lundi 17 septembre 2012

Saint-Amant ou la revanche posthume d’un Boit-sans-soif sur un Boileau.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on cause jaja et bouftifaille et on médite sur le verre à pied).
Galant militaire. détail
   D’inspiration bachique, jouissive et jubilatoire, la poésie de Saint-Amant (1594-1661) se refusa obstinément à suivre les règles de Malherbe, subit les foudres de Boileau et tomba dans un semi-oubli jusqu’au XIXème s. qui redécouvrit la liberté de ton de ses œuvres, pour une part réunies par l’éditeur Daré en 1649 dans un petit volume relié en vélin que nous feuilletons présentement.
   Théophile Gautier dans ses Grotesques a consacré un chapitre si gai et si imagé au poète qu’on aurait presque des scrupules à marcher sur ses plates bandes. Cependant en 150 ans, il en est passé de l’eau sous les ponts et on peut sans crainte ajouter deux ou trois idées à son éloge.

   
   On ne reviendra pas précisément sur les éléments de la vie de Saint-Amant d’autant plus sereinement qu’on ne les connaît pas. En revanche, on insistera sur les paradoxes du bonhomme qui s’auto-portraitura un jour « gros, gras, court, les yeux doux, le teint frais, les cheveux blonds et frisés comte allemand, la face épanouie, la bouche vermeille et la moustache en croc »  à l’image du Galant militaire peint au milieu du 17ème s. par Ter Borch et qui est toujours accroché, vous pouvez l’aller voir, au musée du Louvre. 

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Le melon par Saint-Amant

   Une première bizarrerie réside dans l’essence même de sa «littérature, toute imprégnée encore de la forte saveur de Ronsard» et qui donc aurait du être empreinte, par obédience, du gout de l’antique et de l’Italie. Or, Saint-Amant  avait fait l’impasse sur les langues mortes pour se concentrer sur les langues vivantes, l’espagnol, l’italien et l’anglais qu’il parlait parfaitement. A la trappe le latin et le grec ! Exit Rome aussi, leur succédané géographique ! Non seulement il n’a pas été ému par son passage dans la ville éternelle, mais il la railla joliment. Le Tibre devint un mauvais petit fleuve, un ruisseau qu’un nain franchirait d’une demi-enjambée et dans lequel une canepetière ne pourrait nager que d’une patte. On a l’air malin à bouder l’Olympe quand on s’appelle Marc-Antoine ; et ce mépris fait un peu chiqué quand on surprend à quelques poèmes de là, Apollon délaisser torche et violon,[…et ] garder en guise de vacher, un troupeau qui nous est si cher, et dont la mamelle féconde, fournit du lait à tout le monde, de ce lait nécessaire à la fabrication du fromage qu’il vénère. Mais à vrai dire, pour ce voyageur qui visita par goût l’Amérique, le Sénégal, les Açores, et peut-être mêmes les Indes, qui séjourna dans les pays de ses protecteurs en Angleterre, Italie, Pologne, Suède, Paris restait la ville-étalon d’autant que les muses de la Seine si délicates, ses meilleures conseillères, l’y faisaient revenir toujours.
 

Naissance de Pantagruel
   Ce buveur patenté était en même temps fin lettré et il serait criminel de céder à la facilité de faire de Saint-Amant un poète de cabaret, comme au XXème s. on fit de certains grands écrivains de simples gâte-papiers régionalistes. En effet, "son haleine est plus longue que le couplet d’une chanson à boire".  Son véritable maître ne fut finalement peut-être pas Ronsard, mais plutôt Orphée, puisqu’on sait qu’il fut simultanément poète et musicien accomplis. «C’est d’ailleurs, souligne Gautier, se basant sur ses connaissances et sur une investigation de terrain, une particularité assez remarquable chez un poète français ; on en cite guère qui aient été musiciens et poètes à la fois, à moins que ce ne soit dans les temps très-anciens».
   Théophile Gautier nous figure si bien Saint-Amant, qu’il semble regretter de ne pas avoir pu s’attabler avec lui. Pourtant, ce ne sont pas les compagnons qui lui manquaient pour refaire le monde

Mais peut-être se trompe-t-on. Au travers de ce texte amical, Gautier a voulu, qui sait, nous faire sentir que Saint-Amant n’aurait pas fait tâche au milieu d’eux. On ne serait pas loin de penser comme lui et on aurait raison. Si l’ Ode à la solitude du poète du XVII ème s., alors en résidence à Belle-Isle chez le duc de Retz, annonce les Rêveries d’un certain promeneur solitaire du XVIII ème s., elle répond encore plus familièrement aux belles pages des romantiques du XIX ème s. dans lesquelles la sève de la nature devient le miroir de l’âme humaine. On imagine surtout et sans peine, celui qui fit régner les cinq sens sur la poésie, en train de taper la discute avec les jeunots et parfaire ses correspondances avec Charles Baudelaire.


Le Fromage par Saint-Amant
   Réputé homme de l’instantanéité et de la pochetronade, Saint-Amant se révèle drôlement précurseur sur ce coup-là. Et qui l’eut cru, il va même jusqu’à s’improviser Nostradamus gastronomique. Il a par exemple flairé que pour parler de bonne chère au XXème s., il serait de bon ton de russifier son nom. Voyez le donc, qui, entre deux bitures, formidables puisque polonaises, décide de se renommer Saint Amantski. Le sieur Saillant, prince des gastronomes, sacré Curnonski par ce farfadet de Cocteau, n’a plus qu’à aller se rhabiller. Saint-Amant annonce dans la foulée le boom médiatique de la cuisine du XXI ème s. qui envahit les programmes de télévision, les émissions de radio et  les romans historiques : sa poésie se place résolument sous l’égide de la table et, qu’il soit attablé aux côtés de la reine Christine ou affalé au zinc d’un caboulot interlope, il reste le chantre indéfectible de la bouftifaille et du jaja. En lisant Saint-Amant, on renifle les fromages dont il veut que la seule mémoire, le provoque à jamais à boire, on hume des vins de Loire, le vin blanc d’Arbois, le cidre par lequel Pomone fait honte à Bacchus, on se prosterne devant un melon que, ni le cher abricot qu’il aime, ni la fraise avecque la crème, ni la manne qui vient du ciel, ni le pur aliment du miel, ni la poire de Tours sacrée, ni la verte figue sucrée, ni la prune au jus délicat, ni même le raisin muscat, ni les baisers d'une maîtresse quand elle-même nous caresse, ne pourraient détrôner.
 

