lundi 28 avril 2014

LES CARNETS DE BAL DE DELVAU ET WARNOD dans lesquels apparaissent La Goulue et Miley Cirus



JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on danse à la Closerie des Lilas, on va au bal corsaire de Guy Arnoux, on s’étonne de la ressemblance de la Goulue et de Miley Cyrus, on danse le « Rops and roll », on investit le Bal des invertis).
André Warnod, que le sort destina à être journaliste, passa le plus clair de sont temps de jeune homme à dessiner dans la rue, à croquer ses semblables, attablé aux terrasses des cafés, ces miradors parisiens d’excellence. Suivant des yeux ses congénères, il ne dédaigna pas leur emboiter le pas jusque dans les bals parisiens de Montmartre et d’ailleurs. Et c’est par la plume et le crayon qu’il fixa sur papier en 1922 ses souvenirs, ses enquêtes, sa science enfin des Bals de Paris. La page de titre tournée, on tombe sur une dédicace imprimée : « À Roland Dorgelès, mon vieil ami ». À mon poteau Roro imprimé sur page blanche reste un témoignage amical moins périlleux que le serment amoureux, A ma nana Nénette tatoué sur l’épaule. Dans le cas de Warnod et Dorgelès, l’hommage était d’autant moins risqué que plus de dix ans d’amitié, quatre ans de guerre et un canular de belle envergure avaient durablement soudé les deux hommes (1).

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Pour ce qui est du canular artistico-zoologique, si vous avez en tête l’épisode du vol de la Joconde, vous ne pouvez que connaitre celui-ci : Warnod et Dorgelès, suités de quelques aminches et précédés d’un huissier firent peindre, en mars 1910, à Joachim-Raphaël Boronali, alias Lolo l’âne du lapin agile, son fameux et unique chef d’œuvre : Coucher de soleil sur l’Adriatique. Annoncé par un manifeste tonitruant, il fut présenté dans la foulée au Salon des Indépendants. Les deux potaches voulaient juste taquiner le cube et l’impression et par la même occasion un peu Apollinaire. Leurs desseins furent dépassés : les visiteurs se précipitèrent pour l’admirer et le tableau fut acheté un pont d’or.
C’est qu’en ce temps-là, quand on voulait s’amuser, on ne faisait pas les choses à moitié. Guy Arnoux, ce charmant illustrateur au large trait et aux couleurs franches ne le prouva-t-il pas aux travers des bals de corsaires qu’il organisa ? Le premier se tint dans son atelier de la rue Visconti en 1910 : invités par un carton imité dans le livre, on ne pouvait « monter à son bord » qu’en habit de 1791 et en graissant la patte on ne sait comment à un « farouche sans-culotte » qui montait la garde sur le pont-palier. Une fois tout le monde réuni sous la lumière de lanternes sourdes, on entama un abordage de première catégorie, puis on coupa au sabre saucissons et miches de pain, on s’enivra à coup de bulles de champagne et de cidre avant que la musique accompagne la joyeuse compagnie ondoyante jusque dans la rue. Le sésame « Bal de peintres » suffisait alors à ouvrir toutes les artères et à dérider les agents de police. J’imagine juste un instant faire la même chose samedi prochain…Indiscutablement inconcevable.
Songeuse, je retourne à la lecture des Bal de Paris de Warnod. Dans une émission de télévision de 1963, Dorgelès, son compère, utilisa une formule qui explique la Butte d’avant 14 et incidemment l’attrait qu’ils connurent pour les bals : « [A Montmartre], notre destinée était ainsi tracée dès le début entre les cimetières et un bal ». Et si Warnod commence bien évidemment par évoquer les bals de son quartier, il poursuit en évoquant ceux, célèbres, indémodables, zigouillés ou moribonds qui égayèrent la capitale. Puis il rentre dans le vif du sujet en détaillant les bals qu’il connut avant-guerre, ceux qui refleurirent après guerre et les nouveaux dancings, danseurs, danses, mœurs chorégraphiques à la mode de 1922.
 
