dimanche 29 mars 2015

POINTS DE SUTURE ET EFFETS DE MANCHE. Quand la chirurgie et la justice nous dévoilent le XVIIIe s.


JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on invente l’airbag lingual, on suit le procès de Martin Guerre, on reconnait Rastapopoulos, on avale le Grand remède, on assassine des perroquets qui parlent anglais, on lit le Code noir, on combat le cancer.)


Mais puisqu'on vous dit que c'est "sans danger"
Avez-vous un os en travers de la gorge ? Pas de panique, c’est fastoche, on va vous le retirer à la lumière d’une bougie en le poussant « dans l’estomach avec une éponge montée sur une tige de baleine, renfermée dans un boyau de mouton ». Un petit abcès à la gencive? Ils vont arranger ça... « C'est sans danger » comme dirait Laurence Olivier à Dustin Hoffman dans Marathon Man

Mais si vous avez reçu un coup d’épée, une balle de mousquet, il faudra peut-être bien vous allonger sur le billard et montrer vos tripes aux spectateurs. Véritable spectacle au début du XVIIIe s, les représentations d’opérations chirurgicales sont alors souvent publiques. Avec un peu de chance, votre cas fera l’objet d’une communication dans les Mémoires de l’Académie Royale de Chirurgie. Si vous ne survivez pas à l’opération, votre famille pourra toujours attaquer en justice le chirurgien et votre histoire sera peut-être publiée dans les Causes célèbres et intéressantes.
Deux Best-sellers du XVIIIE s.
La littérature chirurgicale illustrée est à l’époque lue avec avidité par les patients en puissance. Les rois du bistouri y publiant leurs avancées, y dévoilant leurs techniques, en retirent de la gloire et étoffent leur clientèle. C’est tout « bénef » ! Alors que la publication à partir de 1743 des Mémoires de l’Académie Royale de Chirurgie est largement plébiscitée, il est frappant de constater que l’autre best-seller de cette moitié du XVIIIe s. ressemble, dans sa structure et dans son foisonnement d’anecdotes, comme deux gouttes d’eau aux Causes célèbres et intéressantes avec les jugemens qui les ont décidées recueillies le sieur Gayot de Pitaval qui tâta tour à tour du séminaire, de l’armée, du barreau puis du ruisseau dans lequel il tomba sans espoir de se relever. 

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 


 
Best-sellers du XVIIIe siècle
La diffusion des savoirs chirurgicaux au fil du XVIIIe siècle est bientôt freinée par l’Académie, celle-la même qui l’a favorisée : elle passe au crible toujours plus fin les textes communiqués, elle contrôle l’information chirurgicale, en un mot elle censure et met des bâtons dans les roues des publications rivales lorsqu’elles pointent le bout de leur page de titre. Les Causes célèbres, elles, se verront progressivement éclipsées par la presse judiciaire qui vit le jour dès le début du XIXe s.
Mais en ce milieu du siècle des lumières, ces deux poids lourds de l’édition sont au firmament. On s’arrache les Mémoires qui fourmillent d’expériences vécues, de traités, de témoignages, de planches dépliantes à la fois fines et explicites qui captivent jusqu’au lecteur du XXIe siècle. Les Causes empilent les faits, les anecdotes, les questions des accusateurs et les réponses des vilains messieurs et des blanches colombes. Gayot de Pitaval, l’inventeur du concept des Causes célèbres aimait à l’évidence compiler. Déjà en 1729, dans L'art d'orner l'esprit en l'amusant,  il avait emmagasiné bons mots et historiettes de l’acabit de celle-ci : « un peintre qui avait de forts beaux tableaux avait des enfants laids: on lui demanda la raison de cette différence:
Airbag lingual
c'est que je fais, répondit-il, mes tableaux le jour et mes enfants la nuit. » Il se régala à parsemer les volumes des Causes de procès tous azimuts. On suit  des cas de sorcellerie « comme si on y était », dont l’affaire de la possession des Ursulines de Loudun et l’affaire Louis Gaufridy, toutes deux traitées bien différemment par Michelet dans La sorcière. On sait que l’épilepsie fut longtemps décryptée comme un signe évident de diablerie bien que des personnes éclairées, dès le XVIe s., le médecin Jean Wier par exemple, affirmèrent qu’il suffirait d’un peu de médecine et de bon sens pour expliquer bien des possessions. Il fut pour cela violemment fustigé. L’éminent juriste et économiste Jean Bodin (1529-1596), qui se piquait de démonologie, le traita de « mage démoniaque », tandis que  jésuite espagnol Martín Antonio Delrío le surnommait « Wierus hereticus ».
Dans les pages consacrées à l’épilepsie dans les Mémoires, il n’est plus question de démontrer la possession, mais plutôt de soulager les crises. On recommande l’emploi d’un appareil empêchant de se couper la langue. Les crises d’épilepsie à répétition d’une demoiselle de 15 ans, racontées par le menu, permirent au docteur Pibrac, opposé à l’abus de sutures, de mettre au point son engin. Une planche dessinée avec précision montre le bridon de fil et de rubans destiné à retenir «  une petite bourse de linge fin pour loger exactement la langue » aisée à nettoyer « avec un pinceau trempé dans le vin miellé ». L'airbag lingual était né. 