   La bonne chère apparait indissociable du vin : l’un conforte l’une ; l’une appelle l’autre, que Saint-Amant, Avec des gens de [son] métier, C'est-à-dire avec une troupe, Qui ne jure que par la coupe, célèbre sous toutes les coutures. Bacchus conquérant est son patron. Et si Ronsard fit passer quelques demoiselles à la postérité en leur consacrant des sonnets, c’est ses amis leveurs de coude que Saint-Amant choisit d’immortaliser. Il égrène leurs noms ici et là, leur consacre parfois un poème entier comme cette Chanson à boire à la santé du comte de Harcour. Il ne lui suffit donc pas de s’enivrer pour de vrai, il lui faut s'en souvenir sur le papier et c’est tout naturellement que La terre eut le hoquet au moment de La naissance de Pantagruel et que Jupiter en fut ivre comme une soupe.
   Le chancelier Séguier, qui était de ses amis d’Académie, trouva à propos de lui allouer en 1638 une charge de verrier. Rien ne pouvait tomber plus à pic pour ce poète aux poches remplies d’écus qui se changeaient invariablement en liquide:s’il avait toujours besoin à ses côtés, d’un encrier bien rempli, il ne pouvait pas non plus écrire sans un grand verre de vin tourné Dans le cristal, que l'art humain, A fait pour couronner la main. Pour l’avoir confessé, notre Boit-sans-soif fut sauvagement attaqué par un Boileau et que de l’eau. Mais aujourd’hui, si les Satires de l’un se laissent lire du bout de la fourchette en argent, on enfourne la poésie de l’autre avec ravissement, tout étonnés qu’elle nous ait échappée jusque-là. Tchin ! © texte et photos villa browna // Valentine del Moral


LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Oeuvres de Saint-Amant
Marc-Antoine de Saint-Amant, Les œuvres du sieur de Saint-Amant, Augmentées de nouveau. Du Soleil Levant, Le Melon, Le Poëte Croté, La Crevaille, Orgye, Le Tombeau de la Marmousette, Le Paresseux, Les Goinfres.
Rouen, Robert Daré, dans la Court du Palais, 1649.
In-12, plein vélin souple, titre à l’encre sur le premier plat, dos muet. Titre, [14], 277, [3] pp., tache pâle en marge verticale de quelques cahiers.
A l’origine du genre burlesque, Saint-Amant fut aussi celui qui introduisit les cinq sens dans la poésie française. De nombreux poèmes vantent les produits, les joies et les excès de la table.Introduit dans des milieux aussi opposés que ceux des jansénistes et des libertins, il fut avant tout et toute sa vie, homme de cabarets. D’inspiration essentiellement bachique, ses satires mais aussi ses odes et ses sonnets se refusèrent obstinément à suivre les règles de Malherbe et tombèrent du coup dans un semi-oubli jusqu’au XIXe siècle qui redécouvrit leur liberté de ton et remis à l’honneur ses pièces telle son «Paresseux», sonnet fameux. Première et dernière pages blanches occupées par des les ex-libris manuscrits de Lesueur, 1669 et de Pierre Chesnon, 1684.
Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail! 

mardi 26 juin 2012

En route pour Longchamp ou La frise à remonter le temps






JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte Colette joue la comédie, Santos-Dumont reste tranquille et le maharadjah présente sa marmaille).

 C’est un caravansérail parisien que Sem et Roubille en 1907 dessinèrent au long de neuf mètres de frise colorée.  86 figures du Tout-Paris y affichent leurs profils, sans parler des cochers, grooms et soubrettes, sans compter les chevaux, chiens, éléphant, voitures hippo et automobiles, bicyclette, barrique de Heidsieck et pivoine. 
Comme un seul homme, ils quittent Paris pour se rendre à l’hippodrome de Longchamp, un des lieux « in » de la capitale. On s’y montre, on s’y amuse, on y lance bons mots et invitations, on y fait du négoce, on s’y jauge ou on s’y évite. Tenez ! Voyez ces deux donzelles qui se font face : à ma gauche Polaire avec sa taille Guinness des records de 33 cm; à ma droite la belle Otéro faisant l’ignorante tandis que son homme politique d’amant, Aristide Briand, pavane plus loin dans le char de la République avec Clémenceau et le ministre Ruau apprécié des propriétaires et turfistes pour un certain décret concernant l'organisation et le fonctionnement des courses de chevaux

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Colette et Missy à la ville et à la scène

Donc, le Tout-Paris va prendre l’air. On découvre ici et là des têtes couronnées belges, anglaises, indiennes ou russes. Les parisiens les plus enragés sont américains ou espagnols, les icônes féminines, allemandes, espagnoles ou travesties : Missy s’affiche ouvertement au bras de Colette dans un phaéton mené par un Willy peroxydé arborant une moustache méphistophélique. C’est un hommage appuyé à sa pantomime dans laquelle le personnage de Franck fut tenu par Missy, marquise de Morny à la ville. Elle (ou il)  y déroulait les bandelettes d’une momie qui dévoilaient une Colette déguisée en pharaonne demi-nue. Il (ou elle) finissait par l'embrasser. Il n’y eut qu’une représentation, le 3 janvier 1907. Y assistèrent pour moitié des aficionadas et des voyeurs de tous crins, le reste de la salle ayant été investi par le prince Murat, le frère de Missy et une escouade de membres du Jockey Club. Il faut dire que le Moulin rouge qui accueillait ce sulfureux numéro de music-hall avait pris soin de faire figurer les armes Morny sur les affiches et avait envoyé des communiqués de presse alléchants. Des jets de menue monnaie, épluchures d'orange et gousses d'ail furent suivis d’une pluie de coups de poing puis de l’interdiction catégorique de la pièce par le préfet Lépine. Le facétieux Sem, au moment de choisir ceux qui figureraient sur sa frise ne résista pas au plaisir de placer en tête de cortège le duc de Morny - le frère fâché - escorté d’une brochette de messieurs aux noms très comme il faut, Arenberg, Boisgelin, Hinnisdal ou Lauriston.

