jeudi 17 juillet 2014

1 BÉCASSE, 16 NOUVELLES: LE CONTE EST BON POUR MAUPASSANT

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on aperçoit des feuilles de marronniers transgéniques, une mise page digne d’un interrogatoire de polar américain, des chiens comblés, des Shéhérazades inspirés)

Intéressant pari que d’illustrer les Contes de la bécasse de Maupassant. C’est en tous cas celui que lança le génial Maximilien Vox à Pierre Falké au tout début des années 30. L’illustrateur l’accepta et triompha ! L’entreprise, pour être légitime, demandait une sacrée dose de jugeote. En effet, sous le prétexte d’un vieux baron qui ne pouvait plus aligner deux pas sans crier aïe, mais qui refusait de se priver de ses diners de chasse, Maupassant réinterpréta le gage culinaire par le truchement d’une tête de bécasse que le bonhomme, comme le veut la tradition « fixait sur une épingle, piquait l’épingle sur un bouchon, maintenait le tout en équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière de tourniquet ». « Et le baron, d’un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou ». La tête finissait par s’arrêter, désignant du bec l'un des convives à qui revenait la joie gourmande de boulotter à lui tout seul toutes les délicieuses têtes des bécasses offertes au diner. Pour dédommager l’assistance, le veinard se devait de raconter une histoire. Ce gage devenait donc le fil conducteur du recueil de la même manière qu’en 1970 le gage du morceau de pain tombé dans la fondue deviendrait sous la plume de Goscinny celui d’Astérix chez les Helvètes. Ce fil conducteur permettait à l’écrivain de coudre de fil blanc des histoires aux thèmes et aux registres très différents, fil blanc que l’illustrateur allait devoir interpréter par l’image.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
COUVERTURES DES CONTES DE LA BÉCASSE PAR FALKÉ
COUVERTURES DE ROBINSON CRUSOÉ
Les couvertures de cette édition sous emboitage méritent un petit paragraphe. Reprenant la composition virtuose de la jaquette qu’il fit pour le Robinson Crusoé que Jonquières publia en 1926, Falké a créé deux maries-louises de verdure au milieu desquelles émergent des fougères. Des hauteurs tombent des feuilles qui sembleraient plutôt avoir poussées dans les pays chauds, mais on dira – parce que, bibliophile et non botaniste – que ce sont des feuilles de marronniers génétiquement transformés avant l’heure. De la même façon qu’il avait placé dans sa composition pour Jonquières, une chèvre, un canoé, quelques outils et un coffre ouvert, autant d’indices qui rappellent le texte de Defoe, Falké adosse aux troncs des Contes, fusils, gibecière, cor et poire à poudre. C’est rendre hommage à la logorrhée cynégétique qui a largement enrichi la littérature française et dont les porte-paroles vont de Crac à Tartarin en passant par les invités du baron des Ravots qui nous occcupent présentement. En quatrième de couverture du Defoe, Robinson apparait dans toute sa splendeur de naufragé débrouillard tandis que sur celle du Maupassant, une bécasse en deux coups d’ailes, traverse une trouée ménagée dans le taillis touffu. Ils ne nous regardent pas. Seul, un toutou, immobile, nous fixe sans détours.
MAUPASSANT, MATHO, UN CONTEUR, SON CHIEN
Le détail est de taille quand on sait quelle place le chien tient et dans les textes de Maupassant et dans les illustrations de Falké. On sait bien que l’écrivain eut toujours autour de lui une petite ménagerie qui accueillit Mathô, le chien de ses jeunes années avec qui il chassait et nageait, puis, qui hébergea poils et plumes : Paf(f), Piroli, puis sa fille Pussy, un singe et ce perroquet polisson qui s’exclamait à chaque entrée d'une femme dans sa maison d’Etretat : « Bonjour, petite cochonne ! ».
Or, si Maupassant a su magistralement croquer son semblable dans ses misères et paradoxes, il faut reconnaitre qu’il n’a que rarement trempé sa plume dans l’encre empathique. Et si pour exprimer ses propres sentiments, il eut parfois recours à la comparaison, il ne choisit pas de s’identifier à un autre être humain : « Il fait si chaud en ce moment sous le soleil qui emplit mes fenêtres ! Pourquoi ne suis-je pas tout entier au bonheur de ce bien-être ? Certains chiens qui hurlent expriment très bien cet état. C'est une plainte lamentable qui ne s'adresse à rien, qui ne va nulle part, qui ne dit rien et qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais gémir comme eux, je m'en irais quelquefois, souvent, dans une grande plaine ou au fond d'un bois, et je hurlerais ainsi durant des heures entières, dans les ténèbres. Il me semble que cela me soulagerait... » [1]. Cette complainte canine est toute entière reprise dans la Peur, une des nouvelles stars des Contes de la bécasse : « alors, pendant une heure, le chien [de la maison dans laquelle le narrateur s’était  réfugié] hurla sans bouger; il hurla comme dans l’angoisse d’un rêve; et la peur, l’épouvantable peur entrait en [l'homme] ». Dans une autre nouvelle, Pierrot,