Martin Guerre d'ADN
avoir une dent contre la vérole
Mettre en parallèle les deux séries d’ouvrages stimule. On s’interroge, on s’étonne. Parfois, elles se répondent de façon surréaliste, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Côté Mémoires, on s’applique à réduire les hémorragies dues à l’arrachage des dents. Foucou, dentiste bricolo, met au point un appareil destiné à maintenir la charpie sur le trou pratiqué, tout en laissant la salive et la parole s’écouler. Côté Causes, on suit la plainte d’une gourgandine, Marie-Anne Autou, vérolée jusque au trognon et sur les muqueuses de la gorge. Elle attaque le sieur Guillaume de la Roquette, chirurgien, qui lui avait conseillé d’avaler le « Grand remède », autrement dit du mercure. Ah pour ça, les symptômes ont disparu mais par la même occasion, « la bouche de Marie Autou en a été toute démeublée ». L’Autou est furieuse et en chuintant à travers ses gencives orphelines, elle demande réclamation. On lui faire comprendre qu’elle n’avait qu’à pas commencer et que « si elle a la bouche bridée, c’est parce qu’elle n’a pas su mettre la bride à sa passion qui lui a causé un mal funeste ». Ne nous inquiétons pas pour la dame qui aura sûrement trouvé à rentabiliser son absence de dents…


Et remercions plutôt l’ignorance dans laquelle le XVIIIe était de l’ADN qui permit à Martin Guerre de jouer les revenants et à Gayot de Pitival de relater par le menu son procès dans ses Causes. Remercions aussi les messieurs d’avoir mis des boucles à leurs souliers, pour que les petits enfants les portent à la bouche et les avalent pour permettre aux chirurgiens de se creuser la tête. Les résolutions de l’ingestion d’épingles, de châtaignes, de boucle de soulier donc et autres arêtes de poisson sont légion dans les Mémoires.


Recueils des plus réjouissants, Causes et Mémoires ne suivent aucun ordre de sujet ; cela put leur être reproché autrefois. Cela nous comble d’aise aujourd’hui. Au hasard, côté bistouri, on passe d’une césarienne sur femme vivante – réussie – au traitement des becs de lièvres – moins concluant - ; de l’opération de la cataracte au traité de l’arrachage des membres. La très belle planche des doigts sectionnés


qui laissent s’échapper de la plaie béante leurs jolis tendons serpentins hypnotise. L’auriculaire du XVIIIe s. parait presque plus réel que le nôtre dans lequel bat un sang régulier. Le panégyrique des machines pour « prévenir et guérir la courbure de l’épine » atteinte de scoliose se mesure à l’éloge des forceps et autres « tire tête à double croix » imaginé par M. Baquié maître-es-arts, si bien conceptualisé par M. Ingram dessinateur de l’académie que « les couteliers pourront l’exécuter dans la plus exacte précision » et les obstétriciens s'en servir sur d'infortunés futurs nourrissons.
 
