dimanche 29 septembre 2013

Le poète Verlaine prête son éditeur, Léon Vanier, à Henri de Sta l'illustrateur.


JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on se brouille avec Verlaine, on s’amuse devant le théâtre d’ombres du Chat noir, on fume à tire-larigot).

La vie à cheval... et rien d'autre
Au commencement, les adeptes de la bohème vivaient d’amour de l’art et d’eau de vie fraiche. «La singularité de leurs existences et l’originalité de leurs œuvres»1 étaient vécues comme une fin en soi par ces artistes et écrivains francs-tireurs. Mais le XIXème siècle avançant, le mouvement, victime de son succès et du systématisme qui l'accompagne, est obligé de se forger une image de fabrique. Le cercle vicieux de cette auto-promotion littéraire passe alors par le cabaret, la revue littéraire et par le choix d’un éditeur ad hoc. Le coquetel composé de quelques heures de présence dans les cabarets subversifs à l’image du Chat noir, d’une poignée d’articles pour les revues littéraires d’avant-garde de l’acabit de Lutèce et du choix d’éditeurs frondeurs tel que Léon Vanier, reste l’assurance de toucher le tiercé gagnant dans l'ordre. Pour un poète bohème, Vanier représente l’anti-Lemerre par excellence. Travailler avec lui, c’est entrer dans la cour des décadents.
Des cabarets tels que les Hydropathes d’Emile Goudeau ou le Chat noir de Rodolphe Salis sont des rampes de lancement essentiels aux auteurs en quête de faire-valoir. Au Chat noir, on voit souvent attablés Léon Vanier et Verlaine. Ces deux là forment à ce qu’on en dit, un ménage très à part «fixe et perpétuel, qui secoue la bile» du poète : « c’est l’association et l’antagonisme de ses intérêts d’auteur avec ceux de l’éditeur Vanier. Trop de similitudes existent entre ces deux émotifs pour que n’en résulte pas la sympathie de deux êtres qui s’avouent les proies de tempéraments analogues. Cela fait qu’ils se disputent continuellement et toujours finissent par s’entendre» 2.
Pour l’heure, les deux compères, entre deux brouilles, sirotent au Chat noir une absinthe et s’esclaffent devant une représentation du théâtre d’ombres dont tout le monde raffole ici. Les silhouettes en noir, qui se découpent sur un fond éclairé, réjouissent les grands enfants que sont les pensionnaires chatnoiresques. D’autre fois, c’est avec l’illustrateur Henri de Sta que Vanier lève le coude. Sta s’est fait une spécialité de ces silhouettes en noir. Vanier en légende certaines, les édite toutes sous forme de petits albums à un franc. L’un d’entre eux, La vie à cheval, a retenu notre attention.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Avant de rentrer dans le cœur de l’album qui nous occupe, revenons si vous le voulez bien sur le phénomène de la silhouette en noir. Cette forme graphique a durablement stimulé les artistes du dernier tiers du XIXème s. A l’automne 1885, Georges Auriol et Henry Somm ont eu l’idée d’agrémenter la salle des fêtes du Chat noir d’un théâtre de marionnettes3, hommage irrévérencieux aux Guignols des très chics jardins du Luxembourg et des Tuileries. Très vite, un autre habitué du cabaret, l’immense Henri Rivière, a l’idée de balancer un grand morceau d’étoffe sur le théâtre. Il découpe vite fait quelques silhouettes en carton. S’anime alors, de derrière l’écran blanc, une paire de sergents de ville à qui le chansonnier Jules Jouy donne sur le champ la parole, en entonnant quelques couplets de sa composition4.
Vallotton, prince du noir et blanc
L’intérêt pour la silhouette, l’engouement pour le contraste du noir et blanc, les recherches esthétiques qu’elle suscite, vont occuper les artistes de l’époque. Au milieu des années 1890, c’est Valloton qui donnera ses lettres de noblesse au procédé en gravant notamment les sept lithographies de Paris intense (Joly, 1894) ou les  xylographies de Rassemblements (Uzanne, 1896).
Cela dit, depuis les années 1880, Henri de Sta (1846-1920), s’était déjà fait une spécialité de ces silhouettes en noir qu’il traitait sur le mode rigoureusement humoristique. Avec Vanier, son ami, son éditeur, son co-auteur, ils vont concocter quelques-unes des plaquettes les plus réussies de la «collection Vanier», dont cette Vie à cheval que nous feuilletons présentement. 
2 médaillons, 1 lardon
15 silhouettes s’y succèdent. Chacune d'elle est surmontée de deux petits médaillons qui à gauche et à droite présentent respectivement le cavalier et le cheval, mis en situation dans l’illustration principale.
pas peu fier avec son écuyère
La typologie qu’on y trouve est représentative d’une «classe à cheval» inédite, de ces classes sociales transversales qui n’existent que rarement dans l'organisation humaine. Moins de trente ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, rien n’apparait possible sans un cheval à portée de main. A cheval, jeunesse se passe ; on fait ses classes ; on joue les midinettes, le mignon ou le maquignon ; on part en consultation médicale ; on fait le beau, la guerre, des affaires ; on chasse, on défile, on s’affiche. Et, bien que les dessins enlevés et croquignolets de Sta (à la ville, Henry de Saint-Alary) se suffisent à eux-mêmes, les légendes de Vanier ajoute malgré tout un supplément de jubilation. Le cheval de cirque «habitué aux ovations, prend pour lui une bonne partie des bravos»; employé par la cavalerie légère, la crinière dans l’œil, «le petit cheval de Tarbes est ,[…une] bonne bête gracieuse et intelligente» ; "l’air paterne et bon enfant [du cheval de louage], encourage le potache en vacances à se servir d’éperons» ; le poney du jeune cavalier «vif comme un chamois, doux comme un mouton et frisé comme lui, […n’est ] pas plus haut qu’un gros chien».
Delton et Sta inventent la centauresse moderne
L'activité équestre parisienne est particulièrement présente dans cette galerie de portraits équestres. L’amazone ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que Delton photographie pour son Tour du Bois qui parait un an avant la plaquette potache. Le cheval de la jeune femme photographié se cabre tandis que la silhouette dessinée trotte à vive allure. L’impression tonique qui se dégage des deux compositions est accentuée par le parti pris de montrer les deux amazones côté selle découverte, telles deux centauresses des temps modernes.
Toujours selon Vanier, le «sportsman consommé», tapis de selle à carreaux, pantalon rayé, est prêt à faire le tour du lac, au trot en suspension. Une fois encore, nous nous retrouvons à Paris, à proximité de l’allée des acacias immortalisée par Sem.
Pour ce qui est des mœurs cavalières de la campagne, Sta et Vanier ont pris le parti de camper les grandes figures tutélaires rurales. Le médecin de campagne, le maquignon filochard sont croqués à l’instar du veneur qui présente un faux air du marquis de Chambray, maître cynégétique s’il en est !