LA MAITRESSE DE PIERROT
corniaud sans histoires est jeté dans un puits. On est glacé devant les choix successifs de sa maitresse qui, à un moment donné, prise d’un remords passager va nourrir Pierrot de morceaux de pain lancés de haut du trou. Le chien désormais invisible aux protagonistes et au lecteur aboie gaiement à l’arrivée de l’horrible dame, ne voyant que le bienfait, ne pouvant imaginer le méfait. Le présupposé de Maupassant dans cette nouvelle se retrouve parfaitement illustré dans une affiche récente concoctée pour la Fondation 30 millions d'amis, montrant un chien abandonné au regard tendre et étonné, ayant pour slogan « J'ai tellement peur que mon maître se soit perdu... ». Il faut bien reconnaître que « Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses bouddhistes. Quand il plaint les bêtes qui valent mieux que nous,
MAUPASSANT CYNOPHILE
leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres exquis il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, « souffre et meurt sans parler».» [2]
Cependant, les Contes de la Bécasse ne sont pas que noir ébène. Ce n’est pas qu’un catalogue de turpitudes que Maupassant nous jette aux yeux. On y rit, on s’y étonne, s’y émeut, s’y instruit. Connaissiez-vous seulement  l’existence d’une pépinière au jardin du Luxembourg, pépinière que par le percement de la rue de l'Abbé-de-l’Épée, Haussmann raya allégrement de la carte ? « Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière ? C'était comme un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches ; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des régiments d'arbres à fruit ». Dans cette charmille, Maupassant situe Le Menuet, petite tragédie douce-amère saupoudrée de poudre de riz de nos aïeules. Dans une large forêt, il place une chasse à courre pendant laquelle Joseph de Croissard brille devant Berthe d’Avancelles qu'il désire depuis des mois. La belle lui a bien fait comprendre que "si [elle doit] tomber, mon ami, cela ne sera pas avant la chute des feuilles. [Elle a] trop de choses à faire cet été pour avoir le temps". Or, l'automne est là et bientôt Joseph accède au lit dans lequel...il s'endort sans autre forme de procès!
QUELQUES-UNS DES CULS-DE-LAMPE
LAURA Preminger -  UN FILS Maupassant - QUI A TUE VICKY LYNN Humberstone
Épatants Contes de la bécasse tout de même. Et quel astucieux choix de titre. Sur le bec effilé d’une seule bécasse, Maupassant épingle ses nouvelles pour la plupart aux antipodes les unes des autres, comme autrefois les billets de crédit de monsieur le maire, monsieur le curé et la vieille Marie se côtoyaient sur le pique de l’épicier. On y retrouve les dadas de Maupassant, les amours bancales, la Normandie farceuse, le fantastique, la mer, la nature, la chasse, la cuisine. Des correspondances s’établissent, improbables, comme entre Ce cochon de Morin et Saint-Antoine qui tend à vérifier de manière inédite que « tout est bon dans le cochon ». Idem pour ce qui est des amours immortelles dans La rempailleuse et le Testament, des blagues potaches dans Un normand et dans Farce normande. Le lecteur ne peut que s’en réjouir ; l’illustrateur,au contraire, a dû être tenté de s’arracher les cheveux. Certes, il a illustré chaque conte au plus juste par de larges vignettes et des lettrines élégantes. Mais comment créer une unité à ce méli-mélo littéraire? Falké saisit le problème par la racine et décida de prendre en sandwich chaque histoire, entre le portrait du conteur et un cul de lampe bécassier. Par ce choix, il lia indéfectiblement les histoires les unes aux autres. Et comme si cela ne suffisait pas, il choisit une mise en scène identique et cinématographique pour les portraits. Chaque narrateur semble avoir été placé, comme dans les meilleures scènes d’interrogatoires des films noirs d’Hollywood, face à une source lumineuse de très grande intensité. Le personnage se retrouve ainsi projeté vers nous par une ombre tranchée qui le détache de la surface plane du papier. Mais à la différence de Laura et de Frankie Christopher, l’impresario de Vicky Lynn, nos compères supportent parfaitement ce traitement de
CONTEURS EN PLEINE ACTION
choc, savourant sur le bout de la langue le goût persistant des têtes de bécasses, laissant se consumer entre les doigts une pipe ou un cigare allumé. Certains sont saisis tellement sur le vif qu’on a l’impression qu’ils sont en plein milieu d’une phrase : la bouche est entr’ouverte, la main en mouvement. Ces Shéhérazades modernes obéissent de bon cœur à leur sultan et amphitryon qu’ils satisfont pleinement, réjouissant par la même occasion les lecteurs que nous sommes. Invariablement, Falké a flanqué chaque conteur d’un chien. Qu’il soit de race ou de sang mêlé, au poil ras ou moutonneux, élancé ou pot à tabac, le chien du