Il rend hommage à plusieurs reprises à un ouvrage d’Alfred Delvau, «son précieux petit ouvrage Les Cythères parisiennes», que par une heureuse coïncidence, nous avons également sous la main. Il est très amusant de comparer le chapitre que Delvau en 1864 et Warnod en 1922 consacrent à la Closerie des Lilas. Si Warnod pioche gaillardement dans les souvenirs de Delvau, un glissement de point de vue s’est opéré entre celui qui a vécu les anecdotes qu’il rapporte et celui qui rappelle des temps bénis qu’il n’a pas connu. Les deux représentations de l’endroit sont jumelles de composition, mais celle de Warnod est esquissée, comme si la Closerie de Delvau s’estompait, effacée lentement par le temps qui passe et brouillée par les nouveaux clients. Mais l’emprunt n’est jamais servile et dans les chapitres consacrés aux bals nouveaux, on saisit toute la justesse et l’intelligence de l’œil de Warnod qui auraient pu nous échapper lors de notre visite de la Closerie. Bon garçon, Warnod conclut ce chapitre en affirmant que « les bibliophiles (dont il fait visiblement partie) gardent jalousement [le livre de Delvau], autant pour le texte que pour les eaux-fortes de Rops qui l’illustrent ».
Et de fait, si Warnod fut au four et au moulin puisqu'il écrivit et illustra son recueil de ses propres croquis tourbillonnants, Delvau, lui, s' adjoignit les services de Félicien Rops dont il fut le découvreur pour la France. Rops, au début des années 1860, prêta volontiers ses talents d’aquafortiste à Delvau : pour ses Histoire anecdotique des Cafés et Cabarets de Paris ; son Dictionnaire érotique moderne et donc pour les Cythères parisiennes. C’est sans doute d'ailleurs leur collaboration la plus aboutie puisqu’on y trouve un frontispice et 24 eaux-fortes tirées sur japon figurant les lieux, ceux qui y dansent ; ceux qui s’y montrent. Certain profil, certaine silhouette évoquent furieusement la Passante de Baudelaire… Or, un an plus tard, en 1863, Delvau mettra en pays de connaissance son protégé et Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire pour Les Épaves duquel, en 1866, Rops gravera un frontispice. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences. Mais ceci est une autre histoire.
Le souffle sulfureux que Delvau ne repoussait pas, ne déplaisait pas non plus à Warnod qui compléta son étude de quatre chapitres "d'un caractère réaliste" ajoutés aux 200 exemplaires numérotés de l'édition réservée aux souscripteurs, dont notre exemplaire fait partie. Si ces quatre chapitres - Les bals d’invertis - Le Dernier Grand Écart - Grandeur et décadence de la danse du ventre à Paris - Les Filles de maisons closes au bal public - sont dits « réalistes » c’est parce que qu’ils mettent le doigt (les yeux, et parfois le reste) sur des faits dont le lecteur civilisé se délecte tout en les méprisant. Ces textes « réalistes » sont en quelque sorte les ancêtres aristocratiques de la presse people actuelle. Sauf qu’aujourd’hui nous sommes bombardés d’images saupoudrées ça et là de quelques légendes lapidaires tandis qu’autrefois et à l’inverse, Warnod nous titillait par les mots et parachevait d’exciter notre imagination par quelques crobarts elliptiques. Ainsi, quand Warnod écrase une larme à la mémoire des quadrilleuses des années 1890, il raconte en avoir encore vu une à l’œuvre le 17 décembre 1921 (la date est restée gravée dans sa mémoire).  Il vit « une vieille dame peinte et décrépite ; elle regardait d’un air méprisant les jeunes danseuses qui s’essayaient à une fade parodie des quadrilles d’antan. La vieille leva un peu sa jupe ; on la pria de danser, elle s’exécuta. Ce fut tout Lautrec et l’ancien Moulin et l’Elysée. La vieille avait des dessous empesés, compliqués et magnifiques. Elle exécuta les petits pas menus, les balancements, les sautillements, elle s’abattit même dans un dernier grand écart ». Un grand écart de petite vieille qu’un bandeau très ingénu rend encore plus pathétique.
Warnod sait aussi assaisonner à point nommé ses souvenirs de mentions livresques. A propos du bal des invertis, voilà Bussy-Rabutin qui rapplique. Au moment d’évoquer les Filles de maisons closes au bal public, « gênées d’être trop vêtues », l’auteur fait allusion au Rôdeur des barrières, livre « aujourd’hui introuvable », ce qu'une recherche rapide sur la toile semble confirmer. Mais surtout Warnod comme Delvau décrivent les bals parisiens tels qu’ils sont réellement : lieux où l’on s’exhibe même sans penser à mal et, dans le même temps, lieux où l’on lorgne même si on ne le fait pas exprès. Dans le chapitre sur les bals d’invertis, « les gens venus pour voir sont nombreux […. La plupart seulement en curieux, les autres, certains autres, on ne sait pas trop. Les tantes sournoisement se faufilent dans les groupes, les Jésus cherchent à faire des affaires. Des mains s’égarent indiscrètes, patrouille audacieuse chargée de renseigner sur la mentalité de chacun. Il se passe en grand ce qui en plus petit se produit dans bousculades de l’hôtel des ventes ou des grands magasins ». Personnellement, je suis rarement bousculée à Drouot. Dans les grands magasins, je n’y vais pas. Les bals d’après midi n’existent plus. La Goulue, les Rosalba Cancan, Fleur d’égout, Hortense la pâle, Rose pompon, Emma Cabriole et Nini belle-dents ne s’exhibent plus. Les caleçons fendus ont été remplacés par les barres de pole dance. L’invite de la Goulue « bestiale, dessinant les rebus lascifs de son imagination souillée, en torsion des membres et en brusques saillies du flanc » a laissé place au balancement cambré de Miley Cirus juchée sur un froid boulet de destruction. Mais toutes les deux peuvent se targuer d’avoir commencé gentiment dans la vie, la Goulue en blanchisseuse, Miley en Disney girl et d’avoir eu un « visage de bébé volontaire et vicieux, le regard effronté et provoquant ». On prend les mêmes ingrédients et on recommence. Ça marche toujours.   