figure tutélaire
Autre signe de temps irrémédiablement révolus, une grande partie des cavaliers montent et fument à la fois. En 1925, Francis de Miomandre, dans ses incontournables Fumets et fumées, commencera son chapitre sur les cigares, en lançant ce cri du cœur : « vous demandez maintenant comment il faut fumer ? tout beau monsieur ! d’abord qui êtes-vous ? croyez-vous donc qu’il soit donné à tout le monde de pouvoir fumer ? pas plus que les monocles ne vont à toutes les orbites, les cigares ne s’accordent à toute les bouches ». A regarder les trognes et les allures des fumeurs de Sta et Vanier, rien ne semble plus vrai que cette mise en garde ! L'habit ici fait le moine, ou plus justement Le tabac fait le cavalier: le lycéen joue au cador en arborant un fume-cigarette qui place sa cigarette à une lointaine encablure de ses poumons ; le gommeux galope dans un nuage de cigare ; le maquignon arbore un clope tout de guingois, sans doute roulé à la diable ; le médecin de campagne emmitouflé dans un épais pardessus à capote, tire sur une réconfortante pipe d’écume ; l’infâme bourreau de vieux cheval de fiacre a mégoté jusque dans le choix de sa ridicule pipe à eau. Et même ! Le bambin, sur qui s’ouvre la plaquette, qui de la main droite tire un petit cheval à roulettes, semble de la main gauche imiter son fumeur de père en suçotant sa petite cravache d’opérette.
cavaliers sachant fumer
Si Vanier caressait secrètement l'idée de toucher à la gloire en ayant eu le cran d’éditer Verlaine et ses potes décadents, il ne pensait surement pas donner un témoignage de première bourre en s’amusant avec Henri de Sta. Pourtant, cet album à un franc représente une source fiable, un reportage de terrain, le polaroïd d’un monde vivace et moribond à la fois.
Plus certainement Vanier ne voyait dans l’élaboration de ces petites pochades, qu’une manière de se soulager du poids des responsabilités d’éditeur anti-Lemerre qu’il était et une façon de dédramatiser les brouilles à répétition auxquelles lui et Verlaine étaient sujets. Au contraire, Verlaine y voyait, lui, pas moins que de « délicieux bouquins », légendés pour certains par un éditeur « qui [maniait] la plume très allégrement, ma foi, et [avait] écrit la plupart des légendes des amusantes plaquettes illustrées par H. de Sta ». Toujours d’après le poète, dans son magasin du quai Saint-Michel où se donnaient rendez-vous Fénéon, Huysmans, Verlaine, Moréas, Hérédia, Mallarmé et les autres, «Vanier circulait, accueillait, priait d’excuser, opinait, tançait un commis, vendait, feuilletait des manuscrits, lorgnait une gravure : très pittoresque et vivant le patron»6. Je vous avouerais que, si là, tout de suite, on m’offrait un aller et retour en 1885, je me transporterai sans hésiter d’abord dans cette arrière-boutique, puis seulement après, longtemps après, j’irai à pied, le nez au vent, les mains au fond des poches, commander une absinthe, son sucre et sa cuillère au patron de l’illustre Chat noir. © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

bibliographie:

1: Alves, Audrey. Pourchet, Maria. Les médiations de l'écrivain: Les conditions de la création littéraire.   L'Harmattan, 2011.  2: Delahaye, Ernest. Verlaine: étude biographique. Slatkine, 1919.  3 : Alves, Audrey. Pourchet, Maria. Les médiations de l'écrivain: Les conditions de la création littéraire.   L'Harmattan, 2011. 4 : Didier, Bénédicte. Petites revues et esprit bohème à la fin du XIXe (1878-1889): Panurge, Le Chat noir, La Vogue, Le Décadent, La Plume. L’Harmattan 2009. 5 : Vallotton, Flammarion, 199". 6: Les hommes d’aujourd’hui dans les Oeuvres complètes de Paul Verlaine. Vanier. 1902-1905.  

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont actuellement en vente à la librairie:

Léon Vanier. La Vie à Cheval. Illustrations de H. de Sta.

Libraire-éditeur, 1885. 15 feuillets.
In-8 carré, broché, couverture illustrée.
Henri de Sta, nom de plume d’Henry de Saint-Alary, (1846-1920) donne ici un raccourci saisissant de la vie du cheval et de son cavalier au XIXème s. Inspirés des ombres chinoises, ses dessins laissent malgré tout apparaitre les détails intérieurs aux silhouettes. Chaque caricature est flanquée en haut, de part et d’autre, des portraits en médaillon du cavalier et de sa monture. Le texte plein d’humour est du à Léon Vanier, qui n’est rien moins que… l’éditeur de Verlaine. en savoir plus ou commander l'exemplaire



Delton. Le Tour du Bois. Photogravures. J. Delton. Photographie Hippique.
Paris, 1884. [2] pp., 25 planches hors texte de photographies, [4] pp.
Grand in-8 oblong, bradel éditeur. Dos et couvertures ornés d'encadrements et de fleurons.
Préface de Jules Paton qui rend hommage à la réduction du temps de pose obtenu par Delton et qui prophétise qu’«un jour viendra, [on ne doit pas] en douter, où les collectionneurs, […] achèteront à prix d’or ce Tour du Bois, croqué sur nature, dans ce moment aristocratique de la promenade à cheval». 25 planches présentent chacune, une photogravure mesurant plus ou moins, 10,5X9,5 cm. En fin de volume, se trouve l’index des personnalités apparaissant sur les clichés de ce recueil « représentant [selon Mennessier de la Lance], toutes les célébrités hippiques d’alors, prises au passage ». Citons les Ganay en famille, la duchesse d’Uzès souriante, le maréchal de Mac Mahon... On ne peut s’empêcher de penser à Sem arpentant les mêmes allées à la même époque alors qu’il pensait à croquer ses silhouettes pour sa série des Acacias. Mennessier, I, 381. en savoir plus ou commander l'exemplaire

 

jeudi 18 juillet 2013

Remisez la game boy et le smartphone et adoptez le Tissandier

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on trimballe Gambetta en ballon, on se fait des moustaches au noir de bouchon, on allume une bougie assis sur une bouteille et on prend une leçon de pilotage avec Wright)

version bleue
Pour comprendre tout l’intérêt de ces Jeux et jouets du jeune âge, qui parurent en 1884, il faut commencer par savoir que l’album a été imaginé par deux hommes, un père et un oncle. On peut du coup s’étonner du résultat curieusement raffiné. La mise en page est recherchée, les tons aquarellés des illustrations délicats, l’ensemble en un mot, ravissant. Deux couleurs de couvertures moirées ont été choisies, le bleu et le rouge rosé. Ah ! J’en entends d’ici certains déjà crier haro sur le baudet !  Le bleu pour les garçons ! Le rose pour les filles ! Enfer et discrimination ! Les biblio-réacs à la lanterne ! Aux filles, les petites voitures , la dinette aux garçons ! On se calme, on remet son pan de chemise, on essuie le filet de bave qui perle et on écoute. Outre le fait que, oui, Hello Kitty fait rudement plaisir aux donzelles et que les Lego ne finissent pas d’emballer les minots, les auteurs ont plutôt voulu, nous semble-t-il, démontrer que les sciences amusantes étaient destinées autant à un sexe qu’à l’autre. «L’enseignement par les jeux» accompagné de l’attention et de la tendresse des grandes personnes est
version rose
selon Gaston et Albert Tissandier, la meilleure des entrées en matière à la Connaissance. A l’heure des PS Vita et des Game boy dont les écrans nécessitent la pénombre des intérieurs et alors que les enfants s’enfoncent avec délice dans les grandes vacances, la nature et les jeux d’extérieur, les travaux manuels qu’ils prônent dans leur livre arrivent à point nommé pour nous rappeler qu’on peut  survivre à l’absence d’électricité et à la perspective de longues journées ponctuées d’ennuis à mater. 

