jeudi 6 juin 2013

Sem et Proust, même combat: l'Acacia.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, Sem retrousse le bas de ses pantalons, on croise les cadors du chic Karl, Boni, Rita et compagnie, on enfile le manteau de laine doublé de loutre de Proust).
Remonter dans le passé, c’est un peu comme voyager au loin. On se sent de la même planète que les indigènes que l’on croise, tout en ayant l’impression d’être étranger à leur monde, leurs us, leurs  codes. Du coup, le  Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers que Marcel Boulenger publia  en 1913 nous est particulièrement utile, à nous qui vivons à cent ans de distance des étrangers du XXème siècle. Qu’y lit-on dans ce vade-mecum ? Que quotidiennement, il faut  «faire au pas une fois ou deux  - pas plus ! – l’allée des Acacias, et rentrer au galop de cirque par l’avenue du bois»1 ! Le caricaturiste Sem avait prôné un autre usage de l’endroit. « Il se postait chaque matin dans l'allée des Acacias, dès dix heures, avec son ami Boldini. Sem avait une silhouette de jockey et ne se montrait en public que tiré à quatre épingles »2. Souvent rejoint par Helleu, ils détaillaient le monde du bois-joli qui est passé par ici - qui repassera par là (Vous vous souvenez ? un aller et retour : pas plus !). Ces matinées d’observation se verront cristallisées en 1901 dans l’Album des Acacias dont nous ouvrons la chemise cartonnée sur le haut de laquelle Sem, à l’encre noire, a écrit un envoi à Michel Manzi, marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
L’allée des Acacias c’est un OVNI dans le panorama sylvicole de Paris. Après 1815, « la forêt du bois de Boulogne fut restaurée et 420 000 arbres plantés, cette opération de reboisement d'envergure réparant les saccages commis par les campements des armées alliées qui avaient coupé les arbres à un mètre du sol. Différentes variétés d’arbres furent plantées ; au côté de l’érable et du sycomore, du vernis du Japon, du tilleul et de l'orme, la préférence allait aux marronniers et aux platanes. Le baron Haussmann s'en explique dans ses Mémoires : « On doit à mon goût prononcé pour les marronniers des jardins de nos palais, l'emploi très généralisé de cette essence d'arbres dans nos plantations de tout ordre. Je m'accuse également d’avoir favorisé les platanes »3.  Le Tout-Paris ne pousse cependant pas son snobisme à entourer l’allée de toutes ses attentions pour la seule présence d’une essence inhabituelle, mais plus prosaïquement parce qu’elle est aérée et rectiligne alors que l’allée des poteaux est sinueuse. Pourtant  parfaite pour piquer un petit galop, elle ne fut de toute éternité descendue et remontée que lentement. La seule allure qui valait n’était ni le pas, ni le trot, ni le galop, mais le chic ! 
L'allée des acacias côté jardin et côté cour.carte postale
A 11 heures, un premier passage s’organise. Tandis que les curieux à pied investissent les bordures, pschutteux et élégantes se promènent croupe à croupe, mails-phaéton, cabriolets et autres landaus rivalisent. Quelques jeunes gommeux passent en coup de vent et leur font de temps à autre une queue de poisson. Puis, l’allée est désertée jusqu’aux alentours de trois heures de l’après-midi. Les cadors du chic à cheval daignent alors faire leur tour, tandis que tout le reste de l’humanité est parti vaquer à ses occupations ou plus extravagamment, est allé travailler.
Du noir et blanc dans la couleur

C’est l’heure bénie pour Sem. C’est le moment qu’il choisit de  fixer sur sa frise. Il croque un après-midi ordinaire, ni veille de  Fête des fleurs qui en juin met en émoi le bois, ni un jour de Grand prix à Longchamp qui transforme les allées en pistes de procession païenne. Sem et Roubille immortaliseront cet happening hippique en 1908 dans une frise que nous avons détaillée dans une lorgnette précédente. Dans la frise qui nous occupe présentement, les cavaliers du Tout-Paris daignent mêler la trace des sabots de leurs chevaux aux roues des imposants mails-coachs qui trimballent leur quota de badauds venus se rincer l’œil. Seulement deux voitures osent faire pétarader leur moteur, dont une conduite par un chauffeur ébène escorté d’un chien ivoire qui est l’unique personnage des 6 mètres de frise qui nous regarde dans le blanc des yeux, avec un sourire complice. Bien qu’allant à toute berzingue, l’automobile de Santos-Dumont ne fait peur à personne et semble quasiment être chargée par le colonel de Sancy et son acolyte en civil.
Pour galoper en suspension, le militaire a engagé ses bottes jusqu’à la garde dans les étriers. Mais enfin colonel, ça ne se fait pas ! Tout le monde sait qu’il faut pousser sur l’étrier de la seule pointe du pied et l’arrimer en descendant bas le talon. A regarder les élégants que Sem a dessiné, on voit parfaitement de quoi il retourne : outre donc,  Sancy, emporté par son triple galop lancé, Lindermann qui se tient à la perpendiculaire et a fortiori Blanche de Montigny qui monte en amazone, tous ont le port haut mais le talon bas. Or, Sem « fait, chose rare, des pieds et des mains ressemblants»4, ce qui nous permet de pousser à l'extrême notre observation. Autant dire qu'on en fera bon usage: prenez Fischof, par exemple, les mains sont gentiment posées sur le pommeau, les
Des étriers révélateurs
talons sont bien descendus mais les pieds sont en canard, sans doute dans leur position naturelle de marche. Le gaillard porte beau mais surtout confortable ! Ce «well-known French sportman» 5, avait épousé la fille du marchand d’art Sedelmeyer dont il fut l’émissaire à New-York de nombreuses années.  Emma
Mister Fishof et Docteur Dieu

Fischof, devint en 1890 et pour un bail, la maitresse de Docteur Dieu, comme l’appelait Sarah Bernhardt, alias Samuel Pozzi, qui créchait  avenue d’Iéna, à une encablure de la rue Dumont d’Urville où habitaient les Fischof. Voilà de quoi encore simplifier les choses ! Easy-going, lnotre gaillard ferme les yeux et en prend son parti. Sem donne à Eugène, un air réjoui, les mains et les pieds de celui qui prend avec bonhommie, la vie comme elle vient.
Derrière ce sybarite, à bonne distance tout de même, on retrouve Boni de Castellane qui a tant inspiré Sem. Ses mains à lui dépendent de ses coudes qui collés au corps se doivent  d’être un chouilla rejetés en arrière afin d’obliger le corps à se cambrer. La ligne est accentuée par le col dur et le haut de forme bien brossé et légèrement trop petit qu’il porte en avant. 
Dos à dos? non! cambrure à cambrure.
La cambrure à la Boni, ainsi que les procédés pour y parvenir se retrouvent adoptés par mademoiselle Rita del Erido qui mène de main de maitre son petit attelage. Elle fit la une de La vie au grand air mais aussi de Paris qui chante. Elle était née Margaretha Liebmann, en Allemagne, se fit passer pour Rita del Erido, écuyère de cirque et comédienne espagnole avant de devenir en 1910 madame Henri Duvernois, homme de lettres françaises. Dans sa nouvelle Gigi, Colette donne de cette amazone moderne un raccourci tourbillonnant alors qu’un héritier du sucre, «fit, pour un souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date habituelle. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de son visage implacablement beau».