le grain de beauté de Boni
Toujours à la blague, il donna aussi des indices du divorce, en novembre 1906, de Boni de Castellane d’avec Anna Gould qui le mit ipso facto sur la paille. La  « belle de dot », en avait finalement eu assez de son dandy de mari et précipité la rupture. Anna partie avec son porte-monnaie laissait Boni, le torse bombé, la paupière aristocratique, la moustache impeccable mais le cheval fourbu et la roue brinquebalante. Sem a sur rendre la peau de lait, la blondeur, le maintien de Boni et n’a pas même omis de dessiner le grain de beauté incolore qui pointait à la joue droite de l’esthète. Sem le reproduisit donc… mais sur le mauvais côté du visage. Et pour cause : le défilé pour Longchamp devait être dessiné dans le sens Paris-hippodrome soit, graphiquement, se déversant de droite à gauche et présentant les profils gauches des personnages. Or, le grain de beauté était à droite ; il fallut donc tricher non pas avec le réalisme mais avec la réalité. Sem était très à l’aise avec son stratagème puisqu’il l’appliqua également au monocle du comte de Turenne ou au verre fumé que Moïse de Camondo fichait devant son œil droit dont il avait perdu l’usage au cours d’une partie de chasse.

Le verre fumé de Camondo
L’attention portée à ces broutilles ajoute à l’art de Sem. On sait qu’il était maniaque du croquis et que des heures de repérages et une multitude de tracés étaient nécessaires à l’élaboration de chacune de ses  silhouettes « si exactes qu’il serait impossible de se servir des mêmes pour deux personnages. Chaque type a son chapeau, son pardessus, sa démarche et sa façon de tenir son cigare ». Le mot est de Sacha Guitry qui comparait « Sem [à] une sorte de moustique. Il en a l’apparence physique, l’astuce, la férocité, la patience, la finesse et la mémoire. Doué d’un talent qui tient du prodige, il est le plus grand caricaturiste qui ait jamais existé ».

             Sem joua encore avec la réalité en plaçant à gauche le charmant grain de beauté de la non moins charmante mademoiselle Lanthelme. Cette rousse explosive, ravissante, enfant gâtée au
La mouche de Lanthelme
point d’être capable de taillader à grands coups de ciseaux le chinchilla que le richissime Edwards, qu’elle épousa en 1910, lui faisait essayer. C’était une crise de nerfs à cinquante mille francs. Cependant, le caricaturiste lui prête moins la beauté que des yeux presque révulsés et une bouche mal fermée qui lui donne un air légèrement ahuri  comme si, pour une fois, il se permettait de donner son avis sur cette vie capricieuse qui finit en 1911 par une noyade assez suspecte et par la profanation de sa tombe censée renfermer des monceaux de bijoux. On est loin de l’attitude que donna la même année Boldini à Lanthelme, en la  peignant en pied, altière et décidée.
Sem Helleu Boldini

Boldini ! Voilà bien un grand ami de Sem qui le place en fin de défilé dans la même voiture que leur compère commun Helleu. Souvent il les a caricaturés. Des témoignages de leurs « sessions de travail d’après nature » existent. Louis Vauxcelles se souvient de Sem qui « trottinait au Bois entre ses deux acolytes, le long, mélancolique, élégant et barbu Paul Helleu, et ce prodigieux homuncule hydrocéphale, il maestro Boldini » tandis que Jacques-Emile Blanche confirme qu’ « Helleu jouissait des spectacles gracieux d’un midi, avenue du bois, se promenant avec Boldini, Sem, et Forain, puis rentrait dans un appartement tout blanc, plein de bibelots rares du dix-huitième siècle, se mettait à dessiner, à graver, à peindre jusqu’à la nuit. »

Santos-Dumont et Sem
Un autre ami de Sem se retrouve assis à côté du petit fils de Victor Hugo, celui- là même qui fut avec sa sœur l’inspiration de l’Art d’être grand-père. C’est Santos-Dumont, le roi de la mécanique-qui-va-vite. Il est coincé dans une Mors qui roule au rythme lent du cortège, réduit à l’immobilité. Faut-il y voir un amical pied de nez du dessinateur à son vif ami, qu’une carte postale montre conduisant une guimbarde lancée à pleine vitesse avenue des Acacias. Sur la photo, on voit à sa gauche Sem serrant convulsivement sa canne entre les jambes, tandis que Santos a les mains toutes floues à force de maitriser sa machine.

Sem croque aussi les marmots
Alberto n’est pas le seul étranger parisien qui ait eu les honneurs de la plume de Sem. Le cosmopolitisme de la Belle époque se traduisit par un profond désir de se fondre dans le décor, l’étape ultime étant peut-être, comme l’a souligné Domergue, de devenir une cible de Sem. « Les riches étrangers attendaient comme une consécration suprême d’avoir été admis à figurer dans un de ses albums ». Nous ne parlerons pas ici de Léopold II de Belgique fondu des idées haussmanniennes qu’il exporta à Bruxelles, ni d’Edouard VII, ni du grand duc Vladimir connus à Paris sous les gentils sobriquets de « Bertie » et de « grand-duc-bon-vivant ». Mais parmi les figures élues par Sem, ravivons plutôt celle de Rita del Erido, écuyère émérite allemande qui fit son trou dans le bitume parisien en jouant sur un physique et un pseudonyme espagnols ; célébrons aussi Jeanne Toussaint dite la panthère qui commença pauvre petite fille belge violentée, continua cocotte, amie de Coco et qui finit directrice artistique incontestée de Cartier ; admirons le maharadjah de Kapurthala, son éléphant, ses charmants marmots ; évoquons la moins gracieuse mère Moore, américaine très snob, qui pour se faire inviter pleurait sur commande et qui pour arriver à en être, usait de grosses ficelles, la plus systématique étant l’organisation de diners somptueux auxquels se rendait le beau monde qui entre deux coups de fourchettes, lui assénait volontiers des coups de couteaux dans le dos. Celle que le peintre Sargent surnommait l’Ugly woman, garda sa vie durant une mâchoire prognathe et gagna à Paris des bourrelets que les diners à répétition et la plume de Sem magnifièrent.   