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent)

Deux frères étaient donc unis comme les  cinq doigts de la main sur terre comme au ciel. L’un, Gaston, le scientifique de la paire fut une des figures majeures de l’aérostation mondiale, l’inventeur du moteur électrique pour dirigeable et le chantre de la vulgarisation scientifique. L’autre, Albert, l’ainé, plus artiste, fut architecte et dessinateur. Les deux s’élevèrent de concert et à l’envie dans les airs propulsés toujours plus haut et plus loin par les améliorations de Gaston. Ces compagnons de voyage en ballon devaient aimer la promiscuité, puisqu’ils furent aussi collocs la plus grande partie de leur vie, au 50 de la rue de Châteaudun. Or, Gaston avait deux enfants, Hélène et Paul, nés en 1880 et 1881, neveux chéris par Albert. Ils ne sont pas encore bien grands quand parait cet album en 1884, mais c’est bien connu, la valeur n’attend pas le nombre des années, au même titre qu’il est de notoriété publique que Henri IV se mettait à quatre pattes pour jouer à dada avec ses enfants. C’est prenant exemple sur le royal papa et sur leur propre père «précurseur un peu inconscient de l’éducation par les leçons de choses» qui «avait pour ses enfants une amitié rare» que les deux frères élaborèrent leur recueil.
une poupée coquelicot, une!
Une bonne partie de ses pages s’appuie sur «la nature, dont l’étude doit précéder tout enseignement. Elle a le mérite incomparable de s’exercer au dehors, à la campagne, au grand air et de développer les forces physiques aussi bien que l’intelligence». Reconnaissons que rarement désormais on possède de cloches à melon et c'est bien dommage: elles pouvaient se transformer en d’épatants aquarium-perchoir-jardinières. Vous pouvez plus aisément aller faire cueillir à votre bambin un coquelicot. « Vous en retournez sens dessus dessous les pétales rouges, de manière à ce que la queue de la fleur (le pédoncule) soit en bas, et la tête (les étamines et le pistil) soit en haut ; un fil formera la ceinture, et une brindille de graminée fera une coiffure à plume. Voilà une petite poupée fraîche et charmante ».


jeu du centre de gravité
Vous êtes au bord de la mer ? Qu’à cela ne tienne. Jouez au jeu du centre de gravité : il suffit de s’asseoir par terre, de « passer un bâton sous les jambes et
d’attacher les mains réunies par devant. Les deux combattants se mettent en face l’un de l’autre et c’est avec leurs pieds qu’ils luttent. Il s’agit de soulever les pieds de son adversaire afin de lui faire perdre l’équilibre et de déplacer en arrière son centre de gravité ; le vaincu roule sur le dos »… et ne peut se relever sans l’aide de quelque bonne âme !




dans les airs
Être dehors, c’est aussi l’occasion d’approvisionner un herbier, de mouiller son doigt et de le lever pour
savoir d’où vient le vent ; c’est encore, on n’est pas Tissandier pour rien, réaliser des cerfs-volants et des ballons qui s’envolent sous l’action d’un petit fourneau alimenté à la paille de seigle.
Gaston et Albert n’ont en effet jamais cessé de taquiner le ballon. Ils peuvent se targuer d’être les premiers combattants aériens de l'Histoire confirmant cette réflexion anglaise fièrement reprise par Gaston(1): «Le Français est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage, est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand rôle.»  Rien de plus normal donc que lors du siège de Paris en 1870, ils aient été autorisés à mettre au point un service de renseignements et de courrier avec le reste du pays. Ils en profitèrent pour faire des relevés topographiques, pour transporter Gambetta dans leur nacelle ; Nadar fut de la partie. La poste, fine mouche, créa et factura des cartes postales spéciales dites ballons montés… Mais je m’égare.