LES LIVRES QUI ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont en vente à la librairie:

Alfred Delvau,
Les Cythères parisiennes. Histoire anecdotique des bals de Paris. avec vingt-quatre eaux-fortes et un frontispice de Félicien Rops et Emile Thérond.Paris, Dentu, 1864.
In-12 broché, couverture illustré d’une eau-forte sur chine contrecollée. Couverture froissée, petits manques. 281 pp. Frontispice sur carton fort par Rops et Thérond. Bien complet  des 24 eaux-fortes de Rops. Rare recueil de référence des bals du second Empire.
en savoir plus ou commander l'exemplaire.

 

 

André Warnod, Les Bals de Paris. Avec dessins de l’auteur.Paris, G. Crès et Cie, 1922.
In-8 broché, couverture illustrée.
Édition originale à toutes marges. Un des 200 exemplaires de l'édition réservée aux souscripteurs, la seule comprenant 4 chapitres "d'un caractère réaliste": Les Bals d'invertis, Le Dernier Grand Écart, Grandeur et décadence de la danse du ventre à Paris et Les Filles de maisons closes au bal public. Un des exemplaires tirés sur Lafuma enrichis de quatre lithographies originales volantes illustrant les chapitres supplémentaires. Carteret, V, 205: "Curieux ouvrage documentaire d'un caractère réaliste".
en savoir plus ou commander l'exemplaire

(1) Dorgelès avait rendu sa politesse à Warnod en 1925 : alors qu’il faisait paraître Montmartre, mon pays, un texte qu'il avait écrit en 1919, il le dédia à son ami André Warnod. Leur amitié que Warnod évoque dans son charmant Fils de Montmartre, dura longtemps encore, qui se sent dans cette sortie de Warnod au moment de la parution du Bouquet de Bohème de Dorgelès en 1947 : « Ce que Roland avait fait affectivement pour les soldats de 14, il le recommence aujourd'hui pour nos compagnons montmartrois, avec un esprit vif, alerte et clair, sous lequel on sent vibrer la tendresse et la sentimentalité ». Biblio, René Fayt Un aimable faubourien, Alfred Delvau, 1825-1867. Emile Van Balberghe, 2000. Gérard Oberlé, Auguste Poulet-Malassis, un imprimeur sur le Parnasse: ses ancêtres, ses auteurs, ses amis, ses écrits. Librairie du Manoir de Pron, 1996.

mercredi 12 février 2014

AMOUR, AMOUR, JE T'AIME TANT !