tire-tête de compétition pour futur nourrisson

Côté plaidoiries, on passe en revue des cas d’impuissance, de bigamie, d’assassinat de conjoint, de conspiration de lèse-majesté, de procès d’inconnus-au-bataillon à celui de la bergère de Domrémy, d’hermaphrodisme. « Le lecteur découvrira donc les aventures d’Angélique de la Motte, du chanoine Rafanel et de Marguerite Malaure, soupçonnés, à tort ou à raison, d’être des hermaphrodites, état gênant en lui-même, mais a fortiori sous l’Ancien Régime, peu porté à la tendresse envers les exclus de tout poil. »

code noir
En effet, parfois, on frise avec l’Histoire avec un grand H. On note la demande de recouvrement de liberté « par un Noir venu sur le territoire français ». Gayot en profite pour faire reproduire le « Code Noir, ou Edit du Roi servant de règlement pour le gouvernement, et l'administration de la justice et de la police des Isles françoises de l'Amérique », de mars 1685 qui est appliqué avec plus ou moins de réussite aux Antilles en 1687, puis étendu à la Guyane en 1704, à La Réunion en 1723 et en Louisiane en 1724. C’est comme si dans un « Paris Match » de 1981, on trouvait côte à côte le récit palpitant de l’enterrement de vie de garçon du prince Charles, petite mort sociale en soi qu'il serait de bon ton d'abolir, et le texte in extenso de la loi portant abolition de la peine de mort.  Du côté des Mémoires de chirurgie, on ménage de la place pour le texte du docteur Henri François le Dran (1685-1770) qui le premier a compris que le cancer débute localement et s'étend ensuite vers les ganglions lymphatiques. Cette théorie issue des observations des cancers de la peau et du sein fut capitale. On préconisa désormais une large excision de la tumeur et des ganglions lymphatiques axillaires. Observation et ablation bataillèrent ensemble contre le mal que Le Dran stigmatisa au travers de plusieurs cas dont celui de la femme d’un cocher qui, alors qu’on venait à peine de lui enlever un premier sein et qu’on lui conseillait l’ablation du second, se sentit « assez de force pour supporter tout de suite l’amputation de l’autre mamelle, … son courage y détermina, on fit sur le champ la seconde opération ». Depuis huit ans que les faits avaient eu lieu, la vaillante bonne femme vivait guérie.

Bien entendu aujourd’hui, la justice et la chirurgie ne sont plus ce qu’elles étaient en cette deuxième moitié du siècle des lumières. Aujourd’hui, Angelina Jolie médiatise l’ablation de ses seins et de ses ovaires ; on intente  des procès pour racisme à Hergé – que les fétiches aient son âme - pour son Tintin au Congo. (Hergé est partout… même dans les Mémoires de chirurgie qui présentent les aïeux de Rastapopoulos).  
(Hergé est partout… même dans les Mémoires de chirurgie
qui présentent les aïeux de Rastapopoulos)
Dès la fin du XVIIIe s., les ça ira, ça ira révolutionnaires changèrent bien des choses dans l’une et l’autre discipline, ouvrant les vannes de ce qu’on appellera longtemps le progrès. Mais il ne faudrait pas croire que ces éditions soient obsolètes. Au contraire. Le goût de l’anecdote qui a colonisé les volumes que nous feuilletons, a fini par recevoir ses lettres de noblesse et pour cause. Grâce à lui, c’est la vie, la vraie, que nous lisons au fil des pages. Fi des romans, des histoires morales, des pièces de théâtre qui fabriquèrent un quotidien artificiel. Les Causes célèbres et les Mémoires nous offrent un voyage rafraichissant dans le temps, N’est-ce-pas épatant de se rendre compte que le « garde-chasse [qui] reçut un coup de fusil, dont la balle lui perça le scrotum de part en part et endommagea le testicule gauche […] avait selon toute apparence les bourses pendantes, car le dedans de la cuisse gauche était entamé, par le trajet de la balle, de l’épaisseur d’un écu » à savoir, à trois travers de doigt plus bas que la blessure de scrotum. N’est-ce-pas étonnant de suivre les tenants du procès concernant un « soufflet donné à une jolie femme ». « L’action parut très brutale parce que cette femme était très jolie » et accessoirement enceinte. Ce qui permet à Gayot de nous faire partager quelques réflexions. « Une femme [enceinte] fut-elle souillée du parricide le plus affreux, est respectée par la Justice elle-même, qui suspend son glaive pendant qu’elle est grosse ». Et de déraper sur une royale anecdote qu’il glisse en note, et qu’à notre tour nous ne résistons pas à reprendre. « La reine d’Espagne, fille de Monsieur, épouse de Charles second donna un soufflet à la camarera Major qui avait tué ses perroquets parce qu’ils parlaient anglais ». La camarera était fort bien née, fille et petite-fille de Grands d’Espagne qui vinrent taper du pied, frétiller de la fraise, en un mot se plaindre au souverain. Mais quand « elle dit qu’elle avait donné ce soufflet par une envie de femme grosse, tout le monde jugea qu’ils devaient être satisfaits ».


