mardi 30 juin 2020

LE VOYAGE OÙ IL VOUS PLAIRA DE QUATRE GARÇONS DANS LE VENT : JOHANNOT, MUSSET, STAHL ET MOZART

l'énigme des gueules ouvertes de Bomarzo et Johnannot
l'énigme des gueules ouvertes de Bomarzo et Johnannot

On est bien loin encore de la miraculeuse rencontre de Pierre-Jules Hetzel et de Jules Verne : Péji et Juju ne coïncideront qu’en 1861. En 1843, Hetzel vient tout juste de fonder son Nouveau Magasin des Enfants, qui veut offrir à un lectorat enfantin les œuvres des meilleurs écrivains de son temps : Balzac, Sand, Nodier et Dumas pour commencer. Fourmillant d’idées, cette même année, l’éditeur troque son nom pour celui de Stahl, son état d’éditeur pour celui d'écrivain. Avec son ami Tony Johannot et avec Alfred de Musset, il concocte un Voyage où il vous plaira débridé et délicieux.

Vignette, véhicule du romantisme
Convaincu qu’il amènera l’enfant à la lecture des bons auteurs par l’image, Hetzel participe à la création – géniale –  de la vignette qui va, à jamais, faire le charme de l’édition illustrée romantique. « Définie à partir de son centre plutôt qu’à partir de ses bords, l’image surgit du papier comme une apparition, une chimère. »  La vignette, privée de contours, sert un univers « sans limites précises qui semblent s’évanouir dans la page » (1). Or, Tony Johannot fut un des chantres de ces croquis s’effilochant sur leurs bords, qui s’étalent au milieu de la construction typographique de la page, comme « une invite à lire des récits passionnés, traversés par des poignards, illuminés par des éclairs, au milieu desquels se traînaient des héros pantelants et des héroïnes meurtries (2). 

Enterrement de vie de garçon buissonnier
Nul mieux que Champfleury n’a résumé ce voyage écrit par trois têtes et dessiné à deux mains : passionnés - traversés par des poignards - illuminés par des éclairs – et au service de héros et d’héroïnes brinquebalés. Qu’on voudrait les résumer, qu’on ne le pourrait pas. Qu’on entrerait dans le détail, qu’on déflorerait bêtement cet enterrement de vie de garçon saupoudré de poudre d’escampette. Jugez plutôt : Franz, à la veille de se marier à l’exquise Marie, se laisse entrainer par son ami Jean dans une suite ininterrompue d’aventures voyageuses habitées de personnages qui, laissant parfois nos héros souffler, reprennent le récit à leur compte, racontant contes merveilleux ou des épisodes de leurs propres vies. Pour autant, cette imbrication échevelée n’est pas décousue, toutes tenues qu’elles sont par les vignettes de Tony Johannot qui donnent le ton à cette fugue prénuptiale.

Johannot, admirateur de Jérôme Bosch
Johannot, admirateur de Jérôme Bosch

Au bal avec Bosch et Goya à Bomarzo
Si elles donnent le ton, elles ne retiennent cependant pas la bride de l’imagination débordante de Johannot qui s’en donne à cœur joie, faisant de son travail d’illustration « un ornement et non une tache ; ce que tant de génies divers ont rêvé, ajoute Théophile Gautier, il a pu le rendre et le transporter dans son art. » Il faut dire que Johannot, sans complexe, mêle les demoiselles romantiques, les figures échappées des contes allemands qui bercèrent son enfance, un-je-ne-sais-quoi des créatures de Jérôme Bosch –  à l’exemple de cet oiseau à pieds d’hommes et à jambes bottées – et un soupçon de Goya version capricieuse. Quant au monstre qui irrésistiblement, en frontispice, avale les lecteurs confiants, il ressemble à celui de l’ogre du jardin italien de Bomarzo.  Même narines découvertes, même œil rond et furibond, mêmes lettres tatouées, même gueule ouverte sur un océan de noirceur qui fait frissonner de délicieuse terreur. Le truc étonnant, c’est que ce jardin du XVIe siècle, dans ces années 1840, était parfaitement oublié. Il n’allait être redécouvert qu’au XXe siècle et, seulement alors, apprivoisé par Cocteau et Praz, célébré par les surréalistes, Salvador Dalì en tête…