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on louche sur des corps à la François Boucher, on apprend à ne pas confondre amour et plaisir, on célèbre l’illustration des années 30, on joue à cache-cache)

Si le 14 février  marque la fête des amoureux, c’est la faute aux païens… Saint Valentin, qui pourtant nous est cher, n’y est pas pour grand-chose et a été ajouté comme un cheveu sur la soupe. Le 15 février, dans la Rome antique, on fêtait Lupercus, le dieu de la fécondité. Ce jour là, ses prêtres sacrifiaient à tour de bras des chèvres; de leurs lames sanglantes, ils badigeonnaient le front de jeunes patriciens des deux sexes ; échauffées, ils azimutaient ensuite un beau bouc et taillaient dans sa peau des lanières cinglantes. Les luperques se débarrassaient alors de leurs coutelas et par la même occasion de leurs toges. Puis, nus comme des vers, ils se mettaient à courir autour du Palatin en frappant de ces fouets bio, les femmes en mal de fertilité qui se mettaient sur leur passage. La veille de ce grand barnum coquin, le 14 donc, les célibataires organisaient un grand cache-cache. Les garçons fermaient les yeux, comptaient jusqu’à 100 tandis que les jeunes filles, en criant des petits cris, s'égaillaient tout en cherchant à se cacher, un tout petit peu seulement.... Il s’agissait, ne l'oublions pas, de rencontrer l’âme sœur au coin de la rue ! Le jeu aurait pu s’appeler « Oh vous z’ici, je vous croyais z’au zoo », si vous voyez ce que je veux dire.
On imagine bien qu’interdire un tel tralala aurait été bien malaisé et il fut décidé de le convertir en ce que nous connaissons aujourd’hui : la saint Valentin. La fête connut son heure de gloire à la fin du XIVe, au début du XVe siècle.
 Retrouvant de la vigueur fin XIXe siècle et dans la première partie du XXe, la fête des amoureux inspira les papivores anglo-saxons qui se déchainèrent à grands coups de tampons postaux apposés au verso des Valentine’s Day cards. Les latin lovers bibliophiles, eux, ne résistèrent pas à la littérature badine illustrée, genre bien distinct de la littérature érotique pure et…dure.  