conteur apparait comblé : il lèche la main de celui-là, se fait caresser par ces autres-là, roupille dans le bras d’un fauteuil ou sous l’assise protectrice d’une chaise, s’épouille sans gêne ou halète, la babine remontée dans une ébauche de sourire. De quoi venger tous les Pierrot, et autres cabots martyrisés dont Maupassant rappela les vies de chien. L’écrivain, le 2 juin 1881 dans le journal Le Gaulois, relayait l'appel de la SPA à créer un «asile pour les bêtes». «Ce serait là une espèce d'hospice où les pauvres chiens sans maître trouveraient la nourriture et l'abri au lieu du nœud coulant que leur réserve l’administration ». Guy de Maupassant finira lui dans un « asile pour bêtes », la clinique du docteur Blanche, installée depuis 1846 à Passy, dans l’ancien hôtel de la princesse de Lamballe qui en quelque sorte annonçait la destination prochaine de sa maison en perdant la tête, tranchée en 1792 et baladée au bout d’une pique.
© V. del Moral |villa browna
[1] Fragment publié par Pol Neveux dans la préface des œuvres complètes aux éditions Conard.[2] préface de Pol Neveux.
 
LE LIVRE QUI A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est en vente à la librairie:
Guy de Maupassant,  Contes de la bécasse. Bois de Pierre Falké.
Paris, Librairie Plon, 1931.
 In-4, en feuilles sous chemise titrée et emboitage en suédine verte.
Tirage limité à 235 exemplaires numérotés, celui-ci sur vélin d’Arches à la forme.  
72 bois originaux en couleurs de Pierre Falké, dont un sur la couverture, un frontispice et 70 in-texte. Mise en page élégante supervisée par Maximilien Vox. En savoir plus. Acheter le livre

vendredi 13 juin 2014

MAC ORLAN, BOFA, LES RATS ET LES POISSONS MORTS

LORGNETTES DE LA GRANDE GUERRE [2]
 
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Edgar Allan Poe rode, Gus Bofa prête sa démarche à Keyser Söze, les rats singent les Poilus, le clair-obscur,
vitriol de l’illustration, prend ses aises et Mac Orlan rougit de plaisir).
Mac Orlan et Gus Bofa dans Les poissons morts
Entre Gus « Bofa » Blanchot et Pierre « Mac Orlan » Dumarchey, ç’a été à la vie à la mort. Pour être tout à fait exact, ce fut à la vie à la troisième mort de Bofa qui mourut selon ses dires  « deux fois au cours de [sa] vie, une fois en 1914 au Bois le Prêtre ; la seconde fois à l’hôpital de Toul. » La troisième fois, qui fut la bonne, laissa en 1968 un Mac Orlan déjà casanier, désillusionné et désolé. Nés en 1882 et 1883, Mac Orlan et Bofa étaient entrés dans la trentaine et dans la guerre d’un même pied. Et pour qui eut 20 ans à la Belle Epoque, le choc fut fracassant.