Rita del Erido, Colette, que l’on retrouve toutes deux dans la frise de 1908 - En route pour Longchamp-En route pour Longchamp-  mais encore Montigny, Helly, Réjane, Balthy sont des femmes selon le cœur de Sem, à savoir, douées, libérées,  travailleuses, uniques en leur genre, en un mot assez fortes pour supporter que l’œil du dessinateur se pose sur elles. N’avoue-t-il pas un jour qu’il explique sa manière de travailler que si le modèle qu’il choisit « est une femme, avec une sorte de fureur sadique, [il] lui arrache sa voilette, [son] crayon lui fourrage ses narines, sous son fard [qu’il] racle, [il] récure ses rides […] C’est un crêpage de chignon, [il] la plume toute vive ».
Si parfois quelques dames ont pu s’affoler des attentions que leur prodiguaient Sem, ce n’est franchement pas le cas ici. C’est en effet le cadet des soucis de celles qu’il a élues pour figurer sur sa frise des Acacias. D’ailleurs, souvent, leur apparence et leur physique leur servent de marque de fabrique. Regardez la caricature que fait Sem de Louise Balthy. Liane de Pougy se souvient dans ses Cahiers bleus que « sa voix avait un charme extraordinaire, grave, sonore et modulée. Un jour une jolie femme-sotte dit à quelqu'un devant elle, devant Louise : « Louise est laide ». L'interpellée répondit : « Louise n'est laide que pour les imbéciles » 6.
Sem et Proust
chantres du cénacle des acacias
Mais les femmes du goût de Sem, ne sont pas celles selon le cœur de Proust. Elles ont cependant déambulé dans la même allée des Acacias, qui pour ces deux-là évoque ce que le Colisée ou le Carnegie Hall représentent pour d’autres : le lieu ultime où il faut paraître. Ce que Sem trace sur la pierre lithographique, Proust  le griffonne sur le papier : « On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres, l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias ».
L’allée, chez Proust, devient un tel mètre-étalon qu'il s’y référe à plusieurs reprises. « L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas dire : « Je suis l’Exposition de 1878 », mais plutôt : « Je suis l’allée des Acacias de
Boni-Anna-Hélie: les cousins et la "dot en gold"
1892. » Il semblait qu’elle eût pu y être encore. » La dame en question, c’est Odette, qui à la mort de Swann fait une double fin en épousant le duc de Forcheville et en mariant dans la foulée sa fille Gilberte à Robert de Saint-Loup. Proust avait offert à Saint-Loup la « peau blonde » et les « cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil » de son ami Boni de Castellane. En janvier 1908, quand il évoque dans une lettre à Reynaldo Hanh, la volée de coups de canne
assénées par Boni sur le crâne de son cousin germain Elie de Sagan, c’est pour prendre la défense de l’offenseur à qui l’offensé venait de chiper l’épouse, Anna Gould. Son « je crois que pour [Sagan] Gould est surtout Gold » faisait bien le pendant du bon mot qui avait circulé au moment du mariage de Boni : « Anna Gould est belle vue de dot ». Dans la frise, se trouve aussi Marcel Boulenger, comme on le voit bien, «rasé et très anglais»8, « jeune homme libre, énergique, délicat et mince qui s’obstina à sentir bon»9 même pendant son service militaire et qui entretint une correspondance avec Marcel Proust. Encadrée par la lucarne de sa voiture, la chevelure de
Réjane dans la lucarne
Réjane dont il sera le locataire en 1919, attire comme le centre d’une cible. Il y a encore Karl de Beaumont, le père d’Etienne, le grand ami de Marcel, chez qui l’écrivain passera son dernier réveillon en 1921 et à qui il fera sa dernière visite mondaine au début d'octobre 1922, avant de s’éteindre en novembre. Sem, lui, mourra en 1934. Les deux hommes auront  vécu sur deux trajectoires tout à fait parallèles, de celles qui ne se rencontrent pas. Ils auront tout deux passé indemnes le Rubicon de 14-18 dans lequel se noya le monde qu’ils avaient si bien croqué, Sem par les extérieurs, bas de pantalons retroussés et armé de son crayon Koh-I-Noor ; Proust de l’intérieur, emmitouflé dans son manteau de laine doublé de loutre, muni d’une plume mécanique au réservoir-fontaine intarissable.
 © texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral

Bibliographie:
1. Cours de vie parisienne à l'usage des étrangers Marcel Boulenger P. Ollendorff, 1913
2. Charles-Roux, Edmonde.  L’irrégulière.
3. Gérard Peylet, Paysages urbains de 1830 à nos jours.
Derex Histoire du Bois de Boulogne : le bois du roi et la promenade mondaine de Paris
Ghislaine Bouchet, Le cheval à Paris de 1850 à 1914.
4.Sem.  collections du Musée Carnavalet : exposition. 1979.
5. New York times,  juillet 1910.
6. Liane de Pougy - Mes cahiers bleus - Plon – 1977

7. Proust, Du côté de chez Swann.
8. La vie parisienne 1904.
9. Jules Renard, Le Cri de Paris, 22 janvier 1899

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie: 
SEM. L 'Allée des acacias. 
Paris, s.l., 1901.
Grand port-folio à rubans illustré en couleurs.
Envoi sur la première de couverture de Sem à Michel Manzi,
marchand d'art éclairé, graveur, ami de Degas et de Toulouse-Lautrec.
Bien complet des 6 panneaux de 1 mètre de long chacun sur 52 cm de haut, et du papillon dactylographié en rouge. On y voit déambuler dans l'allée du chic par excellence, élégantes et dandys, automobiles et mails-coach, sportsmen, hommes de cercles, hommes de presse, femmes de scène, bref le Tout-Paris.

samedi 4 mai 2013

Deux centaures du XIXème siècle + John Bull + Gargantua

reliure romantique
pour amitié cavalière
JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS.  (C’est dommage : dans la suite du texte, on trotte à reculons sur les Champs-Elysées, on joue aux échecs, on se tue aux courses d'Autun).