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Enjoué, léger, frivole à première vue, le genre badin a pourtant souvent favorisé un travail d’illustration raffiné et diffusé de sages préceptes. On en prend ici pour exemple deux ouvrages à nos yeux également désirables. On destinera, l’un aux friponnes qui nous lisent – ce sera, La leçon d’amour dans un parc de René Boylesve -, l’autre aux coquins qui nous feuillètent – j’ai nommé, L’amour par Paul Géraldy.
Carlègle (1877- 1937) et Lepape (1887 – 1971), deux illustrateurs phare des  années 30, ont épaulé Boylesve et Géraldy dans leur entreprise.  Ils ont mis leur travail d’illustration sous la protection d’Amour. Leurs Cupidons sont tous deux aveuglés, bien que pour des raisons diamétralement différentes. Celui de Lepape, arc dans une main et flèche dans l’autre, a la tête en l’air et regarde on ne sait quoi : Zeus peut-être, se curant avec ennui le dessous des ongles avec son trident, préambule à n’en pas douter à une future chasse à la jolie fille. Celui de Carlègle, quant à lui, a la tête baissée et pour cause : « Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l’exquise particularité de cette figure était que, au lieu de fixer le but où va voler la pointe mortelle, l’adolescent, les paupières basses, regardait avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de son ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage ».
Dans ces deux ouvrages, on l’aura compris il n’est pas question de l’Amour avec un grand A que Rodrigue et Chimène, Clèves et Nemours, Pyrame et Thisbé ont pratiqué; mais de l’amour qui circule, lutine, pince les fesses, enivre parfois, attriste d’autre fois, mais toujours inspire. La leçon d’amour est un genre d’Émile de Rousseau dans lequel, à force de charmants chapitres qui prennent l’allure d’un roman picaresque tourangeau, Boylesve explique que les filles bridées d’éducation et de soins se révèlent régulièrement d'effroyables madames de Merteuil tandis que la jeune fille élevée au naturel voit, entend, assimile les folâtreries des grandes personnes puis les oublie au moment de tomber gentiment amoureuse. Si Géraldy intitule son livre L’amour, notez le « a » minuscule, et si le sous-titre Le point de vue de l’Homme apparait dans la première vignette, c’est qu’il a cherché à rédiger un traité de libre-échange amoureux à l’usage des hommes de la puberté à la tombe. « Mon petit, te voilà jeune homme » lit-on aux deux premières lignes ; mon petit... Je ne voudrais pas te paraître vieux jeu ni encore moins grossier. L’homme de la Pampa parfois rude reste toujours courtois mais la vérité m’oblige à te le dire : « beaucoup d’amants confondent l’amour et le plaisir et ressemblent aux voyageurs qui s’imaginent qu’ils aiment une ville parce qu’ils y ont bien mangé ». A vrai dire, Boylesve ne dit pas autre chose en jetant sa Ninon dans les bras de Châteaubedeau, paillard assez repoussant mais jeune, mais sensuel alors qu’ « elle eût aimé avoir comme amant » Dieutegard, amoureux, sensible, attentif, jeune et vigoureux, dont la poitrine une fois découverte montrera, gravé à même la peau, le nom de l’être aimé. Est-ce à cause de ce parti-pris que certains académiciens refusèrent de voter pour l’aimable auteur qui investit cependant en 1919 le fauteuil 23 ?
Boylesve a placé l’action de son roman dans un XVIIIe siècle aimable, plus Nouvelle Éloïse dans sa barque que vieux philosophe en pleines Lumières. Son héroïne au « corps potelé, souple, frais éclatant sous la peau » a des faux airs de la belle Morphise de François Boucher qui devint une des petites maitresses de Louis XV. Ni l’une ni l’autre ne furent présentées à la cour et c’est tant mieux en ce qui nous concerne, puisqu’en l’envoyant à Versailles, on aurait perdu de vue la cour bon enfant qui gravite autour de Ninon. Le XVIIIe inspire en partie aussi l’illustrateur de L’amour, George Lepape, qui fut le chantre de la Gazette du bon ton, l’ami de Paul Poiret, le costumier de théâtre que l’on sait. Il a raison de prendre ses libertés avec l’époque car si les conseils de Géraldy s’adressent expressément aux hommes de 1945, ils sont pour certains sans âge : « aie mille aventures. Ne laisse pas passer l’âge des femmes » ; « les vraies femmes sont faites pour être pourchassées, pour se défendre, et pour céder ». Mais, plus que les hors-texte, ce sont ses vignettes au trait, en noir et rose qui rendent délicieux le feuilletage de Géraldy.
Eh oui ! Que c’est doux de tomber amoureux même si l’on sait que les histoires d’amour finissent mal…en général. Géraldy ne se prive pas de parler ici et là des ruptures, des dégouts, du temps qui passe. Boylesve n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère pour le démontrer. Il choisit un autre plaisir de roi, la chasse, pour le faire comprendre. Si Ninon se détourne de son mari, c’est parce qu’après quelques mois de félicité, celui-là « retourna à la chasse… la lune de miel était terminée ». A son tour, plusieurs années plus tard, la belle prend goût à l’exercice. Toutes les bêtes familières du parc y passent : paons, cygnes, colombes, agneaux, chiens de berger, daims et finalement le délicieux et malheureux soupirant Dieutegard.
Que voulez-vous ? « Qu’on l’appelle diable ou bien l’Amour, il est le même en tous pays, en toutes langues ; honni ici, adoré là, il se plaît ici comme là ; audacieux et charmant, il se rit des dieux et des hommes, car il se sait leur maître », et même du lettré qui aura lu, annoté et médité les réflexions et aphorismes de Géraldy… C’est dans l’ordre des choses. Pour obliger Cupidon à nous oublier en nous abandonnant dans les bras du grand Amour, Il faudrait avoir sous la main la peau du lion de Némée ou à la rigueur une peau d’âne. « Amour, amour, je t’aime tant » ! Mais ça ne court pas les rues ! Il reste bien la possibilité, le 14 février, d’y descendre dans la rue, … pour jouer à cache-cache. Vous êtes prêts? 1, 2, 3, 4, 5, … 

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont actuellement en vente à la librairie:

Paul Géraldy   L’amour

Paris, Editions de L'Ile de France, 1945.
In-12, broché remplié. Couverture illustrée d'une composition de Georges Lepape en noir et rose. 135 pp.
Tirage limité à 3500 exemplaires, celui-ci numéroté sur vélin fin.
Bel état. Nombreuses illustrations de Georges Lepape, hors texte en couleurs reproduites par Louis Mansat. Très   nombreux in texte en noir et rose.‎ Un sous-titre apparait dans la première vignette « L’amour. Le point de vue de l’Homme ». en savoir plus ou commander l'exemplaire

Carlègle | René Boylesve ‎  La Leçon d'Amour dans un parc Illustré par Carlègle.‎
Paris,  Mornay, 1929. 49ème volume de la Collection Les Beaux Livres.
Epais in-8 broché, sous jaquette illustrée en couleurs. 292 pp., justification de tirage. Une cassure au dos dans la longueur n’altérant pas l’intégrité du dos.
Exemplaire à grandes marges sur grand papier. Tirage limité à 1091 exemplaires, celui-ci n°5, un des 71 exemplaires sur Japon, deuxième papier après 3 Japon ancien. Nombreuses illustrations de Carlègle, colorées à la main au pochoir.
L'Art et les artistes, Volume 17, p. 92, 1913 : « Voici Carlègle qui, de son crayon ironique et tendre, illustre la Leçon d'amour dans un parc de Boylesve ».  en savoir plus ou commander l'exemplaire




 

mercredi 20 novembre 2013

Le livre de chevalerie d'un jeune homme de qualité, Charles-Joseph de Ruolz.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on jure «par les choux, les dieux et le Styx», on reçoit une bassine d’eau tiède sur la tête, on explore les ordres du porc-épic, du cygne, de la genette, de l’ours, du chien & du coq, de l’aigle blanc).

Par les choux, les dieux et le Styx!
25 août 1723. Enfin ! C’est la fin des cours ! Il reste encore à endurer l’indéboulonnable remise des prix qui clôture toute année scolaire qui se respecte. Au collège de la Trinité, certains l’attendent avec plaisir, comme Charles-Joseph de Ruolz. Il sait qu’il a excellé en poésie. Il l'aime la poésie. Peut-être même, un jour, il écrira dessus. Tout en se dirigeant vers les bancs encore clairsemés, il chahute gentiment avec ses camarades. Cette cérémonie, ce n’est pas rien. Chaque premier prix est appelé par son nom ; il doit alors se lever et se diriger sans trébucher vers l’estrade ; franchir la volée de marches qui le sépare de ses maitres ; le dos tourné, s’entendre complimenter d’un petit frais de grande personne et recevoir en souvenir un livre de prix aux armes du collège et dans lequel un papillon collé rappelle le nom et la distinction de l’élève ; puis, seulement, il pourra se retourner et faire face à ses condisciples : aux amis arborant un bon sourire, aux envieux qui trépignent, aux méprisants qui se fichent comme d’une guigne de son succès – enfin c’est ce qu’ils claironnent à qui veut les entendre-, aux pauvres diables qui ont l’impression que jamais ils n’auront droit à cet honneur, trop médiocres, trop malchanceux ou simplement trop paresseux.
Mais c’est le moment. Charles-Joseph entend retentir son nom. Un peu raide, il se lève, rejoint l’estrade, tend les bras et remercie. Il jette un œil sur le livre qu’on vient de lui remettre. Ce sont les Dissertations historiques et critiques sur la Chevalerie ancienne et moderne d’un certain Honoré de Sainte Marie, carme déchaussé. Comme premier prix de poésie, voilà qui ne manque pas d’être inattendu !
QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
Premier prix de poésie
Le volume in-4 est lourd dans ses bras. Il est aux armes du collège, trois losanges dans un écusson surmonté d’une couronne et aux armes de la ville de Lyon : de gueules au lion rampant, chargé de trois fleurs de lys d'or. Charles-Joseph, qui écoute à peine le discours et dont l’esprit papillonne un peu, observe le dos orné de caissons et rinceaux, passe sa main sur la jolie reliure en veau. On l’applaudit. Il redescend.
De retour à sa place, intrigué malgré tout par ce prix si éloigné de son amour de la poésie, le jeune garçon se met à feuilleter le volume. Page 347, il suit Geoffroy d’Anjou tout au long des préparatifs de son adoubement. Le texte est vif, détaillé au point de capter l’attention du jeune lecteur. Et quand Geoffroy « saute avec beaucoup d’adresse sur un très-beau cheval d’Espagne, sans mettre le pied à l’étrier », Charles-Joseph s’imagine à ses côtés, lui tenant la bride. Les marges des Dissertations sont bien larges et blanches accueillant le texte avec la bienveillance d’un grand lit recevant pour la sieste, le petit enfant confiant. Charles passe quelques dizaines de pages d’un seul coup et tombe sur les « serments de fidélité parmi les payens ». Les Egyptiens jurent par Osiris, les Perses par Mithra, les grecs par Jupiter (qui vous cloue de son foudre si vous vous rendez parjure), les Romains, eux, jurent d’après n’importe qui, dieu, déesse, empereur. Claudius ordonna qu’on jurât doublement par Auguste – soit - et par Caligula… Et pourquoi pas par Néron pendant qu’il y était ? Mais rien ne vaut les Joviens qui jurent « par les choux, les dieux et le Styx » !