Scrooge et crustacés
Avançons dans le temps et récupérons de nouveau l’année 1884. Hélène et Paul ont gambadé dehors et largement expérimenté les jeux du livre. Or, parfois le temps est mauvais, quotidiennement il y a le temps de la sieste ou pire, on a été convié à la table des grands. Il n'y a pas à tortiller, il faut s’occuper à l’intérieur. Pas de panique ! Gaston et Albert ont tout prévu : il y a de quoi réaliser des théâtres d’ombres et des lanternes magiques qui font un peu peur et beaucoup rire. Un pince de homard  traine sur la nappe? On la transforme en un terrible Scrooge. Une feuille de papier volète? On la saisit, on y marque 5 points au hasard, « un point donnant la place de la tête, et les quatre autres points les pieds et les mains ». Le papier, ça se découpe aussi, ça se plie, les cartes à jouer également, même si rien n’est plus spectaculaire et satisfaisant que de réussir un château de cartes babélien! Ca vaut bien une paire de moustaches au noir de bouchon, non !


papier et cartes à jouer
Mais ce que préfèrent les deux frères, c’est de jouer avec le feu ! Outre les
lanternes magiques, les citrouilles lumineuses, les lanternes vénitiennes, ils apprennent à faire des feux de Bengale rouge ou vert, des serpents de pharaon qui, lorsqu’ils sont allumés, « se boursouflent, s’allongent et déroulent leurs replis tortueux à la façon d’un reptile ». Si les illustrations pétillantes se trouvent bien dans le corps de l’album destiné aux petits lecteurs, les secrets de fabrication sont cachés dans l’introduction réservée aux grandes personnes. Papier. Crayon. Prenez note : munissez vous de nitrate acide de mercure, de sulfocyanure de potassium, faites-en un précipité que vous filtrerez, vous y adjoindrez de l’eau gommée additionnée de nitrate de potasse. Rien que ça ! Cela va sans dire que «les substances qui servent à préparer le serpent de pharaon sont vénéneuses. La préparation que nous indiquons ne saurait être faite que par des grandes personnes». Pardi titi ! Vous préférerez sans doute et on ne vous en blamera pas, vous rabattre sur le très amusant «allume une bougie assis sur une bouteille» : comme le nom du jeu l’indique, assis sur une bouteille posée à plat, les jambes étendues et croisées, vous devrez allumer une bougie à l’aide d’une seconde, celle-là allumée que vous tiendrez dans l’autre main. Essayez, c’est pas de la tarte.
une bouteille et deux bougies
C'est bon de rigoler, mais il n'est que temps de se demander si les présupposés des frères Tissandier ont porté leurs fruits. Cela avait, on l'a vu, fonctionné à merveille sur Gaston et Albert, dont le père, c’est eux qui le disent – quel hommage – « ne vivait que pour eux et par eux, et excellait à leur donner, en toute occasion, des notions utiles sous une forme attrayante, souvent amusante ». Il faut croire que ce brave homme avait eu lui-même un grand- père du même acabit et que le goût pour la botanique fut reçu également en partage de l'aïeul, le célèbre botaniste Charles-Louis Lhéritier de Brutelle, dont l’herbier et les idées survécurent à la révolution. Mais qu’en fut-il des enfants de Gaston ? D’Hélène, on ne sait quasiment rien. Mais de Paul, le petit garçon de trois ans à qui est dédié à moitié ce délicieux album, on en connait des tonnes. Il s’est pleinement nourri des leçons de choses sur mesure et a largement développé le penchant familial pour les sciences et les airs. En un mot, il a su profiter de cette
Gaston et Albert

attention tutélaire qui se poursuivit longtemps après la rédaction de cet album de toute beauté, comme en témoigne Albert : «le soir, dans ce même salon de travail, Gaston Tissandier, en même temps qu’il pensait à La Nature [revue qu’il avait fondée], s’entourait de ses deux enfants et s’occupait à les faire travailler. Il reportait sur eux tout l’amour qu’il avait eu pour sa jeune et gracieuse femme, morte à 30 ans à peine [en 1892, alors que ses enfants avaient  12 et 11 ans]».
Paul, pour faire court, fut l’un des trois premiers pilotes français, avec le comte de Lambert et le capitaine Lucas-Girardville à avoir eu comme professeur le légendaire Wilbur Wright. Le 4 février 1909, à 16 h 55, il reçut sa première leçon et atterrit au bout de 3 mn. Le 24 février 1909, il effectuait son premier vol solo. On lui octroya le brevet de pilote n°10 bis. Le rejeton Tissandier incarnait «parfaitement le modèle du sportman des années 1900 : aéronaute, amateur d’escalade, de chasse à l’isard et de
Paul
ski »(2). Tout ce qu’on aime. Suivez-le guide messieurs! Ça ne fait pas mal. Posez votre smartphone, cadenassez votre scooter trois roues, mettez-vous pieds nus ( oui, oui, l’herbe, c’est frais et ça chatouille), remontez vos bras de chemise et le bas de vos pantalons et empoignez filets à papillons, arc et sarbacane faits maison. Vos enfants vous le rendront au centuple. © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral
Vos enfants vous le rendront au centuple
 Bibliographie: 
(1) Gaston Tissandier, En ballon! Pendant le siège de Paris. Souvenirs d'un aérostier 1870-1871. 
(2) Luc Robène, L'homme à la conquête de l'air: Des aristocrates éclairés aux sportifs bourgeois - Tome 2: L'aventure aéronautique et sportive XIXe-XXe siècles. Editions L'Harmattan, 1 mai 1998.