Échappée des Bouillons Duval
Il ne faudrait pas hâtivement en déduire que le Paris qui compte fut un monde refermé sur quelques familles historiquement ou financièrement valables. On n’a qu’à se rappeler d’où sont issues certaines des femmes les plus en vue de l’époque. On peut aussi citer le parcours sans crevaisons du pionnier des courses cyclistes, Charley que Sem fait gaillardement pédaler à la hauteur de la « Mercédès des rois ». On peut aussi pointer du doigt Godefroy de Bouillon, l’héritier des Bouillons Duval crées par son boucher de père qui à sa mort lui laissa un empire et de quoi largement le gouverner. Alexandre Duval est sur la frise, accompagné par une de ses serveuses. Tous les deux sourient et arborent les lustrines de l’établissement, blanches avec un liseré bleu ciel. Sem, lui-même, est un exemple de cette ascension sociale, né provincial, héritier des épiceries paternelles cédées contre une  rente confortable et pour notre bonheur.
Variations de Sem sur Maurice Bertrand. Hinnisdal

Sem sut apprivoiser le monde, à moins que ce ne soit le monde qui ait adopté Sem. Quoiqu’il en soit, la conséquence resta la même : le caricaturiste appartenait au Tout-Paris, mélange de beautés et d’intelligences, de vieilles familles et de jeunes pousses, de petits faits divers et de belles excentricités. « Le maigre et distingué prince Troubetzkoy, par exemple,  en habit, couvert de décorations, la poitrine barrée d’un grand cordon » arrivait chaque soir chez Larue accompagné de « deux modestes demoiselles de plaisir», jamais les mêmes, à qui il offrait un chocolat chaud et une montagne de croissants avant de rentrer chez lui, seul, aux rênes de son phaéton. Tard, dans les rues de Paris, on pouvait aussi rencontrer Maurice Bertrand, l'homme de chez Maxim's, le gentilhomme champagnard, beurré comme un petit Lu, arrimé  à un réverbère de l’avenue de l’Opéra, qui répondait à qui demandait ce qu’il faisait là : « J’attends ! Oui j’attends ! Je vois les maisons qui passent et j’attends la mienne pour sauter dedans ! » Fils de notaire, il s’était fait représentant de la maison Heidsieck, manière la plus pratique selon lui d’avoir toujours une bouteille de champagne à portée de main. Un an avant la réalisation de la frise de Longchamp il avait épousé la veuve d’Alphonse Allais dont il avait été l’ami, comme il le fut  de Max Lebaudy, le petit sucrier. Il fut aussi compagnon de beuverie du comte d’Hinnisdal que Sem, en tête de frise, représente la barbe strictement blanche mais le nez passablement rouge !  Cherchait-il à semer dans les vapeurs d’alcool le chagrin d’avoir perdu sa fille dix ans auparavant, brulée vive dans l’incendie du bazar de la Charité ? Lui restait en tous cas l’amour du cheval légué par son père Herman, l'un des membres fondateurs du Jockey-club en 1834 : il continuait à faire ses visites à cheval suivi d'un groom avant de mettre pied à terre au cercle de l’Union, où il lâchait les rênes pour mieux saisir le verre et la carafe. Il ne manquait pas non plus de fréquenter les hippodromes. 
Baron de Schikler
Maurice Ephrussi
Il y retrouvait des figures incontournables du monde des courses tels les brillants propriétaires Jean Stern, Schikler, Le Gonidec, Salvago, Marghiloman, Fischoff, Ephrussi, Léonino qui, en haut de forme,  jumelles en bandoulière parsèment la longue frise. Ah ! Le bruit des sabots sur le pavé… L’engouement pour les courses… Cette frise n’est pas dans le fond le condensé de l’agitation parisienne. C’est avant tout un hymne vibrant au cheval dont le règne, sans s’en rendre compte, est en train de passer de vie à trépas. Il ne va pas à Longchamp mais à l’abattoir bientôt remplacé par la ferraille des jeunes autos et des futurs canons militaires. Sem et Roubille à l’instar du photographe Delton donnent un instantané d’un monde qui déjà n’est plus : le photographe le fixa sur des clichés exceptionnels, tandis que les deux dessinateurs en amorcèrent une vision onirique. Pour s'en rendre compte, il suffit de suivre des yeux les neuf mètres de rênes qui dirigent les chevaux attelés. Elles ne sont pas marron comme il se devrait, mais bicolores rouge, bleu ciel, jaune ou vert. Le cheval pour sa part, se retrouve ailé quand il conduit Anna de Noailles et Robert de Montesquiou, décharné pour tirer Boni de Castellane, mais aussi en bas et talons hauts, et encore chapeauté de paille. Sem et Roubille font d'une pierre deux coups, en annonçant simultanément la disparition du cheval-roi et la fin de ce monde que balaiera la guerre de 14. Et si aujourd’hui, certains de ceux qui gravitent dans des sphères parisiennes éthérées pensent encore en être, ils n’y sont pas du tout. Le botox a remplacé le corset, les balayages les chapeaux, les baskets siglées  les bottines en chevreau, les lunettes de soleil le monocle, les jeans le complet homespun. Les Acacias ont été abattus et la conscience d’en être a été remplacée par la vanité d’en paraître. Sem n’aurait pas aimé. © texte et photos villa browna // Valentine del Moral


LA LITHOGRAPHIE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Sem et Roubille  En route pour Longchamp  
Paris, 1907. Six panneaux lithographiques en couleurs formant une frise de 9 mètres de long. encadrés.  Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail! 

lundi 28 mai 2012

Le Miraut de Pergaud est un cabot qui a du chien

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte les chiens Miraut et Dingo mènent leurs lecteurs par le bout du nez).
Pergaud par son ami Rocher

Rien n’est plus vivant qu’un auteur mort ressuscité par la plume d’un ami «poète et dessinateur». J’en prends pour preuve le portrait qu’Edmond Rocher, collaborateur de la Revue blanche et grand manitou de l'école Estienne, brossa en 1923 de Louis Pergaud aux « yeux noirs, mobiles et malicieux, [qui] luisaient gaîment, pour peu que l'atmosphère lui semblât sympathique ; au grand rire bon enfant ; et dont la grande mèche de cheveux noirs, où déjà il neigeait se secouait en causant ». Rien n’est plus vivant… sauf peut-être un livre de l’écrivain lui-même avec un envoi de sa main et truffé d’une lettre annonçant la naissance d’un roman aussi incontournable que La guerre des boutons. Or, c’est un de ces rares exemplaires qui sert aujourd’hui de tremplin à l’évocation de Louis Pergaud tué en 1915 arrêté par les barbelés et les balles allemandes le 7 avril, à moins que ce ne fut le lendemain par un tir de barrage français qui écrabouilla l’hôpital allemand de Fresnes-en-Woëvre, où il avait été transféré.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).