L’amour des livres passe, pour ma part, par l’amour des auteurs. De cet amour platonique, un peu voyeur, un peu fantasque qui prend parfois ses désirs pour des réalités, qui voudrait que Shakespeare ait rencontré Cervantès, que Mistral ait écrit un pamphlet en breton, que… Du calme! On ne s'emballe pas. Mais je suis très calme: La Saint-Hubert ou Quinze jours d'automne dans un vieux château de Bourgogne que voilà, permet pour une fois de prouver dur comme fer une amitié équestre et littéraire de premier ordre. Nous n’allons donc pas bouder notre plaisir et la considérer sous toutes les coutures. 


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent). 

   Tout passe par le crin et la plume dans cette histoire. Il y a tout d’abord le dédicataire sans quoi notre petite histoire n’aurait pas vu le jour. En page de garde de ce joli exemplaire, en parfaite reliure romantique, d’une large écriture tracée à l’encre marron, l’auteur, Charles de Mac-Mahon, a écrit : «  Souvenir et hommage au comte de Lancosme-Brèves, haut
envoi de Mac Mahon "écuyer et poëte indigne"
"par moi écuyer et poëte indigne"
maitre en équitation de mon époque, fort en pratique comme en théorie par moi écuyer et poëte indigne. Paris, mai 1843
 ». La tournure peut sembler au premier abord un peu « fishing for compliment ». Pourtant, il faut plutôt voir dans cet envoi, un gage réel d’admirations multiples. C’est en effet à un véritable centaure moderne qu’a été envoyé cet ouvrage campagnard.
   Il s’agit du comte de Lancosme-Brèves (1809-1873) qui « adonné à l’agriculture, fit de grands efforts, couronné de succès, pour améliorer la Brenne ». Ce fut surtout « un des meilleurs cavaliers de France, […] sous l’influence [duquel] Georges Sand, vers 1844-1846, sera prise d’une vraie fureur d’équitation et se livrera  à l’élevage des chevaux dans ses prairies de Nohant ». Dans le Moniteur viennois daté de 1856, est relaté un fait divers qui pose le bonhomme : « Mardi matin, à onze heures, une épreuve équestre des plus intéressantes s'est faite dans les Champs-Elysées, en présence d'un grand nombre d'amateurs et d'écuyers militaires distingués. Le comte de Lancosme-Brêves avait annoncé que, monté sur John Bull, cheval anglais de chasse, il parcourrait une distance d'environ 1 kilomètre au trot et à reculons. C'est là une passe d'armes unique dans les annales et les audaces de la science équestre. La nouvelle se répandit dans un cercle d'hommes spéciaux qui, confiants dans l'habileté du comte de Lancosme, se rendirent sur les lieux pour être les témoins de cette tentative. Il s'ensuivit une sorte de défi dont la solution excitait vivement la  curiosité  de  tous. Le comte de Lancosme-Brêves est parti du rond-point des Champs-Elysées. Il s'est mis d'abord au pas, à reculons, jusqu'au portique du palais de l'Industrie ; là son cheval a pris le trot, en observant une vitesse progressive, jusqu'à l'obélisque, qui était le but de sa course et où il est arrivé en 5 minutes 37 secondes ». C’est le même qui dirigea de main de maitre le manège parisien de la rue Duphot qui à l’occasion, prit des allures de laboratoire expérimental. Ainsi, en soixante-quinze séances, il « dressa » à la fois 20 jeunes recrues et 20 chevaux ! Lancosme-Brêves sut trouver le temps de descendre de cheval et d’écrire quelques traités d’équitation et de « centaurisation » bien sentis. Le peintre Eugène Giraud, dont le nom a été éclipsé par le célébrissime portrait
Lancosme-Brèves par Giraud. Musée de la vie romantique
Lancosme-Brèves par Giraud.
qu’il peignit de Flaubert, paupières, moustaches et cheveux en berne donna un portrait équestre évocateur  de Lancosme-Brêves qu’on peut voir au musée de la vie romantique : badine brandie, cambrure à la Boni, pantalon fuseau blanc uni et escarpins vernis.
    Charles de Mac-Mahon à qui l’on doit ce livre et cet envoi, n’est pour sa part, ni le Mac-Mahon qui lutina Liane de Pougy, ni le Mac-Mahon qui succéda à Thiers à la présidence de la France. Non, Charles de Mac-Mahon était simplement cet homme fait d’ «une nature d’élite qu’il occupait par ses sentiments exquis, ses élans, son amour du beau, ses aspirations, son intelligence, son savoir-vivre, son luxe sans ostentation, son absence de préjugés ». C’était surtout un cavalier et un chasseur enragé que son ami et cynégético-bibliographe Foudras  classait dans la catégorie des « plus intrépides et de plus croyants veneurs [de ceux] qui chasseraient encore vingt ans après leur mort ». Avant de faire sa connaissance, Foudras avait entendu «faire des récits qui [lui] semblaient alors fabuleux sur la manière de chasser du marquis de Mac Mahon […] Comme il est dans la nature humaine d’admettre difficilement la supériorité en quelque genre que ce soit  [il] n’était qu’à demi-convaincu de toutes ces merveilles et [il] attendait avec impatience le moment où [il] pourrait dire : Je savais bien qu’il y avait de l’exagération»! Résultat des courses, Foudras s’enticha durablement de Mac Mahon qui deviendra un de ses amis et l’un des personnages récurrents de ses livres, à la première place desquels il faut placer ses délicieux et drôles Gentilshommes Chasseurs qui contiennent le récit de leur première rencontre.
Or, comme Lancosme-Brèves, Mac Mahon était homme de jambes et de neurones puisque lui aussi prit la plume. Sa Saint-Hubert est le vade-mecum très-élégant de ce « rude chasseur » - c’est Mac Mahon qui se qualifie ainsi- une œuvre «crayonnée sur le pommeau de sa selle ou sur la table boiteuse du cabaret des déplacements. La comprenne, l’adopte, ou l’exile au cabinet qui veut ». Tout l’avant-propos est à l’avenant, à la fois drôle et taquin, érudit et diablement cynégétique. Les trois chants charmants en vers et l’exhortation aux chasseurs qui le suivent montrent combien nous avons affaire à un homme qui sait de quoi il cause. Le premier chant qui suit le cours d’une chasse à courre,
Mac Mahon départ de chasse à Sully
départ de chasse à Sully
s’ouvre sur une charmante lithographie de départ pour la chasse sur fond de château de Sully qui fut la maison du marquis de Mac-Mahon. Les deux chants suivants forment un melting-pot de connaissances cynégétiques, mythologiques, historiques, de considérations pratiques, de subtilités botaniques et zoologiques. Sous les vers affleurent souvent humour canaille et vivacité d’esprit. Un long passage égraine les calibres des fusils, « une faible nuance en douze numéros | […] gardant pour l’oiseau-mouche, aux confins du visible | le nombre douze, hélas ! mitraille imperceptible ». On voit que la chasse à tir n’est pas en reste et encore moins la chasse à la bécasse qui nécessite un « talisman graisseux », autrement dit une bottine dont le cuir aura été « frotté de suif, d’huile et de térébenthine».
Très étonnamment, au milieu de cette évocation de plein air, deux pages et une longue note sont consacrées au jeu des échecs qui « est du nombre des traits de la vie de château qui offrent le plus de ressources à la campagne, pendant les longues soirées d’automne ou d’hiver ». Cette amusante « petite digression » légitime fait cependant vite place à nouveau à la chasse.
    Diane est plus qu’à son tour accordaillée au dieu Mars. La chasse et la guerre vont de pair dans l’esprit de Mac- Mahon. Un passage enthousiaste agrémenté d’une note explicative rappelle la chute à la chasse du duc de Bourbon qui s’y cassa un bras. «La France fidèle se souvient aussi des blessures d’un autre genre de ce vaillant prince, qui seul ne les a pas comptées». Ce n’est pas sans raison que Louis-Gaspard Siclon dans son introduction à une nouvelle édition des Veillées de Saint-Hubert de Foudras dresse un portrait belliqueux de l’auteur. «Démissionnaire de l’armée après 1830, il partait à la chasse comme il aurait couru sus à l’ennemi; car pour lui le laisser-courre devait être la même image d’émotion de la gloire et de la guerre dont il avait toujours rêvée. Son beau château de Sully devenait un quartier général où se concentraient les troupes de chasseurs des plus aguerris.»
Bref, à l’instar de Joseph Bard (1803-1861),
«un romantique bourguignon qui aimait les églises et détestait les chemins de fer », qui m’était jusque là franchement  inconnu mais qui consacra un nombre conséquent de pages à l'auteur, vit dans ce texte un « poème plein de verve, de mouvement et de vérité comme action précédé d’une préface dont le stylo en apprend plus sur son âme, ses allures, son caractère que toutes les notices nécrologiques qui seront consacrées à sa mémoire ».
      Or, il en eut, un paquet de notices nécrologiques… pour la raison que Charles de Mac-Mahon, tel le comédien qui s’effondre sur scène, eut le chic de se tuer comme il avait voulu vivre : à cheval. C’était en septembre 1845, aux courses d’Autun.  Le cavalier gentilhomme manqua une haie, son cheval trébucha et l’écuyer fut écrasé par sa monture. Un mois plus tard, en octobre 1845, la Gazette de Lyon n’alla pas par le dos de la cuillère, en affirmant  que « M. de Mac Mahon était l’âme et presque le but de ces courses de chevaux. Sans lui, elles n’ont plus d’élan, plus de sens, car il était le héros, le chef, le point de mire de toute cette noblesse montagnarde du Morvan qu’il défrayait de ses exemples et de son nom et qui, sans lui, ne peut plus guère jouer au jockey club ». Certains ont du grincer des dents.
    A chevaucher bottes à bottes, un instant, avec ces deux cavaliers émérites, réunis par ces quelques lignes d’hommage sincère du plus âgé au plus jeune, on revit un temps, le dernier, où les noms des hommes et des chevaux étaient également célébrés. Lancôsme-Brèves montait John Bull, «réputé cheval très-difficile, [qui lui permettait d’] attester toute son habileté d'écuyer». Mac-Mahon affectionnait un grand cheval, Gargantua, infatigable à la chasse. 