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
 Eux, qu’on prit au mariage de Roland Dorgelès « pour des gens de maison car [ils étaient] tous rasés, ce qui n’était pas la mode », tombèrent des nues en rejoignant le front, et d’abord parce que ceux qui les avaient précédés avaient les cheveux longs(1) et la barbe hirsute, hippies militarisés, ce qui est vous en conviendrez, des plus incongrus.
Difficile de s’y faire...et d'y rester dans la Grande Guerre. Celle de Mac Orlan s’arrêta sur blessure en septembre 1916 à Péronne à une encablure de la maison paternelle désertée depuis Mathusalem. Celle de Bofa, plus tôt encore en décembre 1914. La hanche atomisée, la jambe écrabouillée, il refusa pourtant l’amputation, se releva la guibole débinée et le panard de traviole, trouva des chaussures orthopédiques à sa taille et inventa la boxe à cloche pied.
Bofa(s)
Un peu infirme mais pas du tout manchot, Bofa durant la dernière partie de la guerre va illustrer pas moins de cinq livres. En 1917, ce seront Les Poissons morts, U-713 ou les gentilshommes d'infortune de Pierre Mac Orlan et Chez les Toubibs qu’il écrit et illustre. En 1918, ce seront Le chant de l'équipage de nouveau de Mac Orlan et Signaux à l'ennemi, de Gaston de Pawlowski. Si je sais compter sur les doigts de ma main droite (fastoche : un doigt par livre), trois sont des textes de Mac Orlan. Si je compte maintenant sur les doigts de ma main gauche, trois sont en notre possession, deux de Mac Orlan et celui de Pawlowski. Auxquels il faut ajouter Bob bataillonnaire paru en 1919.
Si Mac Orlan dédicaça son Rire jaune à « G. de Pawlowski et Gus Bofa en témoignage de profonde amitié », on peut raisonnablement supputer que ces deux-là devaient s’entendre pour supporter la promiscuité de page. Ils devaient même s’entendre plutôt de près que de loin pour avoir signé ensemble Signaux à l’ennemi, un « petit chef—d'œuvre d'humour, de sensibilité et de malice terriblement française »(2). Voilà qui est dit et restons-en là mais pas sans vous conseiller le passage savoureux de la morsure profitable : se faire mordre par le chien Godillot, mascotte charmante à la généalogie chaotique et au mal de cœur agressif était, eh oui, une façon imparable pour gagner un mois peinard à l’arrière.
En passant aussi, ne dédaignez pas la lecture du Chant de l'équipage qui fut le premier d’une longue série de succès pour Mac Orlan, ce qui rétrospectivement doit vous faire pousser un ouf de soulagement. Le gaillard avait en effet un jour affirmé qu’il « écrivait pour ne pas devenir un assassin ». Certains universitaires au-dessus de tout soupçon échafaudent avec gourmandise des parallèles entre ce best-seller et l’Ile au trésor du grand, de l’incontournable R.L. Stevenson. Dans un écho d’outre-tombe (ou peut-être de bouche de métro) Raymond Queneau allèche un peu plus le chaland : « J'ai bien souvent relu Le chant de l'équipage et, à chaque fois, m'enchantent la grande peur d'Eliasar, les cravates d'Heresa, les cuites de Bébé-Salé, l'odyssée de l'Ange-du-Nord ».
Arrêtons-nous un peu plus longuement sur ces étonnants Poissons morts, parus en 1917. A sa sortie, ce récit des premiers mois de guerre choqua, les dessins de Bofa ne passèrent pas. On dit que le duo avait pris la chose avec trop de désinvolture et pas assez de respect. Pourtant, tout y est, rien n’est édulcoré dans ce livre, des anecdotes aux portraits en passant par les pensées, nombreuses, qui traversent l’esprit de Mac Orlan. Gus Bofa, à la démarche que Keyser Söze connut à n’en pas douter pour l’avoir si bien mimée dans Usual suspects, a donné à l’ensemble une tension désabusée.
Le titre même est duraille. Avouez que l’image de poissons morts, ventre à l’air, dérivant par paquets dans la Moselle n’est pas des plus réjouissantes. Or, ce sont ces poissons qui initient le narrateur à la guerre moderne et à ses dames de compagnie, les grenades. Le soir, roulé dans sa couverture, Mac Orlan « fut peut-être le seul à considérer cette déroute aquatique à la manière d’un conte d’Edgar Allan Poe ». Tu m’étonnes ! Enfin…pas tant que ça. Alan F. Farrell (3), un épatant professeur-écrivain américain de notre connaissance, guerroyant alors en pleine jungle vietnamienne, se retrouvant nez à nez avec le pied sectionné à la hauteur de la cheville d'un Vietminh qui venait de sauter sur une mine et y voyant la moelle bouillonner, eut comme toute première pensée que, dingue! Homère avait raison d'écrire que sur le champ de bataille "on voit même la moelle jaillir des vertèbres". (4)
Anyway, « à cette époque, [Mac Orlan était] déjà hanté par les Aventures d’Arthur Gordon Pym », au point de les faire illustrer après-guerre par Bofa et Falké pour les éditions de la Banderole qu’il conseilla. La littérature nourrit les Poissons morts. Edgar
CLAIR-OBSCUR Dormeur de la tranchée