Fidèle en amitié, qui le rendait loquace et joyeux, Louis Pergaud l’était aussi à sa campagne comtoise qui lui collait au corps, même après plusieurs mois de frottement au bitume parisien. Lucien Descaves qui l’avait surnommé « Pergaud-le-rustique » avait raconté que « quand il arrivait chez [lui], le dimanche, [il avait] l’impression que l’on ouvrait la fenêtre… l’air entrait avec lui ». Écrivant à son ami Charles Callet, Pergaud revendiquait ce parfum de sous-bois, confessant adorer les livres, bien qu’il fasse « bon quelquefois, loin d’eux, se laisser tout doucement redevenir une brute harmonieuse ». Pas étonnant alors que la nature et les naturels – animaux et enfants – aient peuplé ses histoires à l’instar de ce Roman de Miraut – chien de chasse, dont l’exemplaire que nous présentons contient, entre autres,  un envoi à Charles Grandmougin (1850 – 1830), le poète de la Franche Comté. Dans une critique de 1922 d’un de ses recueils, Grandmougin est décrit comme « un sympathique. La sympathie qu'il inspire est méritée [et enrichie de]qualités fortes et agréables qui ont déjà fait la réputation du poète. Il a l'énergie et la douceur, l'élan et le sourire, l'amour profond des beaux paysages et le regard amusé qui se pose sur un joli tableautin ». Comment s’étonner alors que son cadet lui ait fait parvenir son roman en guise d’hommage? Leurs qualités sont voisines, même s’il y a chez Pergaud une âpreté absente chez son ainé et que son ami Rocher avait su fixer : « Nous avons tous connu — nous, ses
"Lisée", Pergaud, Cybèle, Miraut
amis — un autre Pergaud, avec sa physionomie d'auteur en représentation, timide, farouche, réservé et méfiant devant l'inconnu, et, devant une injustice, se murant de silence, le regard durci d'une flamme et la mâchoire serrée, comme prête à mordre ».  On croirait presque lire le portrait d’un chien. Mais alors, ce ne serait pas de Miraut qu’il s’agirait, héros du livre qui nous occupe. Chien des bois attaché à son maitre mais effroyablement jalousé par la femme de ce dernier, Miraut sait nous émouvoir, nous arracher une larme, nous agacer parfois, nous pousser à la révolte face aux outrances et aux bassesses humaines. Une photo prise en 1906, nous montre Pergaud partant chasser avec papa Duboz et Charles Boiteux qui inspirera Lisée, le héros du roman publié en 1913. Le plus étonnant c’est que les noms des chiens qui figurent sur ce cliché, sont parvenus jusqu’à nous : il y a Cybèle à qui Pergaud rend discrètement hommage et puis il y a Miraut qui vraisemblablement prêta à son alter ego romanesque « l’os du crane pointu signe de race » et « une belle robe aussi ma foi ! blanc et feu avec les taches brunes sur les flancs, c’est rare ».
Les êtres humains sont bel et bien les protagonistes secondaires de cette saga canine et si Pergaud la dédia à Paul Léautaud, ce n’est ni par hasard ni parce qu’ils fréquentaient tous les eux le Mercure de France, l’un en tant qu’auteur, l’autre en tant que secrétaire des éditions. Pour qu’il n’y ait pas d’équivoque, la dédicace avait d’ailleurs été clairement rédigée : « Je dédie ce livre à ceux qui aiment les chiens et particulièrement à mon excellent ami Paul Léautaud, romancier rarissime, chroniqueur savoureux, providence des chats perdus, des chiens errants, et des geais borgnes ».
Il reste que Miraut le simple, le cabot de nos campagnes, avait bien failli se faire ravir l’existence par un autre clebs, imaginé par Octave Mirbeau, un étranger celui-là, arrivé en caisse d’Australie et en feuilleton dans Le Journal alors que Pergaud mettait la touche finale à son roman. « Ce fut chez lui une stupeur qui dura quelques jours. Le pauvre n’en dormit plus, s’enfiévrant à l’idée qu’on put l’accuser d’avoir suivi le maître. […] Après la lecture de quelques feuilletons, Pergaud respira. C’était tellement autre chose, que le retentissement de Dingo ne pouvait en rien diminuer le succès de Miraut, qui, en bon chien campagnard, suivit son petit bonhomme de chemin ». Qu’Edmond Rocher soit célébré pour ce souvenir qui nous attache un peu plus le probe Pergaud.

"une certaine saveur locale et gauloise"
Que soit aussi remercié Charles Grandmougin pour avoir ajouté à son exemplaire une lettre datée du 19 avril 1912 que lui adressait en qualité de «  maître et compatriote »  le jeune auteur franc comtois. Dans celle-ci, on peut lire un petit paragraphe qui nous révèle les fières espérances de Pergaud qui écrit avoir « presque achevé un roman franc comtois, roman de petits campagnards qui ne manquera pas je crois d’une certaine saveur locale et gauloise ». Tu parles Charles ! C’est de La guerre des boutons qu’il s’agit, qui continue aujourd’hui à nous réjouir tandis que la guerre des couillons qui fit taire le père de Lebrac et du petit Gibus continuera longtemps à nous effarer. La lettre, écrite à l’encre violette, est signée «Louis Pergaud – 3, rue Marguerin». C’est dans le 14ème arrondissement de Paris. L’immeuble existe toujours. Une plaque rappelle le miracle littéraire qui eut lieu derrière ses murs : « Louis Pergaud, 1882-1915, prix Goncourt 1910, mort pour la France, a écrit dans cette maison La Guerre des boutons. Ses amis — avril 1987. » Ses amis… Il est frappant de constater le nombre de ceux qui témoignèrent de leur amitié dans les années qui suivirent sa mort, il est émouvant de voir qu’en 1987 ils avaient su faire des émules ;  il est tentant de rejoindre aujourd’hui la cohorte aimable des aminches du rustique loustic. © texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:

Louis Pergaud. Le roman de Miraut, chien de chasse.
Paris, Mercure de France, 1913.
In-12 broché, sous chemise et emboitage postérieurs. 424, [4] pp.
Edition originale numéroté. Exemplaire du service de presse poinçonné des lettre M[ercure de] F[rance]. Un envoi de Pergaud à Charles Grandmougin et une lettre au même évoquant la genèse de La guerre des boutons.
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mardi 24 avril 2012

Jules Gouffé : de l’architecte de la pièce montée au protecteur des soupes


Le livre des soupes Jules Gouffé
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on met les pieds dans le plat de soupe).
  