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont actuellement en vente à la librairie:

Gaston et Albert TISSANDIER.
Jeux et jouets du jeune âge. Choix de récréations amusantes et instructives. Texte par Gaston Tissandier, dessins et compositions par Albert Tissandier.
 
Paris, G. Masson, [1884, daté d'après le dépôt légal.]. 48 pp.
In-4, cartonnage d'éditeur aux plats biseautés recouverts de tissu moiré sable à décor or, noir et rouge ; dos tissé de fil rouge. menus frottements d'usage.
Édition originale illustrée à toutes pages en couleurs de ce vade-mecum savoureux des jeux astucieux à proposer aux petits enfants.
Nous présentons un album bleu et un album rose, réunion rare des deux versions de ce même album. Ils sont vendus séparément.

jeudi 6 juin 2013

Sem et Proust, même combat: l'Acacia.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Sem retrousse le bas de ses pantalons, on croise les cadors du chic Karl, Boni, Rita et compagnie, on enfile le manteau de laine doublé de loutre de Proust).
Remonter dans le passé, c’est un peu comme voyager au loin. On se sent de la même planète que les indigènes que l’on croise, tout en ayant l’impression d’être étranger à leur monde, leurs us, leurs  codes. Du coup, le  Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers que Marcel Boulenger publia  en 1913 nous est particulièrement utile, à nous qui vivons à cent ans de distance des étrangers du XXème siècle. Qu’y lit-on dans ce vade-mecum ? Que quotidiennement, il faut  «faire au pas une fois ou deux  - pas plus ! – l’allée des Acacias, et rentrer au galop de cirque par l’avenue du bois»1 ! Le caricaturiste Sem avait prôné un autre usage de l’endroit. « Il se postait chaque matin dans l'allée des Acacias, dès dix heures, avec son ami Boldini. Sem avait une silhouette de jockey et ne se montrait en public que tiré à quatre épingles »2. Souvent rejoint par Helleu, ils détaillaient le monde du bois-joli qui est passé par ici - qui repassera par là (Vous vous souvenez ? un aller et retour : pas plus !). Ces matinées d’observation se verront cristallisées en 1901 dans l’Album des Acacias dont nous ouvrons la chemise cartonnée sur le haut de laquelle Sem, à l’encre noire, a écrit un envoi à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
L’allée des Acacias c’est un OVNI dans le panorama sylvicole de Paris. Après 1815, « la forêt du bois de Boulogne fut restaurée et 420 000 arbres plantés, cette opération de reboisement d'envergure réparant les saccages commis par les campements des armées alliées qui avaient coupé les arbres à un mètre du sol. Différentes variétés d’arbres furent plantées ; au côté de l’érable et du sycomore, du vernis du Japon, du tilleul et de l'orme, la préférence allait aux marronniers et aux platanes. Le baron Haussmann s'en explique dans ses Mémoires : « On doit à mon goût prononcé pour les marronniers des jardins de nos palais, l'emploi très généralisé de cette essence d'arbres dans nos plantations de tout ordre. Je m'accuse également d’avoir favorisé les platanes »3.  Le Tout-Paris ne pousse cependant pas son snobisme à entourer l’allée de toutes ses attentions pour la seule présence d’une essence inhabituelle, mais plus prosaïquement parce qu’elle est aérée et rectiligne alors que l’allée des poteaux est sinueuse. Pourtant  parfaite pour piquer un petit galop, elle ne fut de toute éternité descendue et remontée que lentement. La seule allure qui valait n’était ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic ! 
L'allée des acacias côté jardin et côté cour.carte postale
A 11 heures, un premier passage s’organise. Tandis que les curieux à pied investissent les bordures, pschutteux et élégantes se promènent croupe à croupe, mails-phaéton, cabriolets et autres landaus rivalisent. Quelques jeunes gommeux passent en coup de vent et leur font de temps à autre une queue de poisson. Puis, l’allée est désertée jusqu’aux alentours de trois heures de l’après-midi. Les cadors du chic à cheval daignent alors faire leur tour, tandis que tout le reste de l’humanité est parti vaquer à ses occupations ou plus extravagamment, est allé travailler.
Du noir et blanc dans la couleur