   Laissez-moi donc avoir une pensée pour ces chevaux élus par ces deux amis qui, c’est certain, doivent de temps à autre enfourcher les cavales d’Apollon et piquer un énergique petit galop dans les Champs-Elysées antiques.


© texte et photos villa browna sauf mention contraire | Valentine del Moral
Bibliographie:
Th., 620. 
George Sand et le Berry, Slatkine, p.322.
Foudras, Les gentilshommes chasseurs,
Foudras, Les Veillées de Saint-Hubert, Introduction de Louis-Gaspard Siclon, Montbel, 2000.
http://celebrations-de-bourgogne.org/1861-deces-de-joseph-bard-polygraphe/
Joseph Bard, Derniers mélanges de littérature et d'archéologie sacrée. Chambet Fils, 1847.
Joseph Bard, Essai d'un Plutarque militaire de la Bourgogne. Aux bureaux de l'Union bourguignonne, 1858.



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:

[marquis de Mac-Mahon] La Saint-Hubert ou Quinze jours d'automne dans un vieux château de Bourgogne.
Paris, Maulde et Renou, 1842.
Grand in-8, demi-chagrin vert romantique, filets et grand fer romantiques, chasses ornées, quintuple filet intérieur, dos à nerfs ornés aux plats, tranches dorées.
Envoi sur la première page « souvenir et hommage au comte de Lancosme-Brèves, haut maitre en équitation de mon époque, fort en pratique comme en théorie par moi écuyer et poëte indigne. Paris, mai 1843 ».
Parfaite reliure romantique. Un frontispice et cinq planches lithographiées par Caron, Geniole et Leroux sur chine contrecollées. On y voit : un départ de chasse à courre devant le château de Sully ; un rendez-vous autour du chêne antique ; le valet de pied ; la mort du chien de chasse ; une scène d’intérieur ; l’apparition de l’ombre du grand veneur.
Seconde édition, tirée à 200 exemplaires non mis dans le commerce succédant à un tirage similaire. Cette édition est augmentée d’une très amusante préface qui oscille entre dérision et réflexion et qui repousse les grincheux : «l’œuvre du rude chasseur est crayonnée sur le pommeau de sa selle ou sur la table boiteuse du cabaret des déplacements. La comprenne, l’adopte, ou l’exile au cabinet qui veut». Trois chants charmants et érudits suivi d’une exhortation aux chasseurs.

jeudi 14 mars 2013

Célébrons le billard, le cigare aux lèvres, la queue à la main.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS.  (C’est dommage : dans la suite du texte, on cambre les reins, on se familiarise avec une rondelle miraculeuse, le massé et le procédé). 
Antoine Lalanne, greffier de son état, supportait jour après jour «ces avocats qui prolongent trop les débats». On l’aurait plaint volontiers le brave homme et puis c’aurait été tout. On l’aurait vite oublié pour reporter nos lamentations sur l’objet favori de toutes nos attentions, à savoir nous-mêmes. Et nous aurions eu doublement tort, d’abord parce
que Lalanne avait un frère graveur et ensuite parce que ce scribouillard était un émérite queutard. N’écarquillez pas les yeux ainsi, ne nous égarons pas, arrêtez de glousser et entendez-moi bien : Lalanne, fonctionnaire de la cour impériale de Bordeaux, jouait furieusement au billard, voilà tout. Il l’avait tellement chevillé au corps ce passe-temps qu’il finit par y consacrer une plaquette de 22 pages réunies sous le titre laconique de Le Billard et illustrées de deux eaux-fortes de Maxime Lalanne.
 

 QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).
   
Lalanne donc, demanda à son frère Maxime, « l'homme de l’eau-forte vive et claire […] à la pointe déliée, prompte, spirituelle […dont les] planches se distinguent toutes par une facture amusante, par un effet brillant et piquant » d’illustrer les deux textes, l’un en prose, l’autre en vers, qu’il avait écrit la tête  inclinée entre deux imposantes piles de dossiers, à la lumière blanche d’une lampe à essence Mille. Sans doute s’est-il balancé sur sa chaise cherchant l’inspiration en tirant sur sa pipe ou en crapotant un cigare de derrière les fagots. Pour les dossiers, la lampe et la chaise, rien n’est moins sûr. Pour le tabac, en revanche, on peut en être certain. Il suffit de regarder attentivement la page de titre gravée que composa fraternellement Maxime Lalanne. Le titre est placé dans un encadrement de jeunes branches bourgeonnantes qui s’entortillent autour de deux queues de billard. En haut de la page, la déesse des jeux trônant sur une boule de billard brandit un sceptre à tête de fou à grelots. De part et d’autre de la mention d’édition, une fillette tient un cerceau, un garçonnet actionne une toupie. Entre les deux enfants, a été dessinée une composition révélatrice. On y voit, une longue pipe orientalisante, une douzaine de cigares serrée par un lien, une bouteille débouchée, deux boules blanches, une rouge, et un compte-points de billard aux allures de boulier. Une telle nature morte pose bien son vivant et Antoine Lalanne, osez dire le contraire, nous apparait à 150 ans de distance encore bien sympathique.

   Il l’est d’autant plus, une fois qu’on a lu l’avant-propos et le poème primesautier qu’annonce cette charmante page de titre. L’auteur s’y fait tout d’abord gentiment cocardier en se demandant « d’où nous vient ce jeu ? On n’en sait rien. Mais il est trop récréatif, trop ingénieux, pour qu’il n’est pas une origine française ». Puis, il s’improvise cartomancien et prédit que  « le temps n’est pas éloigné où, à  l’égal du piano, le Billard occupera sa place dans la maison du père de famille ».

  
Puis Lalanne se met à rimer les attitudes, les gestes, les couleurs, les virtuosités du billard. Avant tout, le billard est ainsi fait «qu’il faut toujours que le joueur / Prenne une pose sans raideur / Qu’il ait du tact, de la prestesse, / Du dégagé, de la souplesse / Le coup d’œil sûr du bon chasseur, / Un esprit vif et de l’adresse». Pas embarrassé pour un sou par la contrainte de la rime, il décrit à plusieurs endroits des coups de carambole, le «coup sec [qui] fait rester en place», le coup bridé avec lequel il n’ y a «point de glissade, / On recule … pour avancer», ou encore le hasardeux coup de la «bille forcée [qui] / frappe la bande par sept fois , / arrive au but, et, relancée, / Toute fière, toute empressée, / Poursuit le cours de ses exploits». 
De la prestesse, du dégagé...





 
  Il s’amuse à jouer avec l’ivoire et le rouge des billes, le «blanc d’Espagne» crayeux qui macule le procédé, cette miraculeuse rondelle de cuir collée au bout de la queue inventée vers 1823, qui révolutionna le jeu en permettant de créer des effets avec la bille tandis que la craie permettait l’effet rétro. Il évoque également le vert du tapis, vert  que l’on retrouve aux lauriers de la couronne qu’il tresse à la tête de Berger, ce joueur hors pair qui exporta son savoir-faire en Amérique  et qui rédigea les Principes du jeu de billard, ce même Berger qui s’écria alors qu’il y avait pléthore de candidats qui cherchaient à se mesurer à lui : «Laissez-moi donc tranquille avec votre partie de billard, vous savez bien que je suis le professeur sans rivaux. Allons donc je ne le disais pas mais vous m’y forcez : il n y a qu’un seul joueur de billard et c’est moi Berger» ! Lalanne lui adjoint cependant deux challengers : Mengaut (ou Mingaud) «fameux joueur du premier empire qui pendant sa détention en Angleterre inventa la queue à procédé» et Sauret (Soret) « amateur gracieux du massé,  ce coup mirobolant» qui  consiste à contourner la bille à l’aide d’une trajectoire curviligne pour aller caramboler, une bille se trouvant plus ou moins alignée.

   Avant d’achever son aimable pochade, Antoine Lalanne, voulant prouver la supériorité sans partage du billard, le

compare au whist et au boston. Le graveur reprend à son compte la comparaison et  donne une eau-forte
partie de whist suicidaire
lumineuse du billard et une ténébreuse gravure de la partie de whist illustrant au plus près la vision de son frère : « j’aperçois dans l’inertie / quatre mortels, très-gravement, / Autour d’une table assombrie, / S’imposer respectivement / quelque bonne paralysie / Ou la goutte, ou l’apoplexie, / privés qu’ils sont de mouvement ».
   Enfin et pour finir de nous convaincre, l’auteur met une cerise sur le gâteau, une bille rouge sur le tapis vert. Il nous donne l’assurance d’un «jeu par lequel on digère et qui fait naître l’appétit ». CQFD ! Il n’y a donc aucun mouron à se faire. Le billard est un jeu d’intellect ET de gambettes. Sa pratique est pleinement  justifiée par «son utilité pour le corps qu’il exerce, pour l’intelligence dont il entretient les facultés, pour l’âme qu’il délasse, sans éveiller en elle ce qu’on nomme justement la fatale passion du jeu». Sans éveiller la passion du jeu...Candide Lalanne ! Laissons-le en paix. N’évoquons qu’à voix basse Eddie le Rapide l’arnaqueur de billard américain, incarné au cinéma en 1961, par Paul Newman qui plumait ses adversaires en jouant maladroitement les premières parties et qui rêvait de battre le champion Minnesota Fats. Dieu sait pourtant qu’Eddie-Newman avait la prestesse, le dégagé, la souplesse, le coup d’œil sûr qui plaisaient tant à Antoine Lalanne ! Où va le monde mon bon monsieur ? Je vous le demande.  © texte et photos villa browna | Valentine del Moral.