Allan mais aussi Rudyard y accompagnent fidèlement Pierre. Des extraits de Kipling sont mis en épigraphe et la partie sur la Somme s’ouvre sur un chapitre intitulé « La route de Mandalay »… C’est Théo Varlet, traducteur de Stevenson et de Kipling, qui lui avait fait lire avant-guerre La Lumière qui s'éteint et La Chanson de Mandalay. Et si « Gus Bofa [voyait] dans l’aptitude de Mac Orlan à nourrir son imagination de faits et de détails techniques un point commun – et le seul – avec Kipling » (5), les amours littéraires de jeunesse,tenaces, poussèrent l’écrivain à persister et à signer… Pour exemple, en exergue de Bob bataillonnaire on retrouve encore les mots de Kipling : « J’ai payé ce que j’ai appris / Sans jamais discuter le prix ».
Mais le plus marquant dans les Poissons morts reste la limpidité qu’on y trouve, la pertinence du récit avec lesquels les lecteurs numéralisés du XXIème s. que nous sommes pactisent étonnamment vite. L’impression est accentuée par le fait que certaines pensées procèdent de l’aphorisme qui comme chacun sait
CLAIR-OBSCUR Le feu de camp
est de toute éternité. Dans le fond, « c’est une question de politesse […] il faut toujours participer à la pensée de quelqu’un quand ce quelqu’un vous fait la grâce de causer avec vous », ou d’écrire pour vous.
Les poissons ne sont pas les seuls animaux à tenir dans le récit le haut du pavé. Outre les chiens, la place que Mac Orlan a octroyée aux rats a révulsé ses contemporains. Pourtant, la chasse aux rats,c’est l’occasion d’avoir prise avec la réalité de la vie normale, c’est retrouver un dégout à taille humaine,
CLAIR-OBSCUR Les feux de la rampe
c’est s’occuper les méninges et oublier les lendemains qui ne chantent pas. Plus métaphoriquement, les rats sont les Poilus eux-mêmes et il ne faut pas nous étonner que l’écrivain leur ait donné la parole un chapitre entier. Pourchassés par un ennemi de taille, le chien, ils font preuve d’astuce, de panache, de désinvolture et reconnaissent au trou, la tranchée du rat, des avantages non négligeables. Gus Bofa adhère au discours de son ami dès la couverture qui présente un homme, un poisson et un rat en sale état. Bofa a également parsemé les chapitres d’instantanés en noir et blanc, chargés de clair-obscur, le vitriol de l’illustration. Regardez plutôt. Un homme (peut-être deux) git allongé, sans doute face contre terre : Il [ne dort pas] dans le soleil, la mainsur sa poitrine |
Tranquille », mais protégé par l’ombre tranchée de la tranchée. Un autre soldat pousse la chansonnette, seul sur scène, éclairé par les feux de la rampe. Ses compagnons dorment tout autour, bercés par son récital. Un poilu dont la fumée de la pipe fraternise avec celle de sa pitance en train de réchauffer, irradié par la lumière du feu, devient un poor lonesome cow-boy who « has got a long long way to home / Over mountains and over prairies », par-delà les tranchées et les no man’s lands. Du texte et du dessin émerge une poésie naturelle, qui par courtoisie se reprend et nous amuse au moment même où elle allait nous saisir à la gorge.
L’écrivain et l’illustrateur s'entendent comme larrons en foire et on le sent dès la page de faux-titre : on y reconnaît Bofa tel qu’en lui-même, les oreilles décollées, les béquille calées sous les bras, la patte folle et le pied de traviole en avant. Au-dessus, Mac Orlan, en uniforme, médaille épinglée sur la poitrine, chien en laisse, béret enfoncé soulignant les sourcils froncés. On reconnait parfaitement l’écrivain dans ce dessin. Et c’est presque comme si Bofa avait connu une transe prophétique : au travers d’une photo beaucoup plus tardive, sans doute prise dans les années 60, on retrouve intacts le béret, l’œil rond légèrement cerné, la sinusoïdale des sourcils, le clope au bec.
Mac Orlan sans fards
En 1923, ce n’est plus un portrait réaliste mais bel et bien fantaisiste que Bofa nous donnera de son ami Mac Orlan dans ses excellentes Synthèses littéraires et extra-littéraires que nous avons aussi la joie de pouvoir ici feuilleter. La boutique d’horlogerie à l’enseigne du « temps retrouvé » de Proust est connue, la voiture vrombissante de Morand aussi. Mais elles n’éclipsent cependant pas l’île au trésor de Mac Orlan. Il est assis sur sa plage, abrité du soleil qui tape par l'ombre d'une forêt luxuriante qu'on devine, la pipe à la bouche, les lunettes sur le nez, un foulard noir de pirate remplaçant le béret, une tête de mort dans le dos, une canne à pêche de petit garçon à la main. Au bout du fil frétille un tout petit poisson ridicule, sur la ligne d’horizon un bateau pirate est au mouillage. Toute la tendresse taquine de Bofa pour son vieil ami transparait. Un coup de soleil marque ses pommettes. Un coup de soleil ? Ne rougit-il pas plutôt du plaisir d’être représenté en flibustier de la littérature d’aventure qui lui sauva la vie ?
(1) Dixit Mac Orlan dans les premières pages des Poissons morts. (2) in La revue de la Quinzaine du Mercure France. 1918. (3) Dr Alan Ford Farrell, Cortez in Darien, in Arion, A journal of Humanities and the Classic, Boston University.(4) Iliade, XX, 483.(5) Baritaud citant Bofa, Notes de Lectures sur Légionnaires « les livres à lire…et les autres », Le crapouillot, nov 1930.  

