de la nage papillon, pas de nécessité de tenir correctement ses rênes pour rigoler aux tracas et anecdotes relevés au vol par l’œil unique de Crafty. « Mais qu’est-ce qu’aurait fait ton grand-père, s’il avait eu les deux yeux, » demandait régulièrement à sa petite-fille la tante Suzanne !   © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral


LES LIVRES ET LES DESSINS  QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:  

Crafty, [Gérusez, Victor]. Paris-Sportif. Anciens et Nouveaux Sports. Texte et dessins par Crafty.
Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1896. [2], faux-titre, titre, dédicace, 322, [2] pp.
In-4, demi-basane bleue à coins légèrement passée, couvertures conservées, illustrées en couleurs vives, avec un léger manque anciennement restauré.
Envoi impertinent de Crafty « Á monsieur Anatole France, Crafty très troublé de l’audace qui le pousse à lui faire part de son élucubration. Xbre 95». Or, les deux hommes se connaissaient et avaient en 1894 collaboré, France pour le texte, Crafty pour les dessins à un article sur Le concours hippique paru dans les « Annales politiques et littéraires ».Très nombreuses illustrations en noir, in et hors texte sur le sport: sports naturels (marche, natation, boxe, lutte, danse) - sports mécaniques (balle, paume, lawn tennis, ballon, foot-ball, crocket, canotage, bicyclette) - sports qui exigent l’emploi d’animaux (coaching, polo, etc ...)

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Géruzez, Paul.  Crafty, [Gérusez, Victor].  Le cheval de chasse en France.
Paris, Rothschild, 1898. Petit in-12 carré, pleine percaline illustrée ors et noir, tranches rouge. 102, [5] pp.
Vade-mecum sérieux, à la fois théorique et pratique sur l’achat, l’entrainement et l’emploi du cheval de chasse à courre. Très nombreuses vignettes de Crafty, frère de l’auteur. Mennessier I, p. 546. Thiébaud, 459.

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Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].   
Ruade et monocle
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Encre de chine et aquarelle. 15 x 10 cm. Encadrée.
















Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].  
Rênes longues, cigarette allumée.
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E
ncre de chine.15 x14 cm. Encadrée














Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].  
Un trou dans la casquette, un !
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Encre de chine. 15 x 10 cm. Encadrée.




















Dessin original
Crafty, [Gérusez, Victor].
 Chaud devant ! 
                         Encre de chine. 31 x 13 cm. Encadrée.













Bibliographie

Crafty: le XIXe siècle à la loupe: exposition, Chatou, Musée Fournaise, du 11 janvier au 28 mai 1995

Eugène Géruzez, Mélanges et pensées, 1866.

Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme, 2008.

L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1954.

Arsène Alexandre, L’art du rire et de la caricature, 1892.

Thierry Groensteen, Sans paroles.  http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article516, 2013.

André Guyaux Baudelaire: un demi-siècle de lecture des Fleurs du mal, 1855-1905, 2007.

mardi 30 septembre 2014

NICHOLSON,LESS COLOUR IS MORE BLACK


JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on se vautre dans le noir, on fête le plein air, on côtoie des bad boys, une comtesse sanglante, on se rêve analphabète )

L’œil formé enfant aux images anglaises de colportage de la première moitié du XIXe s., aux lignes simplifiées, aux noirs et blancs tranchés, l’œil transformé par les essais de quelques-uns de ses camarades nabisants de l’Académie Julian qu’il fréquenta brièvement de l’hiver 1891 au printemps 1892 et par la découverte de Manet, William Nicholson fut le prince du noir de la décennie 1890.
Comme son ainé de sept ans Felix Vallotton, il ne jura que par la xylographie en cette toute fin de siècle, comme lui – coïncidence étrange - à partir de 1900, il délaissa la gravure monochrome pour la peinture. Comme lui il avait atteint une maitrise remarquable de son art de graveur. Mais si Vallotton avait su maitriser le noir d’ombre, le noir de mouvement - les noirs domestiqués par leurs illustres prédécesseurs-, Nicholson, lui, sut dompter le noir sauvage que Victor Hugo rencontra quelquefois au détour de ses dessins à l’encre et que nous, pauvres mortels, ne connaissons que sous la forme du pâté. La période du noir chez Nicholson est courte, 1892-1900, elle-même traversée par la parenthèse "J. et W. Beggarstaff ". Sous ce pseudonyme fraternel, avec son beau-frère James Pryde, il compose des affiches d'une grande simplification où l’on retrouve le gout des aplats et l’emploi d’une palette réduite d’un Toulouse-Lautrec, affiches qui ouvrirent la voie aux futurs maitres affichistes.  
C’est l’année-apogée 1898 qui présentement nous intéresse, avec la triple parution de London types, An Almanac of Twelfe Sports, sur des poèmes de Kipling, et surtout de An Alphabet, la première de cette suite de portfolios.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