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
 
Antoine LALANNE Le Billard par A. Lalanne, greffier à la Cour impériale de Bordeaux, avec eaux-fortes.
Paris, Aug. Aubry, 1866. Plaquette in-8. Titre gravé, 22, [2] pp., deux planches hors-texte. Rare ouvrage sur le billard vantant le jeu, détaillant les coups, rendant hommage à deux joueurs de légende. Le titre et deux planches sont gravés par le frère de l’auteur, le grand aquafortiste Maxime Lalanne.
Béraldi, Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes - La Gascogne Littéraire, Slatkine, 1970, pp.176 - Auguste Aubry, Bulletin du bouquiniste, 1866, pp.805 - Fédération fçe de billard http://fr.scribd.com/doc/3479508/8/S%E2%80%99initier-au-masse .

vendredi 8 février 2013

L’académicien (c’est Houssaye), le comte (c’est Noé) et les albums à 1 franc.

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte, on compare Poséidon à un académicien français, on boursicote par images interposées, on meurt d'un duel reporté).

couvertures colorées des albums à un franc
   Dis-moi ce que tu bois et je te dirai ce que tu lis, dis-moi comment gribouille l’illustrateur et je te dirais à quelle époque a été édité le texte, dis-moi de quoi se compose l’ex-libris et je te ferai le portrait de l’ancien propriétaire du livre que tu viens d’acquérir.
   Voyons voir, qu’avons-nous là ? Un volume in-8, dans un demi-cartonnage coloré, doré sur tranches, dans lequel ont été reliés 10 Albums comiques à un franc du facétieux Cham. Sur le second plat de la couverture, un ex-libris. On y découvre le grave profil d’un homme jeune et déjà barbu. Une citation grecque coiffe l’ensemble. C’est celui du très sérieux Henry Houssaye, historien probe dont Anatole France disait : «Chez M. Henry Houssaye, pas de phrases, point de paroles vaines et ornées. Partout la vérité des faits et l'éloquence des choses» ! Est-ce bien le même homme qui a fait relier avec tant d’attention ces albums destinés à se taper sur les cuisses en en gardant les joyeuses couvertures rose, jaune, verte et rouille. 


QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent).


Houssaye versus Poséidon: même combat capillaire
Et s’il se donnait un genre le petit Houssaye? Et si sa barbe n’était pas en fin de compte censée compléter  la panoplie du parfait petit sage. Mais si elle cherchait plutôt à rendre un hommage appuyé aux grecs antiques qu’il chérissait au point d’en être devenu le grand promoteur. C.Q.F.D. ! Il suffit de comparer la coupe de cheveux et la barbe d’Houssaye à celles du Poséidon de l'Artémision, conservé au musée archéologique d’Athènes pour s’en convaincre. Houssaye était un marrant sous ses dehors d’académicien plan-plan, gants beurre frais et breloques qui pendouillent ! Etat de fait qui, pauvres de nous, ne nous permet malheureusement pas de pousser plus loin notre comparaison avec Poséidon qui lui s’affiche aussi nu qu’Aphrodite jaillissant de sa pataugeoire privée. Nous ne pourrons donc pas savoir si Henry avaient les panards aussi grands que ceux du  dieu grec ni si sa toison pubienne était aussi bien frisottée.
impossible de pousser plus loin la comparaison


Mais je m’égare. Tenons pour acquis que cet exemplaire pouvait fort bien avoir trouvé place dans la bibliothèque de l’académicien et considérons que le billet manuscrit signé de la main Cham, qui a été ajouté à la page de garde, lui était également adressé. C’est une invitation à diner, de celles qu’on ne refuse pas : la table de l'illustrateur était réputée bruyante, spirituelle et joyeuse.
   Voyons maintenant de plus près ce que sont ces 10 albums comiques. Ils mettent en branle deux ressorts humoristiques de toute éternité quoique bien distincts: à ma gauche j’ai nommé le dessin d’actualité, à ma droite, le «calembour visuel». 


Cham conseil de civilité en image
 
C’est cette veine qu’exploitent les réjouissants albums sur la civilité, la grammaire et la bourse. Un ou deux exemples peut-être. Dans le vade-mecum de Civilité puérile et honnête qui commence à la première dent qui perce à la gencive du poupon et qui finit à la goutte au nez du vieillard, vous verrez un brave homme s’apprêtant à s’asseoir sur un banc d’extérieur. Sa paupière est tombante, son cheveu rare, son sourire affable. Derrière lui, le sourcil diablement relevé, un loustic place entre le fondement du monsieur et l’assise du banc, une paire de ciseaux. La légende est ainsi rédigée : «Ne placez jamais une épingle, un canif ni même une paire de ciseaux de façon qu’on puisse s’asseoir dessus, à moins que vous ne soyez très lié avec la personne à qui vous faites cette plaisanterie, et encore le mieux est de s'en priver». Ribeyre dans son étude sur Cham indique que l’illustrateur «trouvait d’abord la légende, [légendes qui resteront comme des trouvailles d’originalité, de verve et de bonne humeur], et la traduisait ensuite dans son croquis», à l’inverse de Gavarni qui procédait du croquis à la légende et à l’opposé de Daumier qui «ne s’occupait jamais des légendes» laissant  le soin à ses rédacteurs Philippon ou Louis d’Huart de les trouver !
   Les albums consacrés à la bourse et à la grammaire ne sont que bouffonneries potaches. Les points interrogatifs sont visuellement transformés en poings interrogatifs que montre un vieux mari à son angélique jeune femme ou qu’assène une ménagère sur le dos d’un pauvre hère. Le genre féminin se décline en trois «gravures de mode » gracieuses. L’article est représenté par un vendeur en train de vanter la qualité d’un drap qu’il présente à une cliente dubitative…Il fait l’article, quoi !  
La palme revient aux croquis de la Bourse illustrée: une obligation de chemin de fer est figurée par un chef de quai pressant une dame et son chien à monter en voiture, l’emprunt romain par un agent de change louant un costume de légionnaire, une assurance maritime par un chapelet de bouées accrochées aux hanches d’un monsieur qui s'approche frissonnant du bord de la piscine, la hausse espagnole par un torero valdingué par un taureau. Cham ne croyait pas si bien dire... Bullish désigne encore aujourd'hui la hausse en bourse. Le terme provient de l’image d’un taureau, qui charge toujours de bas en haut…tandis que Bearish figure la baisse en bourse se basant cette fois sur l'attaque de l'ours dont les griffes vont du haut vers le bas… 