Le plus réjouissant  dans tout cela est que ce voyage au XVIIIe siècle ne nécessite ni carburant, ni électricité ; seulement la force d’une double énergie renouvelable et millénaire : celle de la main qui tourne la page et de l’œil qui lit. © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral.


LES LIVRES  QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:
 

Gayot de Pitaval, François.  Causes célèbres et intéressantes avec les jugemens qui les ont décidées recueillies par M*** avocat au parlement.
Paris Chez Guillaume Cavelier, 1737-1741
20 vols in-12, pleine basane brune. Dos à cinq nerfs, orné et doré. Pièce de titre et de tomaison rouge. Tranches rouges avec signet. Chasses dorées. Incidents aux coiffes, frottements.
L’ex-dono figurant aux pages de titres a été systématiquement et très minutieusement découpé. Quelques incidents aux feuillets sans gravité.
Exemplaire à grandes marges. Rare série complète et en reliure homogène de ce premier recueil connu de Causes célèbres. Recueil des plus réjouissants ne suivant aucun ordre de sujet ou de date. Cela lui fut reproché autrefois. Cela nous comble d’aise aujourd’hui. En savoir plus - commander.

Mémoires de l'Académie royale de chirurgie.
Paris, Le Prieur et Delaguette, 1757-65.
15 volumes in-12, plein veau. Incidents aux coiffes, frottements.
Très nombreuses planches dépliables en très bon état. 4 frontispices identiques aux tomes 1, 4, 7, 10, par Cochin fils et représentant 3 personnages en habits romains dans un camp militaire. Une jeune femme à gauche, tenant à la main les Mémoires de l'Académie royale de chirurgie, en fait présent au Roi, sous le regard bienveillant d'une Minerve casquée. Le premier volume contient une dédicace au Roi signée de La Peyronie et une importante préface de F. Quesnay.
En savoir plus - commander.



BIBLIO

Christelle Rabier, « Vulgarisation et diffusion de la médecine pendant la Révolution : l’exemple de la chirurgie* », Annales historiques de la Révolution française, 338 | 2004, 75-94.

Extrait de la préface de Jean-Paul Bouchon. Angélique de la Motte, religieuse prétendue hermaphrodite. par M. Richer

samedi 28 février 2015

COCTEAU, ÉLOGE DU COCKPIT

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on parle en volapük, on serre la pattes d’ours aux as des as, on pastiche Duchamp et le Greco, on se souvient de Musidora)

Cocteau en 1917 par Modigiani
Benito. années 20

"Draeger m’a montré les toiles de Benito, amusantes sans plus. […] Je ne ferai ce texte que s’il me paye bien et par amitié pour les aviateurs", écrit Cocteau à sa mère en août 1917. Draeger, c’est l’imprimerie pionnière et vedette de l’édition publicitaire de luxe. Elle recrute les maquettistes les plus inventifs, les meilleurs illustrateurs, les plumes les plus alertes et d’abord celles de Colette et Cocteau. Le jeune homme en 1917, a 28 ans, une constitution fragile au point d’avoir été réformé, un uniforme d’ambulancier civil coupé par Paul Poiret, et un premier grand succès polémique qui le place sous la lumières des projecteurs. Ce succès, c’est le ballet Parade dont il a écrit le livret, dont Satie a composé la musique, dont Picasso a imaginé les décors et les costumes et que la troupe Diaghilev a interprété sous les huées de la salle.

La Première eut lieu au théâtre du Châtelet le 18 mai 1917 et déclencha un tohu-bohu de tous les diables. "Picasso, Satie et moi ne pouvions rejoindre les coulisses. La foule nous reconnaissait, nous menaçait. Sans Apollinaire, son uniforme et le bandage qui entourait sa tête, des femmes armées d'épingles à chapeau nous eussent crevé les yeux".