Toutes les occasions sont bonnes pour créer des chevaliers, entrées des princes dans les villes, baptêmes, traités de paix, naissance des dauphins de France, mort des parents en Italie. Une fois chevalier, une foule de devoirs doivent être respectée par l’heureux élu. Les chevaliers de Sainte Madeleine, en plus des engagements classiques, juraient de ne pas jouer aux jeux de hasard, de ne pas lire de mauvais livres, ni de chanter de chansons malhonnêtes, et encore moins de se battre en duel. Quelle barbe ! Il est aisé de comprendre que du coup, ils aient voulu en découdre avec les infidèles et abréger pieusement cette vie sans canailleries, ni grands rires, ni frissons gratuits. Et gare à celui qui passait outre ! Charles-Joseph frissonne en découvrant le sort réservé à ceux qui ne respectent pas le code d’honneur de la chevalerie. Avant d’être mis à mort, le chevalier subit en présence de 20 à 30 preux une dégradation parfaitement orchestrée : à voix haute on rappelle son ignominie, on plante son écu sur un pieu, renversé, la pointe en haut. On lui chante sous le nez les vigiles des morts de A à Z en ménageant des pauses pendant lesquelles on le dépouille peu à peu de ses attributs chevaleresques. Puis on écrabouille à coup de marteau son écu. Par la suite, les prêtres mettent leur main sur la tête du condamné et récitent le psaume 109 contenant les malédictions et imprécations réservées aux traitres. Et ce n’est pas fini ! Le roi d’armes alors, renverse un bassin d’eau tiède sur la tête du malheureux et pendant qu’il dégouline seul dans son coin, les assistants revêtent sous son nez leurs habits de deuil. Enfin on passe une corde sous les aisselles de l’ex-chevalier, on le fait s’allonger sur une civière et on le recouvre d’un drap mortuaire. C’est un peu l’ancêtre du supplice de l’IRM : on se sent enterré vivant. Autant dire que même si après tout ce tralala on finissait par être gracié, on ne devait pas en mener large.
animaux totems pour chevaliers sans peur et sans reproche
Charles-Joseph reste dubitatif et se reporte aux belles illustrations qui ornent son livre. Il y a en tout 12 planches gravées sur cuivre. Quelques-unes sont extravagantes comme cette reproduction d’une épatante petite figure de bronze déterrée à Rome figurant un capitaine barbare arborant à la poitrine une médaille de Constantin, bizarrerie qu’Honoré de Sainte Marie tente d’expliquer. Plusieurs autres gravures, légendées en regard, représentent  les colliers et armes de 69 ordres allant de l’ordre du porc-épic à celui de l’éléphant en passant par celui du cygne, de la genette, de l’ours, du chien & du coq, de l’aigle blanc ; de celui de la sainte ampoule à celui de la Toison d’Or ; de l’ordre du Bain à celui de la Jarretière ; de l’ordre de l’aile de saint Michel à celui de sainte Brigitte.
colliers de chevaliers
Le préfet continue son discours sur le sens de l’effort, la camaraderie, les hommes qu’ils seront plus tard, élite de la nation. Pfff ! Charles-Joseph préfère se perdre dans le chapitre sur lequel le hasard du feuilletage vient de le parachuter. Ça cause des femmes ! Mais pas de n’importe lesquelles ! De celles qui furent élevées à la chevalerie à l’image de ces ménagères de moins de 50 ans de Tortose pour qui Raimond Bérenger, dernier comte de Barcelone, érigea l’ordre de la Hache. Le jeune garçon les imagine se saisissant des haches de leurs maris partis aux champs, et se transformant en amazones catalanes, au point de faire reculer l’ennemi. Il sourit en haussant très légèrement les épaules. Pour lui, les femmes dignes d’intérêt ne sont pas ces furies modernes mais plutôt les femmes d’esprit, qui le ravissent.
En tête de celles-ci, évidemment, le poète Louise Labé, à laquelle il consacra une communication plus de vingt ans après cette remise des prix que nous venons de ressusciter, précisément au mois d’avril 1746. Il la lut devant l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences et Belles-Lettre de Lyon. Son Discours sur la personne et les ouvrages de Louise Labé lyonnaise fut édité par la suite, en 1750.