Un poing à la fin de la phrase
Hausse espagnole...
N’allez pas croire que les autres albums ne sont pas également à se tordre. Surfant souvent sur des faits d’actualité, ils demanderaient juste beaucoup plus de lignes que vous n’avez le temps d’en lire pour vous les faire goûter.
   Aussi, nous refermerons ici ce volume de 10 albums comiques à un franc, non sans ouvrir, le temps d’un paragraphe, la biographie que consacrèrent en 1884 Henri Ribeyre et, pour la préface, Alexandre Dumas fils à leur grand ami Cham mort en 1879 d’un duel…«dénoué pacifiquement». Cham ne croisa pas le fer cette fois-là mais pris bêtement froid, au sortir d’une séance de mise en jambe préparatoire à l’assaut. Quelle ironie pour celui qui s’était si régulièrement battu en duel et avec tant de brio. Le célèbre Augustin Grisier, qui donna ses premières leçons d’escrime au jeune Pouchkine et qui inspira le Maître d’Armes à Alexandre Dumas fils, lui fit même ce compliment : « monsieur le comte, on m’avait dit merveille de votre poignet. On ne m’avait pas trompé ».  Monsieur le comte ?! Eh oui ! Cham, à la ville, était comte. Le choix de son pseudonyme résume le personnage. Fils de [monsieur le comte de] Noé, il endossa avec jubilation la défroque de Cham le fils [du très biblique] Noé, ce brave fiston qui reluqua son pater passablement ivre et endormi en tenue d’Eve sous sa tente. Aussi… Et puis Non ! C’est trop bête de traiter pas dessus la jambe Cham sa vie et son œuvre. Cette lorgnette est donc [A SUIVRE] !
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont actuellement en vente à la librairie:


CHAM [Amédée de Noé]  Réunion de 10 « Albums comiques à un franc »

Nouvelles leçons de civilité puérile et honnête à l'usage des personnes grossières et sans éducation.
Paris, Vresse. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures rouille conservées.
Le manuel des chasseurs.
Maison Martinet. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures papier conservées.
Croquis militaires.
Paris, Vresse. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures papier conservées.
Les collégiens en vacances
Maison Martinet. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures papier conservées
Les kaiserlicks.
Paris, Vresse. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures rose conservées.
La bourse illustrée 2e édition
Maison Martinet  (1861 selon la robe de la dernière dame). 16 ff. dont le titre gravé.  Couvertures jaunes conservées.
Les français en Chine.
Paris, Vresse. (1860 selon la robe de la dernière dame). 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures papier conservées.
Pendant la canicule.
Maison Martinet. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures vertes  conservées.
Nouveaux habits ! nouveaux galons !
Paris, Vresse.  16 ff. dont le titre gravé. Couvertures rose conservées.
La grammaire illustrée.
Paris, Vresse. 16 ff. dont le titre gravé. Couvertures jaunes conservées. 

Pour en savoir plus, commander, ou recevoir les listes : envoyez-nous un e-mail!  


[Cham], Felix Ribeyre  Cham sa vie et son œuvre, lettre-préface par Alexandre Dumas fils‎.
Paris, ‎Plon, 1884.
Grand in-12
XVI- 282pp.
Eau-forte de Le Rat, héliogr. d'apr. Gustave Doré, fac-simile d'aquarelles et de dessins. 

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lundi 19 novembre 2012

Les grisettes de Paris font la danse du ventre devant le Khédive et le mettent au parfum!

JUSTE QUELQUES LIGNES POUR CEUX QUI SONT PRESSÉS. (C’est dommage : dans la suite du texte on fait la connaissance d'une colonelle des Highlanders en kilt rikiki, on apprend l'origine des pattes d'eph', on prédit le rôle futur des îles Caïman)

décolletées mais monoclées
La publicité qui grignote aujourd’hui frénétiquement nos écrans d’ordinateurs, prend la place des articles dans les magazines et donne dans l’image immédiate et commerciale. Les parfumeurs mettent en scène des stars du cinéma vivantes, parfois décaties mais prêtes à céder les droits de jolies photos d’eux «d’avant», de quand ils étaient sans rides. Autrefois, il n’était pas question de confisquer du terrain aux journalistes des magazines. On se contentait d’encarts qui n’empêchaient pas, malgré tout, de faire dans le grandiose et dans l’inventif à l’instar de la parfumerie Oriza-L.Legrand qui avait lancé le concept étudié du «catalogue-bijou» et mis au point le parfum solidifié sous forme de pastilles et de crayons.

QUELQUES LIGNES SUPPLÉMENTAIRES POUR CEUX QUI N’ONT PAS NON PLUS LE TEMPS (mais qui le prennent)

La maison Oriza-L.Legrand n’était pas rat ! Elle vous envoyait sur simple demande et franco de port s’il vous plait, non pas de minuscules échantillons interdits à la vente mais un exemplaire de son «catalogue-bijou». On a bien essayé de mettre la main sur un spécimen pour le passer à la lorgnette. En vain. Aussi, fautes de grives, nous avons fondu tel l'oiseau de proie sur l'épatant Album du Carnaval publié par cette même maison...et nous avons eu raison! Cette fantaisie ferait oublier à elle seule, (presque) tous les catalogues publicitaires du monde. Il s’agit d’un recueil de lithographies en couleurs présentant 12 demoiselles en pied et légèrement vêtues. Par l’ajout, sous chaque silhouette, d’une phrase lapidaire imprimée en tout petit, la parfumerie Oriza-L.Legrand cherche encore à nous fourguer son catalogue-bijou, mais il ne nous intéresse plus du tout cet attrape-gogo tant les planches que nous avons sous le nez sont fendardes. Une fois n’est pas coutume, nous allons essayer de mettre de l’ordre dans nos idées et tenter d’établir une typologie de ces enthousiasmantes femmes-sandwiches.