C’est donc un Cocteau monté sur ses ergots qui fait le difficile en parcourant les épatantes compositions de Benito qui doivent illustrer la plaquette publicitaire concoctée pour la société de construction aéronautique SPAD. Ah les avions ! Les pilotes surtout ! Voilà qui parle à Cocteau. C’est un grand ami de Roland Garros qui lui fit faire son baptême de l’air en 1913. Alors, à la réflexion, il va dire oui. Oui, il écrira le texte de Dans le ciel de la Patrie, la plaquette publicitaire qui nous savourons aujourd’hui. Il rédigera aussi les légendes des surprenantes images d’Eduardo Benito Garcia, qui deviendra après-guerre un des illustrateurs de proue de Vogue et de Vanity fair.
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 
Cocteau, Benito, Blériot. 1918

Drôle de livre tout de même, que ce livre de guerre. Tandis que Dans le ciel de France les spads esquivent les attaques allemandes et expérimentent à l’envi le système de tir à travers l’hélice mis au point par Roland Garros et breveté en janvier 1914 ; sur la terre ferme on s’occupe d’en faire la publicité. Futilité ? Il semble bien que non. Quelques grammes de cynisme peut-être. Blériot qui a repris en main la SPAD du trop flamboyant Deperdussin, sait trop bien dans quel état critique était l’établissement en 1913. Il sent l’aubaine qu’a été pour l’industrie aéronautique, la déclaration de la guerre. Il comprend que pour avoir une chance de survivre après-guerre, il faut communiquer sur la modernité, l’innovation, l’unicité de ses engins volants. Citroën l’a compris qui prend les devants sur la paix future. Il met en place cantines, et crèches, une pouponnière et une infirmerie ; il fait installer des vestiaires et des douches. Le témoignage de ses munitionnettes sera la meilleure des publicités et une protection contre les accusations de profiteur de guerre qui pourraient s’élever un jour. Chez SPAD, on réfléchit autrement. Pour vanter les avions de l’établissement on va communiquer. On place donc en fin d’ouvrage le dessin des sept modèles en activité du spad, l’avion de chasse par excellence. C’est bon pour l’entreprise de la montrer techniquement efficace. Un texte de Jacques Mortane, Du sport à la guerre grâce à la vitesse ferme l’album. On y apprend qu’en volapük, la langue universelle qui enthousiasme alors, spad veut dire
les avions bombardent
espace
, sous-entendu espace parcouru bien entendu. Entre les planches de spads et le texte final, on a placé un trombinoscope héroïque comprenant 64 portraits photographiques de pilotes qui ont fait briller les "ailes" françaises. On y reconnait Guynemer, René Fonck, Roland Garros ou encore Nungesser. Ce sera parfait pour l’image de marque future de la maison.



Mais l’immortalité de la SPAD ne saurait être totalement assurée par cette présentation de premier de la classe. Ce qu’il faut pour y arriver, c’est transformer la réclame en œuvre d’art. Voilà pourquoi Draeger a recruté Cocteau et Benito. S’il arrive à éditer pour son client un chef d’œuvre publicitaire, il aura alors pleinement rempli son contrat. Le cachet proposé à Cocteau semble avoir été suffisant puisqu’il accepte de travailler sur cet éloge de « ce modèle des avions d’attaque, cette petite machine de race, forte et charmante ». Son amitié pour les pilotes comme il l’a écrit à sa mère, en particulier pour Roland Garros qui lui disait souvent : « à Paris, mon envergure me gêne… » a certainement fini de le persuader.
Il détaille longuement les illustrations de Benito avant de les légender à l'emporte-pièce. Leur style quasi cubiste ne le déroute pas. Ne vient-il pas de monter Parade avec Picasso, le pape du genre ? Le
surveillance marine
côté répétitif très futurisme italien ne le gêne pas non plus, l’ayant reniflé dans le sillage d’Apollinaire. Mais ce qui marque plus le jeune touche-à-tout, c’est la découverte du monde vu d’en haut. Dans son journal du front, le peintre allemand Oskar Schlemmer, futur élève du Bauhaus, le constate simplement : « Les photographies prises d’en haut représentent le monde comme on ne l’avait jamais vu ». « Une esthétique cartographique » bientôt habite les artistes. La couverture de Dans le ciel de la patrie n’est rien d’autre qu’une vue aérienne trouée d’une cocarde bleu blanc rouge et biffée par la signature de Blériot. Les huiles de l’anglais Richard Carline, au hasard, La bataille aérienne au-dessus de Kut El Amara, peinte en 1915,  en est une autre sage manifestation. Plus décalé, plus drôle, mais toujours à l'aide de cette perspective inédite, Boutet de Monvel fait de lui-même, un Portrait pris à 2000 m par un appareil qui est à 2300 m au passage des lignes près Vaney.  Benito, lui, s’empare de cette « nouvelle vision du paysage, à plat, sans ligne d’horizon » et se permet toutes les audaces. Et ça marche. Sans bouger de notre fauteuil, on se retrouve dans le cockpit, collé à notre siège par les accélérations, avalant des paquets d’air, le sang montant à la tête dans un looping impeccable. Ça tangue, ça tremble de tous côtés, on a le tournis. 
révélation de la vision aérienne