William Nicholson s’attaque donc à un abécédaire mais on ne peut pas dire que ce soit un ABC pour petits enfants, bien qu’il était envisagé comme tel par l’éditeur Heinemann. Plus tard, oui, dans les années 20, peut-être pour conjurer le malheur, sa femme et l’un de ses fils étant morts en 1918, l’une de la grippe espagnole, l’autre des désastres de la guerre, il illustrera des livres véritablement pour les petits : The Velveteen Rabbit (1922), Clever Bill (1926) ou The Pirate Twins (1929).  
Mais cet abécédaire-là, on hésite à le mettre entre les petites mains. D’abord il est très grand, 31 x 25 cm, et puis les images choisies ressemblent à des bons points pour grandes personnes. Un seul enfant y figure, un Urchin, maigre gamin des rues, l’œil rond interrogatif …
Mais commençons par le commencement, par la lettre A. On y découvre l’auteur, assis à même le sol, dans un autoportrait manifeste. Greg Harris voit et il a raison, dans la forme pyramidale du corps, l’ébauche d’un A. les bottines et la main de l’artiste ne sont pas loin de chiffonner la planche du P tandis que le D est posé négligemment contre un mur qui n’a de concret que l’obscurité dans lequel il disparait. La mâchoire de Nicholson est contractée. La légende A was an Artist est terriblement définitive : on a l’impression de lire l’épitaphe d’un homme mort ou tout du moins d’un artiste fini. La lettre B est la suite du message que le graveur veut faire passer. Son beau-frère, son ami, son frère en art, James Pryde y est représenté comme un Beggar, un mendiant.
On sait que Nicholson abandonna au tournant du siècle la gravure et l’affiche pour le portrait mondain et la peinture chatoyante, en grande partie pour pouvoir entretenir sa femme et ses enfants, trois sur quatre étant nés alors, on sait que l’expérience Beggarstaff ne fut pas florissante,
mais on peut se demander si le jeune homme ne grave pas plutôt ici une profession de foi artistique. Les regards des deux beaux-frères semblent intérieurs. Entrés en eux-mêmes, détachés des biens matériels, ils donnent tout à leur art. L’éditeur Heinemann ne s’y trompa pas. C’est sur la seule présentation du A et du D is a Dandy qu’il signa en novembre 1896 un contrat à Nicholson pour un alphabet entier.

A was an Artist, B for Beggar ... Il nous reste à parcourir les autres lettres de l’alphabet, figurées chacune par un personnage unique, présenté sur fond terreux et captif d’un épais bord noir. Quelques femmes s’y collent, une comtesse, une marchande de fleur, une Lady, une fille de ferme, une serveuse.
deux comtesses sanglantes. Celle de la fin du 16ème s. Celle de la fin du 19ème s.
Nous les avons énumérées dans l’ordre alphabétique, Countess, Flower girl, Lady, Milkmaid, Waitress. Cet ordre alphabétique ne nous satisfait pas. On voudrait créer un nouvel ordre qui irait d’extérieur à intérieur. Cela nécessite une explication: plus elles vivent en plein air, plus les filles de Nicholson pètent la forme et il n’y a qu’à comparer les deux plus jeunes pour s’en persuader. L’aspect recroquevillé de la jeune fille de bonne famille ne fait pas le poids face à la fille de ferme aux lèvres carmin. L’une est gantée et tient une petite badine, l’autre bras nus, porte un pot de lait. Les tâches de rouge sont aussi significatives. Absente de la Lady, elles ne sont qu’apprêt chez la comtesse, fard factice et doublure d’habit. Chez les filles du peuple, elles sont bonne mine, lèvres gourmandes, justaucorps joyeux, fleurs et pommes d’api ! A y regarder de près, on s’aperçoit que la comtesse a aussi les mains rougies, presque sanglantes… Sa toilette est désuète couronnée par une collerette haute… Nicholson aurait-il eu vent de l’histoire d’
Elizabeth Báthory, la comtesse sanglante qui à la fin du XVIe siècle, en Transylvanie, aurait saigné nombre de jeunes filles des alentours? 