A ma droite Armand. A ma gauche Jules. Les cousins Gouffé furent liés liés par le nom, le sang et leur amour commun pour la cuisine. Ils la célébrèrent au fil du XIXème siècle, par la plume pour l’un et par la cuiller pour l’autre. 
Voyez Armand Gouffé, ce poète-chansonnier, maitre-es- goguettes. Il chantait à tue-tête la table, le vin, la compagnie. Pourtant, lui à qui l’on doit l’inoxydable Plus on est de fous, plus on rit et qui a prouvé, par l’existence même du Déluge, que « tous les méchants sont buveurs d’eau », Armand Gouffé était souffreteux au point que le marquis d’Audiffret dans ses Souvenirs l’a décrit  «chantant le vin dont il ne pouvait boire et égayant de ses refrains les desserts de repas auxquels son estomac lui défendait presque de toucher».
Voyez aussi Jules Gouffé, son « petit cousin», cuisinier virtuose, de 32 ans son cadet. Consacré architecte de la pièce montée, il finira protecteur des soupes. 


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
 
Mais n’allons pas trop vite en besogne. Jules est fils de Pierre-Louis Gouffé qui fit de ses enfants des vedettes culinaires à l’instar d’Alphonse, officier de bouche à la cour d’Angleterre et d’Hippolyte, officier de bouche chez le comte Schouvaloff. Or, c’est la loi du genre : il ne peut y avoir par nichée qu’une star, qu’un Michael Jackson, qu’un Jules Gouffé. Mis au turbin tout jeune par son père pâtissier, il s’attaqua aux pièces montées, ces forteresses faites pour être assiégées et pillées. Le papa de Julot était si content de son rejeton qu’il mettait en vitrine ses réalisations dont une en pâte d’amandes, avec, disposées de chaque côté, deux belles corbeilles faites en pastillage. Antonin Carême qui léchait régulièrement les vitrines de la pâtisserie Gouffé, tomba en arrêt devant le gâteau et décida de prendre sous son aile le jeune prodige. C’est ainsi que le garçon de 17 ans continua ses classes et devint le disciple préféré du « roi des chefs et du chef des rois », pendant sept ans de réflexion qui portèrent leurs fruits. Puis, il offrit ses services plusieurs années durant aux grandes maisons particulières.
Gouffé " Petit, rond, gai"
     Nous voilà en 1840 et on peut raisonnablement penser que le portrait que Jules Clarétie dresse de Gouffé au moment de sa mort doit être déjà d’actualité : « Petit, rond, gai, guilleret, grassouillet, l’air heureux, l’oreille rosée, la main fine », il ouvre et anime jusqu’en 1855, au 3 rue du Faubourg-Saint-Honoré, un restaurant qui fait fureur. Douleurs et rhumatismes font leur apparition. Pas de tisanes pour soulager le maitre queux qui vend, et va s’enterrer à la Charité sur Loire. Il s’y ennuie ferme. Et comme charité (sur ce que vous voulez) bien ordonnée commence par soi-même, en 1867, il se laisse faire par ses amis Monselet, Brisse (baron de son état) et Dumas (père de son plein gré), quand ceux-là viennent le chercher : on a besoin d’un chef pour le Jockey-club qui, depuis 1863, a élu domicile au 1, rue Scribe. Son escalier monumental dessert un somptueux premier étage réparti en une antichambre, une galerie d’attente, la fameuse salle à manger de marbre gris et rose, une bibliothèque fournie, des salons de lecture, de billard, de sport et, en retrait, …le futur bureau de Jules Gouffé duquel il va diriger les cuisines. L’année de son arrivée, outre les diners ordinaires de la rue Scribe, le cuisinier fera brillamment face aux diners de gala organisés par le Jockey-club à l’occasion de l’exposition universelle de 1867, auxquels assisteront plusieurs membres des familles royales d'Europe.
     Si les épaules sont douloureuses, les doigts roidis et les jambes lourdes, la tête tourne à plein régime. Alexandre Dumas se fait son élève, qui fera paraitre chez Lemerre, en 1873 son Dictionnaire de cuisine. Pour le moment, il se laisse tancer par Gouffé qui aurait bien donné « Antony et Angèle […] pour avoir le droit d’enlever des œuvres de Dumas quelques petites erreurs culinaires qui s’y sont glissées » !
   Gouffé finit par prendre la plume lui-même. Il va rédiger quatre livres phares. S’ils sont incontournables, c’est qu’ils préfigurent le livre de cuisine moderne. Pour la première fois, on trouve les quantités précises des ingrédients ainsi que les temps et températures de cuisson. « Je n'ai pas rédigé une seule de mes indications élémentaires sans avoir constamment l'horloge sous les yeux et la balance à la main » confirme Gouffé, ce qui en a fait le gourou posthume des adeptes de la cuisine moléculaire...
La molécule ne le tourmente pas vraiment au contraire du pigment.  Pour son premier opus, Le livre de cuisine, il fit en effet  appelle pour réaliser les chromolithographies à monsieur Ronjat qui eut la délicate tâche de peindre à l’huile « d’après nature » le saumon à la Chambord, le gigot ménagère ainsi que les autres plats destinés à illustrer l’ouvrage. « Le cuisinier préparait […] et l’artiste copiait. Mais pendant que marchait le pinceau, le plat cuisait. Le tableau achevé, le mets n’était plus à point. – Recommençons, disait Gouffé. On rallumait le feu, on délayait les couleurs nouvelles. M. Ronjat a fait ainsi des prodiges de réalisme. Les viandes saignantes ont la poésie – toute spéciale il est vrai – d’un étal de boucher. […] Ce Titien de la fricassée de poulet est digne que Gouffé, ce Charles-Quint de la cuisine, lui ramasse son pinceau. »
Les bisques selon Jules Gouffé
Le Livre de cuisine fait un tabac. Suivront un livre de Recettes et un Livre de Pâtisserie. Mais entre ces deux ouvrages, Gouffé publiera un singulier, un définitif Livre des soupes et des potages. Bien que la soupe ait été alors universellement et depuis la nuit des temps consommée par les plus démunis comme par les plus comblés, aucun ouvrage ne s’était encore emparé du sujet. La soupe, cantonnée à l’assiette creuse, était pourtant peu encline à flatter l’œil et se prêtait difficilement à la fioriture gastronomique. On peut alors légitimement se demander pourquoi Gouffé, l'apôtre de la cuisine décorative, en hommage à qui Clarétie voulait faire ériger une statue « de galantine et non de marbre peut-être mais une statue », prit la décision de s’atteler à une telle monographie. Certes, il voulut, comme à sa chaque fois, faire œuvre de modernité en livrant toutes entières, sans cachotteries, ses connaissances pratiques et théoriques en matière d’«ouverture indispensable de tout diner». Mais si on lit attentivement sa préface, on perçoit la résolution de toucher au travers de ce recueil, non plus seulement les offices des grands de ce monde, mais d’une façon certaine, tous les foyers, des vieillards aux marmots, les bien-vivants et les malades. Eut-il une pensée pour feu son vieux cousin malingre que certains potages auraient sans doute bien réconforté. Qui sait ? Il fut en tout cas trop à son affaire pour penser à mettre en exergue de son opus ce Bénédicité d’un gourmand qu’Armand Gouffé publia dans Encore un ballon d'essai, ou chansons et autres poésies nouvelles :
« Anecdote : Montmaur, gourmand fameux, par ses bons mots cités, / Dînait chez un dévot et mangeait comme un diable ; / Vers la fin du repas, le dévot irrité / L’interrompt et lui dit : Mais il est incroyable / Qu’on mange avec tant de voracité / sans avoir dit encore son bénédicité !... / En quoi ! répond Montmaur, qui toujours coupe, coupe, /  D’un devoir aussi saint je me suis écarté ?… / Ah ! Je vais le remplir… Rapportez-moi la soupe ! ».  © texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Gouffé, Jules. Le Livre des soupes et des potages. Contenant plus de quatre cents recettes de potages français et étrangers.
Paris, Libraire Hachette et Cie, 1875.
In-12, plein vélin. [2], III, [1], 260 pp.
Édition originale du livre du cuisinier Jules Gouffé (1807-1877) qui se fait rare. Ce livre constitue une somme sur un type de mets qui fut omniprésent sur les tables des familles jusqu’au  XIXème siècle. Les pièces montées du jeune Gouffé l’avait fait repéré par Antonin Carême, qui l’embaucha. Il vola ensuite de ses propres ailes avant de devenir sur proposition de Dumas et du baron Brisse, « officier de bouche » au Jockey-Club, en 1867.
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jeudi 8 mars 2012