Les bêbêtes jumelles de Goya et Johannot
Les bêbêtes jumelles de Johannot et Goya


Parce que c’était Tony, parce que c’était Péji
Ce talent foisonnant, Tony le mit au service de cette charmante déambulation écrite en majeure partie par Stahl redevenu Hetzel au moment d’en concevoir la mise en page. Portée par une typographie légèrement agrandie, par des images omniprésentes, on y retrouve l’allure des livres pour (grands) enfants qu’il avait déjà commencé à publier. Si le résultat est si réjouissant, c’est qu’il procède, une fois encore, de ce genre d’amitié que seuls les livres savent nouer : les amis qui font des livres ensemble affermissent sans le savoir leurs atomes crochus, scellent les origines du parce-que-c-était-lui-parce-que-c-était-moi dans leur projet littéraire. Cette amitié-là durera jusqu’à la mort prématurée de l’illustrateur, mort d’apoplexie alors qu’il gravait une vignette destinée aux œuvres de Sand. Hetzel fut si touché qu’il ne trouva pas ridicule de l’avouer à l’un de ses correspondants, le docteur Laussedat : « Tony Johannot qui m’aimait (combien peu d’hommes vous aiment, mon ami), Tony est mort à 49 ans. Que vous dirais-je ? J’ai du chagrin, je viens de pleurer et comme vous êtes un peu bête vous aussi, c’est à vous que je l’écris. »

4 garçons dans le vent du Romantisme
4 garçons dans le vent du Romantisme

Johannot, Hetzel, Musset, Mozart : 4 garçons dans le vent
Voyage comme il vous plaira naquit donc de la glorieuse rencontre de Tony et de P.-J. Fort de ce constat, on est en droit de se demander ce que fabriqua Alfred de Musset dans tout ça puisque son nom figure également au générique de l’ouvrage. C’est son frère Paul qui nous éclaire sur son rôle, en écrivant : « Pour assurer le succès de cet ouvrage de luxe, Hetzel suppliait mon frère d'y ajouter quelques vers et de joindre son nom à celui de l'auteur de la prose. Alfred s'y refusa d'abord obstinément; mais parmi les dessins de Johannot, qu'il regardait avec plaisir, il remarqua une gracieuse figure de jeune fille assise au piano et chantant. Le morceau de musique qui devait être intercalé dans le texte était un lied de Mozart, encore inédit en France, et avec ce refrain Vergiss mein nicht. Alfred de Musset le mit sur le piano de sa sœur, et quand elle l'eut chanté, il le trouva si beau que l'envie lui vint de traduire les paroles. Bien que ce fût un travail très difficile d'adapter des paroles à une musique donnée, il l'exécuta séance tenante. C'était une sorte d'engagement pris. Les images de Johannot lui inspirèrent encore un sonnet. L'éditeur n'en demandait pas davantage. Marie et le lied en trois couplets, Rappelle-toi, furent insérés dans le Voyage où il vous plaira; P.-J. Stahl écrivit tout le reste. »

Où le fantasque frôle le Fracasse
On a du mal à croire, en parcourant ces pages aimablement fantasques, qu’elles aient pu provoquer l’ire de Grandville qui faillit troquer ses crayons pour une paire de pistolets et sa table de travail pour une prairie brumeuse du petit matin. Dans leur Histoire d'un éditeur et de ses auteurs : P.-J. Hetzel, Parménie et Bonnier de la Chapelle nous apprennent en effet que « lorsque Hetzel édite les premières livraisons du Voyage où il vous plaira […] Grandville fait un scandale : se croyant trahi, il accuse Hetzel et Johannot de lui avoir volé l’idée d'Un autre Monde. Le conflit est heureusement tempéré par la nature conciliante de Johannot, qui conduit Grandville à reconnaitre son erreur. Mais, plus fougueux ou plus indigné, Hetzel va jusqu'à menacer l'artiste d'un duel, [avant de s’en tenir à un soufflet épistolaire] : « J'ai sous les yeux la lettre que vous avez écrite à Tony Johannot. Du moment que vous reconnaissez que le Voyage où il vous plaira est bien son affaire et qu'elle n'est point par conséquent la vôtre, votre conduite avec moi n'est plus que ridicule. » Et vlan, dans les dents !