Les couleurs vives qui tourbillonnent sont dominées, non pas comme on l’aurait cru par le bleu du ciel, mais par le vert. Le vert de l’Espoir. On est en temps de guerre tout de même. On l’oublierait presque. Seules des cocardes tronquées nous le rappellent. Rien de bien guerrier dans les légendes de Cocteau. Il y a bien ça et là l’évocation des shrapnels, les obus à balle meurtriers, des torpilleurs mais loin, si loin, en bas sur la mer ou autour des embryons de DCA. Il souffle en revanche un indéniable vent d'art moderne dans ces images. On sent dans ces résumés picturaux un peu du Nu descendant un escalier et comme le formule Duchamp, un cinéma,encore en enfance, et la séparation des positions statiques dans les chronophotographies de Marey  en France, d'Eakins et Muybridge  en Amérique ». 
décompositions à la Duchamp


Du cinéma encore dans l'illustration qui présente un duel moderne où les balles traversent l’hélice comme le regard un ventilateur. Benito l'a paré de deux oiseaux, un blanc, un noir, figurant les deux camps en présence. On présume que le blanc est Français. Une Victoire de Samothrace y pointe le bout de son déhanché et les pilotes y sont vêtus à la Musidora. Est-ce que Benito aurait eu le béguin pour la première des vamps du cinéma ? Il faut reconnaitre que ce devait être bien difficile d’échapper à celle qui tenait le premier rôle dans les aventures cinématographiques des Vampires, terribles bandits qui envahirent les cinémas de Paris en 1915 et qui annonçait par son goût du travestissement à même la peau,  les masques de Fantomas

Musidora et les pilotes

Les pilotes risquent leur vie dans les airs, mais Benito et Cocteau ne veulent rien dramatiser. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Les nuages ont droit d’être charmés par le moteur et d’approcher les avions qui ont hâte de pondre. Les mécaniciens ont le droit d'être déformés par le fleuve de vitesse. Et le pilote lui-même, a le droit, une fois redescendu et posé, d’enlever ses gants qui lui font des pattes d’ours et d’aller diner ce soir dans sa terrible petite Hispano. Après tout, c’est lui le héros. Au courage du « Pilote », on doit d’avoir ces images intemporelles qui nous emberlificotent gentiment. Mais l’album est ponctué bientôt par une page blanche barrée d’un titre au goût de cendres : A la mémoire du Capitaine Georges Guynemer.
Guynemer vif et mort
Alors, soucieux, on tourne la page et Guynemer en lévitation, les yeux fermés, nous saute aux yeux. Le bras replié, il a la main tendue dans un salut militaire que nous prenons évidemment pour un adieu la compagnie ! Devant nous médusés, l’as s’élève dans un paquet de nuages gris. A l’arrière-plan de l’image, comme englués dans une terre noire, les poilus en uniforme bleu horizon, tendent des « étendards [qui] s’inclinent sur son passage ». Le jeune homme avec ses 54 victoires homologuées, sa trentaine de victoires probables supplémentaires, tomba comme une fleur sept fois du ciel en faisant un pied de nez à la Camarde. Mais, elle est têtue la drôlesse et la huitième fois arriva à ses fins. Il fut retrouvé une balle dans la tête, l’index de la main gauche arraché, l’épaule et la jambe brisées. 
Si l’ascension peinte par Benito est si pathétique, c’est en fait parce qu’il est seul à monter au ciel. Quand le réalisateur Hayao Miyazaki rendit à son tour hommage en 1995 aux as de la Grande Guerre, il ne les sépara pas les uns des autres, les laissant unis jusque dans la mort par leur amour des avions et une camaraderie héroïque. Marco Rossinelli, Porco Rosso, levant le groin vers la flotille fantôme qui le survole, voit la cocarde anglaise de Mick Mannock le borgne voler aile à aile avec la croix allemande du petit Baron Rouge et la cocarde française du malingre Guynemer. Tout en haut dans le ciel, les infirmités n’avaient pas voix au chapitre. 
Porco Rosso de Miyazaki et Guynemer par Benito, hommages aux braves