Chez les messieurs, on retrouve cette confrontation sociale dans le choix des caractères, entre gentlemen et
bad boys, avec un penchant certain pour les garçons louches. Le Ostler, -valet d’écurie - un brin de paille à la bouche, accoudé sur son genou, la main négligemment dans la poche et le Robber, le Voleur, mains liées dans le dos, entravé par un long bout de bois, la botte retournée de pirate, un foulard noué sur la tête qui ajoute à sa dégaine de flibustier, se retournant avec difficulté, nous regardent dans les yeux. Ils sont tous les deux mal rasés. Le Villain, caché à moitié sous un chapeau mou informe, emmitouflé dans un gigantesque manteau noir, mains dans le dos invisibles, laisse malgré lui dépasser un bout infime de nerf de bœuf. Son visage défait manque de dents mais il ne faut pas en déduire que c’est un pauvre hère inoffensif : des jambes agiles que le
manteau ne cachent pas tout à fait sont assez écartées pour permettre un geste ample ou une fuite rapide. Il attend sa proie. Si Nicholson ne répugne pas à brosser le portrait des mauvais garçons, il le fait sans concession, sans romantisme, mais met à leur service son noir indompté, inattendu. Deux planches furent d’ailleurs refusées, le E for Executioner et le T for Topers. Bourreau et soiffards furent considérés trop rugueux pour le regard des enfants, à qui originellement l’édition lithographiée de l’alphabet était destinée. Il faut dire que le bourreau, tête nue sur son estrade tient sa hache comme un de ses camarades de jeu tiendrait le levier de la trappe du gibet, pléonasme visuel des plus anxiogènes. Ça fait beaucoup pour un seul homme ! Ces deux planches furent gardées dans les rares exemplaires du tirage limité xylographié et destiné aux grandes personnes bibliophiles.
Outre l’étonnant panel des personnages choisi, c’est l’opposition « intérieur – plein air » qui semble soutenir tout l’ABC. S’il n’y a pas de scènes d’intérieur à proprement dit, il y a ceux qui en sont normalement les acteurs. C’est au lecteur de recréer mentalement les demeures et les pièces fréquentées, dans un genre de Cluedo sans tapis de jeu, ou apparaitraient les uns après les autres, le colonel Moutarde, Mademoiselle Rose,Madame Pervenche, the Earl, the Dandy, the Publican, the Quaker, teh Trumpeter.
Le plein air, on l’a déjà vu, a toute la bienveillance de Nicholson. On a parlé de la fraicheur des jeunes femmes qui y circule. On tombera sous le charme de ses autres disciples, le Huntsman, le Jockey, et le sportsman pour ne citer que ceux qui sentent bon le cheval. Quant au Keeper qui se fiche comme d’un guigne qu’on l’observe, il nous tourne quasiment le dos, la crosse du fusil fichée en terre, attentif seulement aux mouvements, odeurs et bruits de la campagne que l’entoure. C’est son chien, assis à ses côtés qui nous fixe, ou plus précisément nous snobe. Sa tête haute nous fait face, mais il semble lentement cligner des yeux comme dans l’intention de nous dire : « Eh oui, nous, en pleine campagne, nous sommes heureux ; vous, derrière l’image n’avez rien compris ». Une large tache ombre son œil gauche. Elle descend jusqu’à la babine et fait ami-ami avec l’oreille noire. Un peu plus bas la noirceur du poil s’entremêle avec les zones d’ombres ; on ne s’y retrouve plus mais on trouve ça malgré tout superbe.
Nicholson réitère à l’envi ce mariage contre nature entre réalité de la forme et irréalité de l’ombre, joue avec l’encre typographique sauvage. Un grand aplat tient le centre du S is a Sporstman qu’on croit tout d’abord être l’ombre du paletot du personnage. Mais en restant un instant de plus devant la planche on comprend soudain que c’est le dossier d’une chaise que ce noir figure. Le Sporstman assis à califourchon prend la pose confortable du gentleman et que Cecil Aldin, tout en couleurs, mettra en vedette dans son travail. Dans d’autres planches, le noir coupe l’image en deux morceaux, créant un paysage d’arrière-plan qui ne dit pas son nom. Chez le Quaker et le Publican ce sont des pans entiers de la planche qui sont envahis par le noir, figurant mur et plancher, enfermant les personnages dans des intérieurs sombres et confinés. Chez le Robber et le Yokel – le péquenaud-, la ligne affinée se cache sous l’apparence d’une poutre ou d’une longue badine qui vallonne un peu plus encore l’horizon.   
Nicholson creusait lui-même ses bois. Un article que Nicholson eut en main et qu’il mit sous les yeux de son ami Gordon Craig fou de théâtre et de gravure, résume son point de vue. dans celui-ci, Odilon Redon écrivait que « Le noir est la couleur la plus essentielle...il faut la respecter. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette et du prisme »...  Nicholson comprit la leçon des maitres du noir qui le précédèrent, parfois de seulement quelques années, mais l’oublia pour mieux la transcender. Les grandes masses monochromes noir et brun terreux rythment chaque planche, mais quelques touches de couleurs, rouge, kaki, chocolat se fondent également dans l’image faisant souvent office d’anecdote. « L’opposition des blancs et des noirs tachés de rouges et de bleus, [c’est] tout le secret d'art de M. Nicholson […] un Anglais de pure race, n'ayant pas encore atteint la trentaine! » résuma parfaitement Octave Uzanne.
On aura compris l’attachement de Nicholson pour le monde de la campagne, on aura aussi compris que cet
alphabet fut pour lui la possibilité de rendre hommage à la gravure et à ceux qui la font exister. Le choix même d’un ABC est symbolique. Les lettres de l’alphabet, premières touches de l’édition moderne, naissance de l’imprimerie. L’inspiration de l’artiste est représentée par les personnages gravés et par la première planche métaphorique. Le E for Executioner, refusé par Heinemann pour sa dureté le fut également, on le dit, parce que Nicholson lui avait donné les trait d’un critique d’art de l’époque…Le X met en scène l’artisan, le xylographe, la couverture la propagation de la gravure, œuvre multiple par essence. En effet, on y voit un colporteur donnant de la voix, brandissant une des gravures de l’album, avec autour du cou une boite de colportage sur les bords de laquelle sont pincées quelques-unes des planches de l’ABC de Nicholson.
Est-ce à dire que Nicholson voulait que son travail soit disséminé à la planche comme on le voit beaucoup aujourd’hui où ses albums, cassés, se retrouve désunis et vendu en morceaux. L’unité complexe de l’ensemble tend à prouver que non. La joie que nous procure aujourd’hui le feuilletage de cet exemplaire complet le confirme. Certains ont vu dans la gravure de Nicholson le sommet de son art. Et bien que sa production picturale du XXème s. plait infiniment, même si sa production mondaine qui ne peut être passée sous silence est si proche de celle de Bonnard et à son instar si réussie, il faut reconnaitre que Nicholson fut d’abord un graveur de génie. Le titre sur couverture de son ABC se lit AnAlphabet. Analphabète ? Eh bien oui. On regretterait presque, pour une fois, de savoir lire.  © villa browna / Valentine del Moral


LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie: 

William Nicholson. An Alphabet
London, Heinemann, 1898.
In-4, cartonnage éditeur lithographié en noir et rouge, dos toilé.  Rares frottements. Quelques taches d’eau très pales.
Titre et 26 planches lithographiés.
Première édition lithographiée après 50 exemplaires xylographiés. Bon encrage, exemplaire bien frais. Campbell, 25C. Un clic ! pour des précisions ou pour la commande de cet exemplaire.


BIBLIO

Plaquette introductive à l’exposition William Nicholson à la Royal Academy of art (Sackler Galleries) 30 October 2004 to 23 January. 2005 https://static.royalacademy.org.uk/files/nicholson-student-guide-9.pdf
Redon, Odilon Redon, À soi-même, 1913.
La Cagoule. [Octave Uzanne]. Visions de notre heure : choses et gens qui passent, notations d'art, de littérature et de vie pittoresque. Paris, H. Floury, 1899.
Schwartz, William Nicholson. New Haven, Yale university press, 2004.
The art of William Nicholson [exhibition, London, Royal academy of arts, 30 October 2004-23 January 2005] / London, Royal academy of arts, 2004 
William Nicholson, painter: paintings, woodcuts, writings, photographs / ed. by Andrew Nicholson. London, Giles de la Mare, 1996