Füssli-Johannot hennissant
Füssli-Johannot hennissant

La solution est sous notre nez
Le plus grand compliment que l’on put faire à Johannot, c’est bien Grandville qui le fit en montant sur ses grands chevaux. Chevaux qui – laissez-nous, ici, passer du coq à l’âne –  rythment l’illustration de tout l’ouvrage. Non pas par la présence de chevaux de relais, mais bien de chevaux hâves, aux yeux exorbités et sans iris qui nous renvoient à la jument qui participa au succès du Cauchemar de Füssli. Dès son exposition en 1782 à la Royal Academy de Londres, ce tableau avait connu le succès. Une gravure de Thomas Burke reproduisant la peinture circula dès janvier 1783, faisant gagner à son éditeur plus de 500 livre sterling : une petite fortune. Nul doute que Johannot la vit passer, qui s’en empara et en donna une interprétation réussie. Ces chevaux de songe sont la clé du livre. Embarqués dans notre lecture, nous croyons dur comme fer tout ce que Stahl et Johannot veulent bien nous faire gober alors que nous aurions dû nous méfier. Cette récurrence hennissante aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : figure de cauchemar, elle appartient au monde du sommeil. A ce sommeil qui prend Franz, à la veille de son mariage et qui le mène, et nous avec lui, dans un rêve galopant, sans queue ni tête, étiré au fil des pages. Ce rêve que nous avons pris pour réalité, il en est libéré au matin, à temps pour filer épouser sa promise, nous laissant à la dernière page, comme deux ronds de flan, blousés, déboussolés mais ravis. © texte et images villa browna/Valentine del Moral

(1)Charles Rosen et Henri Zerner, The Romantic Vignette and […]
(2) Champfleury, Les Vignettes romantiques, […] cité par Ségolène Le Men in Le rêve en vignettes, de Grandville à Hervey de Saint-Denys

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST EN VENTE À LA LIBRAIRIE:

T. Johannot – A. de Musset - P.-J. Stahl - [W.-A.Mozart]
Voyage où il vous plaira

Paris, J. Hetzel, 1843.
Petit in-4, demi-veau à coins, jolis plats de papier guilloché, dos à nerfs orné. 
Frontispice, (2 ff.), 4, 170 pp., (1 f.), Frontispice et 62 planches. Quelques pâles mouillures. Un petit manque en marge de page sans gravité.
Édition originale de ces flamboyants voyages en zig-zags illustrés par Tony Johannot de très nombreuses vignettes dans le texte et de 63 planches, dont le frontispice, gravées sur bois.
"Ce livre, où l'illustration abonde, est (...) un très beau spécimen de l'époque romantique par son originalité" (Carteret, III, p. 596).
Tampons d’ex-libris du comte Meyer Baggio, Suisse d’Hermance et de Prosper Baggio.

Infos et commande par e-mail ou par téléphone 09 53 76 14 18

mardi 26 mai 2020

CYNÉGÉTIQUE ET SPORTIVE, LA REVUE BIEN NOMMÉE

#PourCeuxQuiSontPressés
Deux bizarreries atteignent les dernières années de la Gazette des sports, on peut évoquer deux bizarreries. Et de une : La Gazette, sans crier gare, se métamorphosa en Revue cynégétique et sportive. Et de deux : sous ce titre, c’est trois - et non pas deux années comme l’annonce l’incontournable Thiébaud - qui parurent. Voilà qui suffirait à faire de cet ensemble une rareté. Or, les raretés ont beau être rares, elles peuvent parfois être rasoir. Ce n’est pas le cas ici, chaque numéro donnant à lire des nouvelles, des historiettes, des anecdotes, des conseils et même des annonces très divertissantes.