LES LIVRES QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:
[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Les poissons morts. Illustrations de Gus Bofa
Paris, Payot, 1917.
In-12 broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa. 243 pp., table, extrait de catalogue.
Edition originale. Illustrations de Gus Bofa. en savoir plus ou commander l'exemplaire

 [Gus Bofa], Gaston de Pawlowski  Signaux à l'ennemi
Paris, Eugène Fasquelle, 1918.
In-8 carré broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa.
Edition originale illustrée. Illustrations de Gus Bofa.en savoir plus ou commander l'exemplaire

[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Le chant de l’équipage. Roman d’aventures
Paris, L'Edition Française Illustrée, 1918.
in-12, broché, couverture illustrée en deux tons par Gus Bofa, 298 pp.
Edition originale. Illustrations de Gus Bofa in texte ou à pleine page.en savoir plus ou commander l'exemplaire

[Gus Bofa], Pierre Mac Orlan  Bob le bataillonnaire (roman d’aventures)
Paris, Albin Michel, 1919.
In-12 broché, couverture illustrée en couleurs par Gus Bofa. Dos abimé. 254 pp., table, extrait de catalogue.
Edition originale. Envoi de Mac Orlan à la plume. Illustrations de Gus Bofa.en savoir plus ou commander l'exemplaire

Gus Bofa, [Blanchot, Gustave] Synthèses littéraires & extra-littéraires.
Paris, Mornay, la collection originale, 1923. 22 pp. dont dédicace, faux-titre, titre et avertissement, [2], 34 planches, [2], 6 planches, [2] pp.

In-8, demi-vélin à coins, dos orné du titre et d'une vignette dessinée le tout à l'encre noire et rouge. Couvertures et dos conservés.
Edition originale. Un des exemplaires numérotés sur vergé blanc. Préface de Dorgelès, croqué par Bofa à l’instar de Proust, Loti, Huysmans, Renard, Courteline et bien d’autres. L’auteur avertit que “ce titre elliptique quoiqu’il puisse signifier, s’applique assez inexactement aux dessins qu’il annonce. Un titre plus complet eût été Synthèses, Analyses, Exégèses, Prothèses, Antithèses, Diathèses, Synopsies, Symboles, Paraboles, Impressions, Expressions et divertissements littéraires, qui ne signifierait, d’ailleurs, rien de plus”. Ces synthèses sont suivies de 6 synthèses extra-littéraires.en savoir plus ou commander l'exemplaire

lundi 28 avril 2014

LES CARNETS DE BAL DE DELVAU ET WARNOD dans lesquels apparaissent La Goulue et Miley Cirus



JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on danse à la Closerie des Lilas, on va au bal corsaire de Guy Arnoux, on s’étonne de la ressemblance de la Goulue et de Miley Cyrus, on danse le « Rops and roll », on investit le Bal des invertis).
André Warnod, que le sort destina à être journaliste, passa le plus clair de sont temps de jeune homme à dessiner dans la rue, à croquer ses semblables, attablé aux terrasses des cafés, ces miradors parisiens d’excellence. Suivant des yeux ses congénères, il ne dédaigna pas leur emboiter le pas jusque dans les bals parisiens de Montmartre et d’ailleurs. Et c’est par la plume et le crayon qu’il fixa sur papier en 1922 ses souvenirs, ses enquêtes, sa science enfin des Bals de Paris. La page de titre tournée, on tombe sur une dédicace imprimée : « À Roland Dorgelès, mon vieil ami ». À mon poteau Roro imprimé sur page blanche reste un témoignage amical moins périlleux que le serment amoureux, A ma nana Nénette tatoué sur l’épaule. Dans le cas de Warnod et Dorgelès, l’hommage était d’autant moins risqué que plus de dix ans d’amitié, quatre ans de guerre et un canular de belle envergure avaient durablement soudé les deux hommes (1).

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Pour ce qui est du canular artistico-zoologique, si vous avez en tête l’épisode du vol de la Joconde, vous ne pouvez que connaitre celui-ci : Warnod et Dorgelès, suités de quelques aminches et précédés d’un huissier firent peindre, en mars 1910, à Joachim-Raphaël Boronali, alias Lolo l’âne du lapin agile, son fameux et unique chef d’œuvre : Coucher de soleil sur l’Adriatique. Annoncé par un manifeste tonitruant, il fut présenté dans la foulée au Salon des Indépendants. Les deux potaches voulaient juste taquiner le cube et l’impression et par la même occasion un peu Apollinaire. Leurs desseins furent dépassés : les visiteurs se précipitèrent pour l’admirer et le tableau fut acheté un pont d’or.
C’est qu’en ce temps-là, quand on voulait s’amuser, on ne faisait pas les choses à moitié. Guy Arnoux, ce charmant illustrateur au large trait et aux couleurs franches ne le prouva-t-il pas aux travers des bals de corsaires qu’il organisa ? Le premier se tint dans son atelier de la rue Visconti en 1910 : invités par un carton imité dans le livre, on ne pouvait « monter à son bord » qu’en habit de 1791 et en graissant la patte on ne sait comment à un « farouche sans-culotte » qui montait la garde sur le pont-palier. Une fois tout le monde réuni sous la lumière de lanternes sourdes, on entama un abordage de première catégorie, puis on coupa au sabre saucissons et miches de pain, on s’enivra à coup de bulles de champagne et de cidre avant que la musique accompagne la joyeuse compagnie ondoyante jusque dans la rue. Le sésame « Bal de peintres » suffisait alors à ouvrir toutes les artères et à dérider les agents de police. J’imagine juste un instant faire la même chose samedi prochain…Indiscutablement inconcevable.
Songeuse, je retourne à la lecture des Bal de Paris de Warnod. Dans une émission de télévision de 1963, Dorgelès, son compère, utilisa une formule qui explique la Butte d’avant 14 et incidemment l’attrait qu’ils connurent pour les bals : « [A Montmartre], notre destinée était ainsi tracée dès le début entre les cimetières et un bal ». Et si Warnod commence bien évidemment par évoquer les bals de son quartier, il poursuit en évoquant ceux, célèbres, indémodables, zigouillés ou moribonds qui égayèrent la capitale. Puis il rentre dans le vif du sujet en détaillant les bals qu’il connut avant-guerre, ceux qui refleurirent après guerre et les nouveaux dancings, danseurs, danses, mœurs chorégraphiques à la mode de 1922.
 