Ses avions, Guynemer les faisait peindre en jaune et on reconnaissait sur leurs flancs le long oiseau de l’« escadrille des Cigognes », dont le symbole tapisse les pages de garde de l’album de Blériot. Mort au firmament, Cocteau décrit l’as, pâle comme un ange du Gréco. Benito l’a aussi étiré à la manière du maitre espagnol. Continuateur du Greco, Benito ? Il n’était en tous cas pour Cocteau « ni cubiste, ni futuriste ». « Il [brossait selon lui] des vertiges, à la façon des Japonais ». Son éloge du peintre est plutôt aimable pour quelqu’un qui trouvait six mois plus tôt ses compositions amusantes sans plus. Cocteau se serait-il laissé ensorceler par ces compositions déstructurées ?
L’écrivain met un point final à son texte le 1er janvier 1918 ; la plaquette est éditée le 1er octobre 1918, sans qu’il ait besoin d’y changer une ligne. Quatre jours plus tard, le 5, Roland Garros meurt dans un combat aérien à Vouziers. Le 17, Cocteau écrit la préface du Cap de Bonne-Espérance qui va paraitre aux éditions de la Sirène en 1919.  Alors que le ton de Dans le ciel de la patrie était aérien, soudain il devient terreux : « Adieu Roland. Je ne soupçonnais pas à quel point la terre saurait te reprendre et que ce poème de notre amitié allait devenir, en pleine victoire, l’hommage de ma douleur. »   © texte et illustrations villa browna / Valentine del Moral. © Stephane-Jacques Addade pour le portrait de Boutet de Monvel.
cigogne vole!

 


LE LIVRE  QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie: 

Bénito | Cocteau, Jean.Dans le ciel de la patrie. Texte de J. Cocteau. Illustrations de Benito. Croquis d'appareils de Capelle.
‎Paris, imprimé par Draeger pour la société Spad, 1918.
In-4 carré, 16 feuillets non chiffrés, cordon de liaison sur le côté, feuilles de garde illustrées du symbole de l'escadrille des Cigognes et des symboles d’autres escadrilles en entourage.
le plat supérieur du cartonnage d'éditeur représente une vue aérienne trouée d’une cocarde bleu blanc rouge et biffée par la signature de Blériot.

‎Edition originale avec les illustrations en couleurs mi-cubistes, mi-futuristes de Benito. Bel hommage à Guynemer ; les 7 modèles du spad suivi du portrait de 64 des pilotes qui ont fait briller les "ailes" françaises, comme Guynemer, et René Fonck, Roland Garros, Nungesser, etc.
Cartonnage légèrement frotté mais bon exemplaire. ; le texte de Jean Cocteau semble avoir échappé aux bibliographes.‎



Bibliographie
Cocteau, La Difficulté d'être, Morihien, 1947.

Freddy Pannecocke, En réponse à la guerre. https://www.google.fr/search?q=ichard+Carline+-+Bataille+a%C3%A9rienne+au+dessus+de+Kut+El+Amara-1915+&ie=utf-8&oe=utf-8&gws_rd=cr&psj=1&psj=1&psj=1&ei=BoLwVO_BIMfraMG6gogB#

Sur Richard Carline, https://www.historypin.org/tours/view/id/2794/title/Carline%20Brothers;%20Richard%20and%20Sydney%20Carline
Boutet de Monvel, aviateur. https://academics.skidmore.edu/blogs/greatwararchive/bernard-boutet-de-monvel-aviator/ 
Jean-François Charcot, bibliothécaire-adjoint, http://collections.musee-armee.fr/dans-le-ciel-de-la-patrie-jean-cocteau-et-laviation-en-1914-1918/