C’est l’heure bénie pour Sem. C’est le moment qu’il choisit de  fixer sur sa frise. Il croque un après-midi ordinaire, ni veille de  Fête des fleurs qui en juin met en émoi le bois, ni un jour de Grand prix à Longchamp qui transforme les allées en pistes de procession païenne. Sem et Roubille immortaliseront cet happening hippique en 1908 dans une frise que nous avons détaillée dans une lorgnette précédente. Dans la frise qui nous occupe présentement, les cavaliers du Tout-Paris daignent mêler la trace des sabots de leurs chevaux aux roues des imposants mails-coachs qui trimballent leur quota de badauds venus se rincer l’œil. Seulement deux voitures osent faire pétarader leur moteur, dont une conduite par un chauffeur ébène escorté d’un chien ivoire qui est l’unique personnage des 6 mètres de frise qui nous regarde dans le blanc des yeux, avec un sourire complice. Bien qu’allant à toute berzingue, l’automobile de Santos-Dumont ne fait peur à personne et semble quasiment être chargée par le colonel de Sancy et son acolyte en civil.
Pour galoper en suspension, le militaire a engagé ses bottes jusqu’à la garde dans les étriers. Mais enfin colonel, ça ne se fait pas ! Tout le monde sait qu’il faut pousser sur l’étrier de la seule pointe du pied et l’arrimer en descendant bas le talon. A regarder les élégants que Sem a dessiné, on voit parfaitement de quoi il retourne : outre donc,  Sancy, emporté par son triple galop lancé, Lindermann qui se tient à la perpendiculaire et a fortiori Blanche de Montigny qui monte en amazone, tous ont le port haut mais le talon bas. Or, Sem « fait, chose rare, des pieds et des mains ressemblants»4, ce qui nous permet de pousser à l'extrême notre observation. Autant dire qu'on en fera bon usage: prenez Fischof, par exemple, les mains sont gentiment posées sur le pommeau, les
Des étriers révélateurs
talons sont bien descendus mais les pieds sont en canard, sans doute dans leur position naturelle de marche. Le gaillard porte beau mais surtout confortable ! Ce «well-known French sportman» 5, avait épousé la fille du marchand d’art Sedelmeyer dont il fut l’émissaire à New-York de nombreuses années.  Emma
Mister Fishof et Docteur Dieu

Fischof, devint en 1890 et pour un bail, la maitresse de Docteur Dieu, comme l’appelait Sarah Bernhardt, alias Samuel Pozzi, qui créchait  avenue d’Iéna, à une encablure de la rue Dumont d’Urville où habitaient les Fischof. Voilà de quoi encore simplifier les choses ! Easy-going, lnotre gaillard ferme les yeux et en prend son parti. Sem donne à Eugène, un air réjoui, les mains et les pieds de celui qui prend avec bonhommie, la vie comme elle vient.
Derrière ce sybarite, à bonne distance tout de même, on retrouve Boni de Castellane qui a tant inspiré Sem. Ses mains à lui dépendent de ses coudes qui collés au corps se doivent  d’être un chouilla rejetés en arrière afin d’obliger le corps à se cambrer. La ligne est accentuée par le col dur et le haut de forme bien brossé et légèrement trop petit qu’il porte en avant. 
Dos à dos? non! cambrure à cambrure.
La cambrure à la Boni, ainsi que les procédés pour y parvenir se retrouvent adoptés par mademoiselle Rita del Erido qui mène de main de maitre son petit attelage. Elle fit la une de La vie au grand air mais aussi de Paris qui chante. Elle était née Margaretha Liebmann, en Allemagne, se fit passer pour Rita del Erido, écuyère de cirque et comédienne espagnole avant de devenir en 1910 madame Henri Duvernois, homme de lettres françaises. Dans sa nouvelle Gigi, Colette donne de cette amazone moderne un raccourci tourbillonnant alors qu’un héritier du sucre, «fit, pour un souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date habituelle. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de son visage implacablement beau».