Fait d’Hiver : une chasse au loup en temps de neige par Auricoste de Lazarque.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on apprend à faire passer les verrues).

Une chasse en temps de neige
   Il faut quand même que cet Ernest Auricoste de Lazarque ait été un sacré loustic pour que le père Serge Bonnet, ce grand écrivain-dominicain, en vienne en introduction à la réédition de 1986 de sa Cuisine messine, à se demander s’il « fut damné pour avoir répandu de son vivant dans les campagnes les funestes secrets de la gourmandise » avant d’affirmer quelques pages de raisonnement plus tard que « la cause est entendue, [il] doit être au ciel ».
Or, on vient d’exhumer un texte méconnu du gaillard qu’on pourrait qualifier de fait d’hiver. Et pour cause : il transforme en saynète de théâtre un fait divers cynégétique et hivernal vécu vers 1825 par M. Kessler ancien militaire du premier Empire, de surcroit « fort habile chasseur ». L’auteur justifie calmement le choix de son sujet en ajoutant après la dernière réplique : « On me l’a raconté ; je le raconte ».





QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE  TEMPS (mais qui le prennent).

Cuisine messine introduite par Serge Bonnet
À l’instar de l’eau qui dort, il faut se méfier de l’Auricoste qui endort son lecteur avec de telles formules.
Les sept scènes de cette pièce de poche sont à la fois drôles et précises, poétiques et techniques, gaillardes et bucoliques. Elles découvrent un homme rare et bouillonnant, dont la légendaire et facétieuse gaieté cachait une sagesse de vieux garçon. Ceux qui ont eu le privilège de lire sa Cuisine messine, « ses plats gais, ses plats tristes » voient aisément de quoi l’on parle. Pour le plaisir de ceux-là et pour la gouverne des autres, nous ne saurions trop recommander la lecture d’un court texte qu’en 1965, Jean de Vaugelet rédigea sur la correspondance maintenue pendant 30 ans d’amitié par son grand-père et Lazarque (1829-1894). Le petit Jean avait « dans son enfance,  été  élevé  dans  le  culte  d'Auricoste ;  qu'il  s'agisse  de chasse  ou  de  gastronomie,  il  était  l'ultime  référence.  [Son]  père,  en effet,  avait  tiré  ses  premiers  coups  de  fusil  sous  sa  haute  direction, et  [sa]  grand-mère  manifestait  une  déférence  mêlée  d'une  gratitude sans  bornes  à  l'égard  de  la Cuisine messine ».
   C’est vrai qu’Auricoste n’est pas franchement ce que l'on appellerait un écrivain désincarné. Invariablement, on lui associe son lecteur, ses adeptes, ses frères lorrains. Or, il n’y a pas de fumée sans feu… Inlassable collecteur de traditions populaires, d’histoire locale, il était en contact permanent avec la petite humanité. Serge Bonnet rappelle l’amour du prochain de celui qui « s’était fait une règle de ne jamais manquer un enterrement de pauvre ». Voilà de quoi expliquer, à titre d’exemple, qu’il se souvienne sans peine avoir « vu chez [son] frère, un domestique  dont  les  deux  mains  étaient  couvertes  de  verrues.  Sur  la demande de son maître, il consentit à les faire disparaître, voici son moyen : il sortit avec [son] frère et trouva un petit os qu'il ramassa avec précaution ; il s'en  frotta  les  deux  mains  et  remit  l'os  à  sa  place  exactement  comme il l'avait  pris.  Le  premier  animal  qui  trouva  l'os  le  mangea  et  hérita  des verrues ; trois jours après le domestique n'en avait pas une ».
   Ce sens de l’observation s’accompagnait paradoxalement chez Lazarque d’une fantaisie développée en toutes occasions au plus haut point. Dans les lettres retrouvées par Vaugelet, une « est écrite, par exemple, horizontalement en bleu et verticalement en rouge. Dans une autre, les voyelles sont remplacées par des points. Quant à une troisième, une grille est nécessaire pour en effectuer la lecture. Une quatrième paraît incompréhensible. Pardi ! Les lignes paires concernent la fabrication d'un poison pour occire d'une façon infaillible les renards, putois et autres animaux nuisibles, et les lignes impaires donnent une recette de bécasse à la broche ».
Daumier Chasse sous la neige