Pour ceux qui n'ont pas non plus le temps, mais qui le prennent quand même
Trois années illustrées
C’est donc en 1892, 1983 et 1894 que la Revue cynégétique et sportive parut. Le bibliographe, qui ne doit pas rougir de sa faute, lui qui en fit si peu, eut cependant raison de relever l’abondance de l’illustration Cette revue consacrée exclusivement et dès sa naissance, à la chasse et à la pêche en regorge : vignettes de rubriques, culs-de-lampe, lettrines et nombreux hors-texte. Certains sont de Frédéric Masson dont le don d’aquarelliste est toujours célébré aujourd’hui. Le garçon ne se débrouillait pas mal non plus à l’écrit comme nous pouvons le lire au fil de quelques articles de la revue. Guydo, pseudonyme du baron Guillaume d'Orgeval, qui fera plus tard les beaux jours de la Semaine de Suzette, donne aussi quelques vignettes amusantes qui viennent rythmer les pages de la revue. Or, si l’habit ne fait pas toujours le moine, ici c’est le cas puisqu’il y autant à voir qu’à lire.
l'invite du chasseur de Guydo
De grands noms, mais pas que
En effet, Cerfon de La chasse sous terre et de La chasse à courre du lièvre, Levesque connu pour ses Déplacements, Comminges dont les ouvrages d’équitation ont parfois été illustrés par Crafty, Emile Maison dont le Poil et plume nous mena dans les cinq parties du monde - pour ne citer que ceux-là – ont prêté leur talent à la Revue. A côté de ces écrivains cynégétiques bien établis, apparaissent d’autres collaborateurs dont quelques-uns donnent de vraies bonnes pages à lire. Nous pensons entre autres à ce Sarcé qui fait une délicieuse et tendre oraison funèbre de Tom, un braque « qui ne payait pas de mine, car il était mal coiffé et d’une couleur indécise tirant sur le gris sale. Mais en revanche quels yeux pétillants d’intelligence ! » Nous pensons aussi S. Vitrey de Bourbonne qui brosse le portrait du loup dans les Vosges en n’oubliant pas de saupoudrer son propos de quelques anecdotes savoureuses dont celle, par exemple, de ce loup, neutralisé à grand renfort de poison, qu’un gars du coin rapporta dans son village en se vantant de l’avoir tué à coups de bravoure et de bâton. L’auteur, inquiet de la disparition de la dépouille lupine, parvint à retrouver sa trace. Il mit en garde les villageois : « les dames étaient à la messe du dimanche ; et les maris surveillaient dévotement ce rôti à la strychnine, lorsque notre petite confidence mit fin aux préparatifs culinaires. »
le trait élégant de Frédéric Masson

Superstition et munition 
Au fil des numéros, Henri Torius et Paul Montserbé nous présentent aussi les équipages de chasse à courre. Il y est question par exemple de l’équipage du comte Raoul de Rochebrune que l’on voit reparaitre quelques numéros plus tard, le fusil à la main, auréolé de ses succès bécassiers. La chasse occupa tant Rochebrune que c’est en chasseur qu’il se fit représenter au sommet de sa tombe. Côté chassés, le loup, les ours, les canards sauvages sont mis à l’honneur au même titre que les perdrix qu’un certain Fallières aime à aller, tôt, « trouver encore aux chaumes d’où elles partent de bonne heure pour aller faire la sieste dans les landes et les champs de genêts. » Mais déjà en 1892, Hublot du Rivault dans une brève, affirme que  « bientôt, chez nous, la caille deviendra légendaire. » On oublie cette triste prédiction en lisant les exploits des chiens broussant dans les ronciers bretons, le récit d’une chasse à bicyclette ou celui du premier lièvre que chassa M. d’Aigny, encore garçonnet. Il lui en coûta 4 francs et la confiscation de son fusil. Quant au sanglier, il est souvent à l’honneur dans ces pages et parfois avec drôlerie comme dans  ce « 13e  sanglier de mon cousin V… » qui mêle superstition et munition !


Vernis blanc de l’Ancien Cocher et Eau de sang

Cette revue qui ne se targua pas d’être la plus brillante ni la plus lancée de l’époque, n’en reste pas moins une des plus aimables. On y glane de bienveillants conseils toujours donné avec gentillesse. Ainsi Frédéric Masson, dont les représentations de chiens firent la réputation, considère que « chacun a droit incontestable de croire que son chien est un phénix et de le crier sur les toits. Mais il faut cependant rester dans le vraisemblable si on ne veut pas se voir contredire ». Comminges, lui, donne ses trucs de sellerie : nous aurions bien aimé jeter un œil sur le Vernis blanc de l’Ancien Cocher et sur l’Eau de sang, parait-il formidables pour maintenir les vieux harnachements « qu’on veut user jusqu’au bout ». Quant au sieur d’Aignay qui reconnait que « c’est en chassant qu’on devient bon tireur »,  il prend soin de mettre un bémol à cet adage bien connu : « il est certain que la pratique de la chasse ne suffit pas et qu'il faut encore posséder les dispositions naturelles nécessaires pour devenir à peu près certain de ses coups et qu'on voit des chasseurs rester, en dépit d'une grande pratique, maladroits pendant toute leur vie. Mais ces chasseurs sont des exceptions qui se rencontrent parmi tous ceux qui se livrent aux exercices du corps, quels qu'ils soient, et à ceux-là on peut donner un conseil, celui d'abandonner la chasse et de choisir autre distraction. » Une autre distraction ? Pourquoi pas celle de se constituer une jolie bibliothèque de livres de chasse qui font voyager dans le temps et l’espace, qui font rêver, frémir et rire. © texte et illustrations villa browna
 