Rita del Erido, Colette, que l’on retrouve toutes deux dans la frise de 1908 - En route pour Longchamp-En route pour Longchamp-  mais encore Montigny, Helly, Réjane, Balthy sont des femmes selon le cœur de Sem, à savoir, douées, libérées,  travailleuses, uniques en leur genre, en un mot assez fortes pour supporter que l’œil du dessinateur se pose sur elles. N’avoue-t-il pas un jour qu’il explique sa manière de travailler que si le modèle qu’il choisit « est une femme, avec une sorte de fureur sadique, [il] lui arrache sa voilette, [son] crayon lui fourrage ses narines, sous son fard [qu’il] racle, [il] récure ses rides […] C’est un crêpage de chignon, [il] la plume toute vive ».
Si parfois quelques dames ont pu s’affoler des attentions que leur prodiguaient Sem, ce n’est franchement pas le cas ici. C’est en effet le cadet des soucis de celles qu’il a élues pour figurer sur sa frise des Acacias. D’ailleurs, souvent, leur apparence et leur physique leur servent de marque de fabrique. Regardez la caricature que fait Sem de Louise Balthy. Liane de Pougy se souvient dans ses Cahiers bleus que « sa voix avait un charme extraordinaire, grave, sonore et modulée. Un jour une jolie femme-sotte dit à quelqu'un devant elle, devant Louise : « Louise est laide ». L'interpellée répondit : « Louise n'est laide que pour les imbéciles » 6.
Sem et Proust
chantres du cénacle des acacias
Mais les femmes du goût de Sem, ne sont pas celles selon le cœur de Proust. Elles ont cependant déambulé dans la même allée des Acacias, qui pour ces deux-là évoque ce que le Colisée ou le Carnegie Hall représentent pour d’autres : le lieu ultime où il faut paraître. Ce que Sem trace sur la pierre lithographique, Proust  le griffonne sur le papier : « On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres, l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias ».
L’allée, chez Proust, devient un tel mètre-étalon qu'il s’y référe à plusieurs reprises. « L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas dire : « Je suis l’Exposition de 1878 », mais plutôt : « Je suis l’allée des Acacias de
Boni-Anna-Hélie: les cousins et la "dot en gold"
1892. » Il semblait qu’elle eût pu y être encore. » La dame en question, c’est Odette, qui à la mort de Swann fait une double fin en épousant le duc de Forcheville et en mariant dans la foulée sa fille Gilberte à Robert de Saint-Loup. Proust avait offert à Saint-Loup la « peau blonde » et les « cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil » de son ami Boni de Castellane. En janvier 1908, quand il évoque dans une lettre à Reynaldo Hanh, la volée de coups de canne
assénées par Boni sur le crâne de son cousin germain Elie de Sagan, c’est pour prendre la défense de l’offenseur à qui l’offensé venait de chiper l’épouse, Anna Gould. Son « je crois que pour [Sagan] Gould est surtout Gold » faisait bien le pendant du bon mot qui avait circulé au moment du mariage de Boni : « Anna Gould est belle vue de dot ». Dans la frise, se trouve aussi Marcel Boulenger, comme on le voit bien, «rasé et très anglais»8, « jeune homme libre, énergique, délicat et mince qui s’obstina à sentir bon»9 même pendant son service militaire et qui entretint une correspondance avec Marcel Proust. Encadrée par la lucarne de sa voiture, la chevelure de
Réjane dans la lucarne
Réjane dont il sera le locataire en 1919, attire comme le centre d’une cible. Il y a encore Karl de Beaumont, le père d’Etienne, le grand ami de Marcel, chez qui l’écrivain passera son dernier réveillon en 1921 et à qui il fera sa dernière visite mondaine au début d'octobre 1922, avant de s’éteindre en novembre. Sem, lui, mourra en 1934. Les deux hommes auront  vécu sur deux trajectoires tout à fait parallèles, de celles qui ne se rencontrent pas. Ils auront tout deux passé indemnes le Rubicon de 14-18 dans lequel se noya le monde qu’ils avaient si bien croqué, Sem par les extérieurs, bas de pantalons retroussés et armé de son crayon Koh-I-Noor ; Proust de l’intérieur, emmitouflé dans son manteau de laine doublé de loutre, muni d’une plume mécanique au réservoir-fontaine intarissable.
 © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

Bibliographie:
1. Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers Marcel Boulenger P. Ollendorff, 1913
2. Charles-Roux, Edmonde.  L’irrégulière.
3. Gérard Peylet, Paysages urbains de 1830 à nos jours.
Derex Histoire du Bois de Boulogne : le bois du roi et la promenade mondaine de Paris
Ghislaine Bouchet, Le cheval à Paris de 1850 à 1914.
4.Sem.  collections du Musée Carnavalet : exposition. 1979.
5. New York times,  juillet 1910.
6. Liane de Pougy - Mes cahiers bleus - Plon – 1977

7. Proust, Du côté de chez Swann.
8. La vie parisienne 1904.
9. Jules Renard, Le Cri de Paris, 22 janvier 1899

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie: 
SEM. L 'Allée des acacias. 
Paris, s.l., 1901.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi,
marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Bien complet des 6 panneaux de 1 mètre de long chacun sur 52 cm de haut, et du papillon dactylographié en rouge. On y voit déambuler dans l'allée du chic par excellence, élégantes et dandys, automobiles et mails-coach, sportsmen, hommes de cercles, hommes de presse, femmes de scène, bref le Tout-Paris.