   Ah ça, on comprend tout à coup mieux qu’il se soit amouraché du sieur Kessler qu’il a fait revivre dans la saynète que nous proposons. Cet ex-grognard, aux antipodes d’être un viandard, fit en effet preuve d’une astuce et d’une bonhommie très lazarquiennes. Débaptisé et renommé Saintuber par l’auteur, il part, un beau matin tout enneigé, chasser devant lui et se retrouve seul sur la voie du « vieux Nicklé, le plus vieux loup de la forêt de Bouckwald, le Mathusalem de la forêt ». Ni le « père Pénigaud […qui ] à force de suivre à terre le pied de toutes les bêtes de son triage est resté si bien courbé que ses camarades prétendent qu’il a été moulé dans un cor de chasse », ni  le baron de Harlou-lès-Toutous  ne sont dans les parages. Il peut ne compter que sur lui et son chien Floribeau à « l’air grognon, le museau carré, les oreilles pendantes, le front plissé, la queue rase » qui est vouvoyé par son maitre qui, par dessus le marché, lui parle en latin.
Pas ému pour un sou par la folle entreprise, Saintuber échafaude une stratégie cynégétique des plus ingénieuses et des moins conventionnelles. Il n’est pas question que nous en dévoilions les ficelles, mais sachez qu’il finira entièrement déloqué sauf à garder « ses braies, ses guêtres et ses souliers » et qu’il aura fait le sacrifice d’un merveilleux petit vin de derrière les fagots, bu, assimilé et remployé façon Manneken-Pis. On regrette juste qu’Auricoste n’ait pas affublé son personnage de sa tenue vestimentaire de chasse habituelle. Elle « était   déjà assez  curieuse  à  la  ville,  elle  l'était  bien  davantage  à  la  chasse.  Il portait  notamment,  en  guise  de  couvre-chef,  une  sorte  de  casque  en cuir  bouilli,  qui  ressemblait  à  une  bourguignotte  à  longue  visière avec  une  rangée  de  trous  d'aération  au  sommet.  La  description  en est  difficile   puisque  lui-même  ne  l'a   pas  tentée  :  un  croquis  au trait  de  plume  très  précis  lui  a  évité  la  difficulté (On aimerait à pouvoir le voir).  En  hiver,  par temps  de  neige,  il  parcourait  la  campagne  tout  de  blanc  vêtu,  un zinc  sur  le  sac» !
A la manière de Colette
   En fait de chasse, il ne tirait que le gibier nécessaire à sa casserole. D’ici à considérer que Lazarque aimait aussi tendrement ses frères à poil et à plume il n’y a qu’un pas que la lecture d’Une chasse en temps de neige nous permet de franchir. Nous avons en effet omis de préciser que Saintuber est quasi le seul personnage humain de cette pièce de théâtre et qu’il donne la réplique à Floribeau mais aussi à l’écureuil  kr kr kr et au troglodyte tsi tsi tsi ! C’est à peine si Pénigaud pointe son dos courbé à la fin de l’affaire. Il y a du Jules Renard dans l’humanisation des animaux ; il y a surtout du Colette dans leur babillage sérieux. L’écureuil raisonne à sa façon : « l’homme a tué le loup ; il a des provisions pour longtemps ». Le troglodyte voit aussi midi à sa porte : « [ce chasseur] aurait mieux fait de tuer l’écureuil ».
    N’importe. Comme dans Pierre et le loup, l’histoire se finit bien. Mais au contraire du conte musical qui s’achève sur un final tonitruant, il se clôt sur la simple promesse une bonne lampée d’eau de vie de quetsche, qui pour dire vrai, en cet hiver frisquet nous fait bien envie ! A la bonne vôtre !
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Ernest-Auricoste de Lazarque. Une chasse en temps de neige, saynète.
Metz, impr. Carrère, 1882.     
[14] pp.  In-12 broché, couverture vert d’eau imprimée.
Sept scènes pour un acte de théâtre hautement cynégétique. Épisode lorrain de chasse au loup qui eut lieu dans le bois de Bouch, près de Boulay (Lorraine) vers 1825, transformé  en saynète par l’auteur de la Cuisine Messine qui justifie simplement son entreprise : « On me l’a raconté ; je le raconte ».
Cet ouvrage figure dans la liste de livres de chasse proposée actuellement. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail! 


Biblio et crédit photographique

E. Auricoste de Lazarque dans Rev. des Trad. popul. IX, (1894), 579-580.
Jean de Vaugelet, Ernest Auricoste de Lazarque et sa correspondance, 1965. Lisible sur http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/34081/ANM_1963-1964_111.pdf?sequence=1
Auricoste de Lazarque, La cuisine messine. Préface de Serge Bonnet. Nancy, Presses Universitaires de Nancy ; Metz, Serpenoise, 1986. 2 volumes.
Pour le troglodyte, http://gucolula.over-blog.com/21-categorie-10394391.html, pour l’écureuil, http://www.zphoto.fr/