La Revue qui a permis de rédiger cette lorgnette est la suivante:
Revue cynégétique et sportive
Saint-Étienne, 1892, 1893, janvier- 9 septembre 1894.
Dernières années de parution, sous un titre renouvelé, de la peu commune Gazette des sports.
In-4, demi-reliure éditeur. Nombreuses figures.
Th.331 qui ne mentionne que deux des trois années.
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lundi 27 avril 2020

LE SEIZIÈME GUILLOTINÉ




La description des deux documents, reliés en un volume, qui ont permis la rédaction de cette lorgnette est à retrouver en fin de lorgnette.


Une bouffée d’air d’autrefois s’échappe de cette sobre percaline bleue dans laquelle ont été réunis deux témoignages du procès, de la condamnation et de l’exécution du roi Louis XVI. L’un est une grande plaquette in-4 de 16 pages recensant les députés qui prirent part au votre qui allait décider du sort du roi, l’autre est, dans un format in-12, le récit, station après station du chemin de croix royal.


La librairie, métier à risque
Ce récit, ce sont deux libraires qui se risquèrent, en 1793, à l’imprimer et le diffuser. Le risque était réel, puisqu’ils furent guillotinés en 1794, précisément pour l’avoir fait. N’ayant vu dans ce projet, un peu naïvement, qu’une aubaine commerciale, se croyant protégés par une loi de la presse bien incertaine en vérité, ils avaient sereinement proposer à la vente leur compilation. Elle comprenait la liste comparative des cinq appels nominaux faits sur le procès et le jugement de Louis XVI, la déclaration de Louis à la Convention, le discours prononcé à la barre par Raymond de Sèze, le résultat du scrutin sur la peine à infliger à Louis, des observations de ses défenseurs, Tronchet et Lamoignon Malesherbes, le testament de Louis XVI et enfin la relation des vingt-quatre heures qui précédèrent sa mort.


Le détail qui tue
Ce faisant, c’est une épée de Damoclès qu’ils suspendaient au-dessus de leur tête ou, pour être dans le vent du boulet, le couperet qu’ils rapprochaient de leur cou. En ne métamorphosant pas la princesse Elisabeth en citoyenne, en laissant couler des larmes sur les joues des soldats qui escortèrent la charrette du roi, ils signèrent leur arrêt de mort. Le plus surréaliste dans tout cela restant que ce ne furent pas les larmes qui fâchèrent les censeurs, mais la mention même de présence militaire : on ne voulait pas, en haut lieu révolutionnaire, qu’on put se figurer que la foule avait songé, ne serait-ce qu’un seul instant, à sauver le citoyen Capet et que c’était pour cela que l’on avait mis en rang les soldats.






Autodafé monoéditorial
Là où, durant le procès, Thomas Levigneur se défendit mal, Jacques-François Froullé répondit avec logique et sérénité. Il aurait pu économiser sa salive et sa sueur. Leur compte était bon, avant même d’avoir été posé. Les deux hommes avaient pourtant bien mené leur barque jusque-là, commençant petit, avançant pas à pas. Froullé, un ancien colporteur, reçu libraire en 1771, devint en 1791 imprimeur. Sa boutique, quai des Grands Augustins, fut mise sous séquestre, ses biens restitués à son gendre et successeur, Nicolas Moutardier, mais seulement en 1795. Levigneur, libraire à Paris, était quant à lui resté attaché à sa Normandie natale comme le prouve le séquestre de ses biens qui eut lieu à Rouen. A 60 et 47 ans, les deux infortunés compères, traduits devant le tribunal révolutionnaire pour avoir « cherché à perpétuer l’amour de la royauté par les regrets sur le sort du tyran », furent condamnés à mort le 13 ventôse, autrement dit le 3 mars 1794. Le juge Dobsent qui aimait les choses bien faites ordonna de surcroît « que l’ouvrage sus-énoncé [soit] brûlé au pied de l’échafaud par l’exécuteur des jugements criminels. »