Il rend hommage à plusieurs reprises à un ouvrage d’Alfred Delvau, «son précieux petit ouvrage Les Cythères parisiennes», que par une heureuse coïncidence, nous avons également sous la main. Il est très amusant de comparer le chapitre que Delvau en 1864 et Warnod en 1922 consacrent à la Closerie des Lilas. Si Warnod pioche gaillardement dans les souvenirs de Delvau, un glissement de point de vue s’est opéré entre celui qui a vécu les anecdotes qu’il rapporte et celui qui rappelle des temps bénis qu’il n’a pas connu. Les deux représentations de l’endroit sont jumelles de composition, mais celle de Warnod est esquissée, comme si la Closerie de Delvau s’estompait, effacée lentement par le temps qui passe et brouillée par les nouveaux clients. Mais l’emprunt n’est jamais servile et dans les chapitres consacrés aux bals nouveaux, on saisit toute la justesse et l’intelligence de l’œil de Warnod qui auraient pu nous échapper lors de notre visite de la Closerie. Bon garçon, Warnod conclut ce chapitre en affirmant que « les bibliophiles (dont il fait visiblement partie) gardent jalousement [le livre de Delvau], autant pour le texte que pour les eaux-fortes de Rops qui l’illustrent ».
Et de fait, si Warnod fut au four et au moulin puisqu'il écrivit et illustra son recueil de ses propres croquis tourbillonnants, Delvau, lui, s' adjoignit les services de Félicien Rops dont il fut le découvreur pour la France. Rops, au début des années 1860, prêta volontiers ses talents d’aquafortiste à Delvau : pour ses Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris ; son Dictionnaire érotique moderne et donc pour les Cythères parisiennes. C’est sans doute d'ailleurs leur collaboration la plus aboutie puisqu’on y trouve un frontispice et 24 eaux-fortes tirées sur japon figurant les lieux, ceux qui y dansent ; ceux qui s’y montrent. Certain profil, certaine silhouette évoquent furieusement la Passante de Baudelaire… Or, un an plus tard, en 1863, Delvau mettra en pays de connaissance son protégé et Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire pour Les Épaves duquel, en 1866, Rops gravera un frontispice. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences. Mais ceci est une autre histoire.
Le souffle sulfureux que Delvau ne repoussait pas, ne déplaisait pas non plus à Warnod qui compléta son étude de quatre chapitres "d'un caractère réaliste" ajoutés aux 200 exemplaires numérotés de l'édition réservée aux souscripteurs, dont notre exemplaire fait partie. Si ces quatre chapitres - Les bals d’invertis - Le Dernier Grand Écart - Grandeur et décadence de la danse du ventre à Paris - Les Filles de maisons closes au bal public - sont dits « réalistes » c’est parce que qu’ils mettent le doigt (les yeux, et parfois le reste) sur des faits dont le lecteur civilisé se délecte tout en les méprisant. Ces textes « réalistes » sont en quelque sorte les ancêtres aristocratiques de la presse people actuelle. Sauf qu’aujourd’hui nous sommes bombardés d’images saupoudrées ça et là de quelques légendes lapidaires tandis qu’autrefois et à l’inverse, Warnod nous titillait par les mots et parachevait d’exciter notre imagination par quelques crobarts elliptiques. Ainsi, quand Warnod écrase une larme à la mémoire des quadrilleuses des années 1890, il raconte en avoir encore vu une à l’œuvre le 17 décembre 1921 (la date est restée gravée dans sa mémoire).  Il vit « une vieille dame peinte et décrépite ; elle regardait d’un air méprisant les jeunes danseuses qui s’essayaient à une fade parodie des quadrilles d’antan. La vieille leva un peu sa jupe ; on la pria de danser, elle s’exécuta. Ce fut tout Lautrec et l’ancien Moulin et l’Elysée. La vieille avait des dessous empesés, compliqués et magnifiques. Elle exécuta les petits pas menus, les balancements, les sautillements, elle s’abattit même dans un dernier grand écart ». Un grand écart de petite vieille qu’un bandeau très ingénu rend encore plus pathétique.
Warnod sait aussi assaisonner à point nommé ses souvenirs de mentions livresques. A propos du bal des invertis, voilà Bussy-Rabutin qui rapplique. Au moment d’évoquer les Filles de maisons closes au bal public, « gênées d’être trop vêtues », l’auteur fait allusion au Rôdeur des barrières, livre « aujourd’hui introuvable », ce qu'une recherche rapide sur la toile semble confirmer. Mais surtout Warnod comme Delvau décrivent les bals parisiens tels qu’ils sont réellement : lieux où l’on s’exhibe même sans penser à mal et, dans le même temps, lieux où l’on lorgne même si on ne le fait pas exprès. Dans le chapitre sur les bals d’invertis, « les gens venus pour voir sont nombreux […. La plupart seulement en curieux, les autres, certains autres, on ne sait pas trop. Les tantes sournoisement se faufilent dans les groupes, les Jésus cherchent à faire des affaires. Des mains s’égarent indiscrètes, patrouille audacieuse chargée de renseigner sur la mentalité de chacun. Il se passe en grand ce qui en plus petit se produit dans bousculades de l’hôtel des ventes ou des grands magasins ». Personnellement, je suis rarement bousculée à Drouot. Dans les grands magasins, je n’y vais pas. Les bals d’après midi n’existent plus. La Goulue, les Rosalba Cancan, Fleur d’égout, Hortense la pâle, Rose pompon, Emma Cabriole et Nini belle-dents ne s’exhibent plus. Les caleçons fendus ont été remplacés par les barres de pole dance. L’invite de la Goulue « bestiale, dessinant les rebus lascifs de son imagination souillée, en torsion des membres et en brusques saillies du flanc » a laissé place au balancement cambré de Miley Cirus juchée sur un froid boulet de destruction. Mais toutes les deux peuvent se targuer d’avoir commencé gentiment dans la vie, la Goulue en blanchisseuse, Miley en Disney girl et d’avoir eu un « visage de bébé volontaire et vicieux, le regard effronté et provoquant ». On prend les mêmes ingrédients et on recommence. Ça marche toujours.   