Les amours littéraires de jeunesse de Charles-Joseph auront-elles finalement été supplantées avec le temps ? La lecture divertissante des Dissertations sur la Chevalerie ancienne et moderne aura-t-elle changé les élans du jeune garçon ? Rien n’est définitif. Chez lui, l’âme chevaleresque semble en effet avoir fait bon ménage avec la carte du tendre. Marié depuis dix ans, devenu conseiller à la Cour des monnaies, alors que, par une belle journée de juillet 1756, les Ruolz et quelques amis cabotaient sur la rivière d’Ain, leur petite embarcation chavira. Charles-Joseph, bon nageur, gagna la rive sans difficultés. Hors d’haleine, il se mit debout et chercha des yeux sa femme Catherine. Il la vit, empêtrée dans sa robe, se débattant dans une onde implacable. Il se jeta alors de nouveau à l’eau « pour sauver son épouse et il mourut victime de sa tendresse et de son courage ». On dit que la nouvelle de sa mort parvenue à Lyon, « la rue habitée par Ruolz retentit des cris du peuple tant il avait répandu de bienfaits ». Il fut donc, de par sa vie, de par sa mort, un Chevalier moderne, cet homme qui avait reçu, au bel âge de 15 ans, le premier prix de poésie.   

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE estactuellement en vente à la librairie:

Preux barbare ?

Honoré de Sainte Marie, (R.P.) Dissertations historiques et critiques sur la Chevalerie ancienne et moderne, séculière et régulière. Avec des notes.

Paris, Pepie et Moreau, 1718‎
In-4, plein veau, plats aux armes entourés d’un simple filet, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge. XXVI -534 pp. 
Rare livre de prix aux armes frappées du collège de la Trinité et de la ville de Lyon. Papillon de Premier prix de poésie au nom de Charles-Joseph de Ruolz.
Texte passionnant et très vivant.
Bon exemplaire à grandes marges. Planches très fraîches. ‎
L'auteur, carme déchaussé de Toulouse, de son vrai nom Blaise Vauzelle (1651-1729), traite de la chevalerie, de ses origines antiques et exotiques et des ordres de chevalerie, tant en Orient qu'en Occident, avec leurs décorations (colliers, croix, tenues). 12 planches gravées hors-texte (81 représentations d'armes, colliers et ordres, 1 portrait en médaillon de l'empereur Constantin, 1 figurine en bronze et le portrait en pied du grand maître de l'ordre de Constantin). On y trouve une importante table alphabétique et historique très complète de tous les ordres et religions militaires avec leurs noms, leurs fondateurs, l'année et le lieu de leur fondation. Saffroy 3542 S I: 3543: "Ouvrage qui bien que dépourvu de critique n'est pas sans valeur".  Joseph de La Porte, La France littéraire, Duchesne, 1758. "On voit par là que ce volume renferme un traité complet de la matière On y trouve des choses curieuses et beaucoup d érudition Du reste il est enrichi de planches bien gravées qui représentent les insignes et costumes des différents ordres". en savoir plus ou commander l'exemplaire