Kirk, Spock et la téléportation historique
Seuls les quelques volumes déjà vendus échappèrent au feu de joie. Et c’est une veine, car il suffit de lire une page au hasard pour être illico propulsé dans le Paris de l’hiver 1793. Il n’y a en effet rien entre nous et ces funestes journées de janvier : ni érudition d’historien, ni vernis temporel, ni arrangement d’écrivain. Les faits sont là, écrits, décrits, listés au jour le jour. C’est un peu comme si on entrait avec le capitaine Kirk et monsieur Spock dans la cabine de téléportation de l’Enterprise et qu’on en ressortait un instant plus tard, le 15 janvier 1793, en pleine Assemblée, au moment où commence le premier appel nominal. C’est comme si les petites affaires que Kirk et Spock nous avaient laissé le temps de musarder une semaine dans les parages, exactement jusqu’au 21 janvier, date du baisser de rideau. 






Lèze-Nation
Parmi les pages les plus troublantes que l’on y trouve, il faut compter les « déclarations et observations faites par plusieurs députés aux appels nominaux » qu’une note de bas de page précise être « signées, déposées à l’instant sur le bureau des secrétaires ; et celles qui ne sont pas signées, prononcées à la tribune de vive voix, par chaque député, lors de son appel ». A la première question qui leur avait été posée ̶ « Louis est-il coupable de crime de lèze-Nation, et de conspiration contre la sureté de l’Etat ? » ̶ les réponses furent diverses. On recensa de nombreux « oui » laconiques, d’autres argumentés, des « p’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non », des « c’est à voir », des « je m’en lave les mains ». Il y eut aussi des « non », d’autant plus courageux que la réponse était faite au vu et au su de tous. Le recours au bulletin secret aurait sans doute donné un autre résultat.





Ceux qui se sont brûlé la cervelle

Dans cet ouvrage comme dans la plaquette qui le suit, on peut détailler un tableau des votes des Députés de la Convention nationale. Si celui de l’ouvrage de Levigneur et Froullé est plus précis quant aux réponses apportées à la question « quelle peine sera infligée à Louis ? », celui de la plaquette renferme un supplément d’âme. Les impeccables pliures de la couverture bleue indiquent qu’elle fut mise en poche. Et puis, surtout, les commentaires ajoutés à l’encre noire par une main sûre, vingt-trois ans après les faits, animent le document. En face de certains noms, ont été tracées les mentions « mort » ou « sorti en 1816 ». Et encore : au bout de la ligne concernant Boissy d’Anglas, a été écrit « Pair de France », au bout de celle d’Alquier « ambassadeur à Rome ». Point d'exclamation et trois petits points semblent bel et bien sous-entendus.
Cette main anonyme est clairement royaliste, comme le sont à l’évidence ceux qui ont imprimé la plaquette. Nous en prenons pour première preuve, l’ajout d’une colonne d’observation qui fait état des destinées de certains des régicides. On ouvre le bal avec Ferraud [Féraud], assassiné dans la Convention le 21 mai 1795 par les insurgés du 1er Prairial. Sa tête coupée fut mise au bout d'une pique et présentée à Théodore Vernier, président de la Convention, et à l’insaisissable Boissy d'Anglas qui la salua. Suivent les condamnés à la guillotine du 17 juin 1795. Beaucoup de ceux-là tentèrent le suicide à la Romaine sans toujours y parvenir. Viennent ensuite les fusillés du 10 septembre 1796 au camp de Grenelle, châtiés pour avoir participé à la conjuration des Egaux. Et puis, sont listés ceux qui se sont « brûlé la cervelle » et les quelques-uns qui firent les intéressants comme Conhey, « emprisonné à Melun, [qui se brisa] la tête contre les murs de sa prison ».