LES LIVRES QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:

Alfred Delvau,
Les Cythères parisiennes. Histoire anecdotique des bals de Paris. avec vingt-quatre eaux-fortes et un frontispice de Félicien Rops et Emile Thérond.Paris, Dentu, 1864.
In-12 broché, couverture illustré d’une eau-forte sur chine contrecollée. Couverture froissée, petits manques. 281 pp. Frontispice sur carton fort par Rops et Thérond. Bien complet  des 24 eaux-fortes de Rops. Rare recueil de référence des bals du second Empire.
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André Warnod, Les Bals de Paris. Avec dessins de l’auteur.Paris, G. Crès et Cie, 1922.
In-8 broché, couverture illustrée.
Édition originale à toutes marges. Un des 200 exemplaires de l'édition réservée aux souscripteurs, la seule comprenant 4 chapitres "d'un caractère réaliste": Les Bals d'invertis, Le Dernier Grand Écart, Grandeur et décadence de la danse du ventre à Paris et Les Filles de maisons closes au bal public. Un des exemplaires tirés sur Lafuma enrichis de quatre lithographies originales volantes illustrant les chapitres supplémentaires. Carteret, V, 205: "Curieux ouvrage documentaire d'un caractère réaliste".
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(1) Dorgelès avait rendu sa politesse à Warnod en 1925 : alors qu’il faisait paraître Montmartre, mon pays, un texte qu'il avait écrit en 1919, il le dédia à son ami André Warnod. Leur amitié que Warnod évoque dans son charmant Fils de Montmartre, dura longtemps encore, qui se sent dans cette sortie de Warnod au moment de la parution du Bouquet de Bohème de Dorgelès en 1947 : « Ce que Roland avait fait affectivement pour les soldats de 14, il le recommence aujourd'hui pour nos compagnons montmartrois, avec un esprit vif, alerte et clair, sous lequel on sent vibrer la tendresse et la sentimentalité ». Biblio, René Fayt Un aimable faubourien, Alfred Delvau, 1825-1867. Emile Van Balberghe, 2000. Gérard Oberlé, Auguste Poulet-Malassis, un imprimeur sur le Parnasse: ses ancêtres, ses auteurs, ses amis, ses écrits. Librairie du Manoir de Pron, 1996.