Je pardonne de tout mon cœur
Lors de la première Restauration, la fureur de la révolution fut relativement gommée par une amnésie encouragée pre-mortem par Louis XVI qui avait écrit dans son testament : « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet ». Ce statu quo fut ébranlé par les Cent-jours. Et si le 12 janvier 1816, une loi générale d’amnistie fut accordée par Louis XVIII, à« tous ceux qui, directement ou indirectement, ont pris part à la rébellion et à l’usurpation de Napoléon Bonaparte », elle en exclut les membres de la famille Bonaparte et « ceux des régicides qui, au mépris d’une clémence presque sans bornes, ont voté pour l’acte additionnel ou accepté des fonctions ou emplois de l’usurpateur, et qui par-là se sont déclarés ennemis irréconciliables de la France et du Gouvernement légitime […] ». Tous ceux-là furent sommés de quitter la France avant un mois, perdant au passage leurs droits et biens. « Chateaubriand lui- même, si prudent en 1815, écrit Emmanuel Fureix, considéra en 1816 le testament de Louis XVI comme invalidé par l’histoire récente : « Leur propre fureur [des anciens régicides] a effacé la clause du testament de Louis XVI, qui les mettait à l’abri : la justice a repris ses droits, et le crime a cessé d’être inviolable ». « En vain le testament de Louis XVI [assurait] la grâce aux coupables ; un esprit de vertige les saisit ; ils [déchirèrent] eux-mêmes le testament ; ils ne [voulurent] plus être sauvés ». C’est tout cela qui est contenu dans la mention laconique « sorti en 1816 ».


La lecture de ces deux documents est salutaire. Outre l’émotion qu’elle procure, elle ouvre une porte d’entrée sur la Terreur-comme-si-on-y-était. C’est aussi un aiguillon qui nous pousse à nous intéresser non plus seulement aux dates et aux faits mais aux acteurs de cette révolution qu’on envisage trop souvent comme un tout, oubliant, c’est bien commode, qu’elle fut le joujou d’individualités dont les noms, les choix, les destins révélés donnent chair ce chapitre de l’Histoire de France trop souvent intellectualisé. ©texte et illustration villa browna



Le recueil qui a permis la rédaction de cette lorgnette est constitué de:
Liste comparative des cinq appels nominaux faits dans les séances des 15, 16, 17, 18 et 19 janvier 1793, sur le procès et le jugement de Louis XVI, avec les déclarations que les députés ont faites à chacune des séances, par ordre de numéros ; suivie de la déclaration de Louis à la Convention, par laquelle il interjette appel à la Nation du jugement porté contre lui, et du discours prononcé à la barre par Desèze ; immédiatement après, le résultat du scrutin sur la peine à infliger à Louis ; des observations de Tronchet et Lamoignon Malesherbes, ses défenseurs ; du testament de Louis XVI ; et enfin de la relation des vingt-quatre heures qui ont précédé sa mort
Paris, Levigneur et Froullé, 1793, VIII-56-109 p.
In-12, sous brochage d’attente brun.
Exemplaire non rogné et bien blanc.

Suivi de
Tableau des votes des députés de la convention nationale, dans le procès de Louis XVI
Londres et les principales villes de l'Europe, chez tous les marchands de nouveautés, (s. d.)
In-4, couvertures bleues conservées. Pliure en croix sui suggère que la plaquette pouvait être transporté, pliée en deux, dans la poche. 16 pp.
Le tableau à proprement dit est précédé du titre : «Tableau des votes des Députés de la Convention nationale, dans le procès fait en janvier 1793, à l’infortuné Louis XVI, Roi de, qui a été condamné à être décapité le 20 du même mois, et exécuté le 21 dudit, sur la place Louis XV, dite de la Révolution». Ces mentions manuscrites ont été ajoutées à l’encre noire.infos et commande



Biblio

Edmond Biré, Les défenseurs de Louis XVI
Alain de Dieuleveult, Mort des Conventionnels. In: Annales historiques de la Révolution française, n°251, 1983. pp. 157-166.
Annie Duprat, Un réseau de libraires royalistes à Paris sous la Terreur (I). In: Annales historiques de la Révolution française,n°321, 2000. pp. 45-68.
Emmanuel Fureix, Regards sur le(s) régicide(s), 1814-1830, Siècles, 23 | 2006, 31-45.