Pattes d'eph'
Il y a tout d’abord un trio composé de Pierrot spadassin, de Polichinelle municipal du Caire et de l’allégorie de L’attaque de nuit – les Alphonses. Les personnages de Pierrot et de Polichinelle issus de la commedia dell’arte sont des classiques du défilé de carnaval. On retrouve la blancheur de l’un et on constate que la bosse de l’autre a migré du dos au torse, en se scindant en deux seins mignons mis en valeur par un décolleté égayé de fanfreluches stratégiques. Pour comprendre la cocasserie paradoxale du costume dit de L’attaque de nuit – les Alphonses, il faut se référer aux dictionnaires d’argot. L’un affirme que « ce surnom vient d'une pièce qu'Alexandre Dumas (fils) fit représenter au Gymnase en 1873 sous le titre : Monsieur Alphonse, et dont le héros était précisément de la catégorie de ceux que le XVIII ème siècle appelait greluchons. On dit aussi Arthur, mais il y a une différence; l'Alphonse est celui qui est payé, l'Arthur se contente de ne rien donner». Un autre dictionnaire précise que « cette expression attribuée à A. Dumas qui en avait fait le titre d'une pièce était connue depuis plus de vingt ans par la chanson de Lacombe : Alphonse du Gros-Caillou ». Pas la peine d’épiloguer : je crois que tout le monde a compris de quoi il retourne. Or donc, on a cru bon d’affubler la jeune femme de pantalons patte d’eph’ que les dandys dits gentilhommes avaient mis à la mode. Les années 1970 n'ont qu'à aller se rhabiller. Notre greluchonne arbore des cochons dorés en breloque. Serait-ce trop facile d’y voir le cochon qui sommeille en tout homme et que l’Alphonse seul de son espèce, n’a pas honte de faire engraisser?

danses du ventre pour khédive en déroute
Outre ce déguisement argotico-vestimentaire, cet album offre une galerie hilarante de dames costumées figurant la garde rapprochée de Son Altesse Royale le Khédive. On peut raisonnablement penser qu’il y est fait allusion à l'égyptien Ismaïl Pacha. Le brave garçon fit ses études à Paris, prit le titre de khédive en 1867, visita l'Exposition universelle cette année-là et en profita pour se faire prêter par le Tsar Alexandre II, le Prince de Galles et le Roi du Portugal réunis, l’interprète fétiche d’Offenbach, la très en-chantante Hortense Schneider. En 1869, il reçut l'impératrice Eugénie et tout le gratin européen lors de l'inauguration du canal de Suez. Il fit ensuite, à grands frais, représenter au Caire la première d’Aïda de Verdi, occidentalisa à toute berzingue l’Egypte avant d’être obligé de vendre à l'Angleterre ses actions de la société du canal de Suez. Finie la récré. Les pays européens imposèrent à Ismaïl un contrôle financier franco-britannique et Oriza.L.Lefranc réinterpréta la triste aventure en créant pour ses girls les titres les plus fantaisistes résumant la méchante situation dans laquelle était tombé Ismaïl le magnifique désormais cornaqué par les anglais.

commandant des Policemen
C'est pourquoi on ne s'étonnera pas de découvrir au fil des planches une Première sultane de S.A.R. le Khédive vêtue tout de vert islam mais enveloppée dans une cape tartanisée à l’excès ; une Colonel du Royal-Régiment du Sphynx de S.A.R. le Khédive ; une Colonel du régiment Highlanders au service de S.A.R. le Khédive en kilt rikiki avec la devise "Honni soit qui mal y pense", placée, très à propos, à la hauteur du ventre ; une irrésistible Commandant général des policemen de S.A.R. le Khédive habillée de gris, bobby vissé sur la tête et monocle à l’œil droit , semblant susurrer « Je vous aÿe à l’œil, your Highness ».

En revanche, outre le fait qu’elle soit à croquer juchée sur ses bottes à talon rouge, cintrée dans son justaucorps à brandebourgs, on ne saisit pas forcément tout de suite pourquoi l’illustrateur, E. Girard, a crut bon d’insérer une Colonel des hussards de S.A.R. le Khédive dans ce défilé de carnaval anglo-égyptien. La lettre A qui est brodée sur la pochette rouge qu’elle arbore à son côté est-elle le monogramme d’Alexandre II qui, nous l’avons vu plus haut, servit dans le même corps qu’Ismaïl Pacha? Bien que tirée par les cheveux, cette explication reste des plus tentantes ! Plus surement, il faut y voir une manière discrète de faire allégeance à la cour de Russie dont la maison Oriza s’enorgueillissait d’être le fournisseur attitré.

Major du régiment caïman
Il reste à passer en revue une dernière catégorie, surréaliste avant l’heure, que nous avons gardée pour la bonne bouche et qui comporte les trois dernières jeunes femmes de ce carnaval de papier. Il y a d’abord la Major du régiment Caïman de l’armée de S.A.R. le Khédive. En bas et pourpoint d’écailles vertes, le casque doré hérissé d’une bestiole qui ouvre grand la gueule, on dirait une invitation subliminale adressée au Job égyptien à aller planquer le reste de son argent de poche dans les îles Caïman. Cette théorie anachronique manque cruellement de parachutes dorés descendant en fond de décor. Passons d'un coup et sans transition à la terrible Chef découpeuse de S.A.R. le Khédive, une géante paire de ciseaux en main, qui semble vouloir tailler dans le vif des ennuis pécuniaires d’Ismaïl puisqu’elle lui rappelle, la perfide, à ce pauvre homme fauché comme les blés, que « la parole est d’ARGENT; mais le silence est d’OR » ! Enfin, il y a cette allégorie de la Grève des femmes qui vient mettre ses pieds dans un plat qui ne semble pourtant lui être destiné… Qu’est-ce que la grève de l’amour peut avoir à faire avec les carabistouilles du Khédive ? La demoiselle a volontairement cadenassé autour de sa taille un genre de ceinture de chasteté avec une clé que l’on voit pendre à la garde de son épée. Sur le ventre, un cœur écarlate dessiné laisse apparaître les lettres formant un JAMAIS définitif. On croit discerner derrière l’ovale du monocle que c’est parce qu’elle a de l’instruction et parce qu’elle sait lire dans les livres et dans les cœurs, qu’on ne la lui fera pas, à elle : elle a su s’émanciper du Khédive et elle en fera de même avec tous ses grossiers alter ego masculins. Bon sang! Mais c'est bien sûr!

en vert islam et cape tartanisée
C'est bon de rire, mais il faut savoir être sérieux de temps à autre: risquons une datation. Aiguillés par les dates de 1873 et de 1879 qui marquent le couronnement du mot Alphonse et la destitution d’Ismaïl, on aura envie de dater le précieux album de cette période. Quant à savoir si ces costumes ont été portés ou juste fantasmés, si le carnaval eut lieu à Paris, au Caire, à Londres ou bien dans l’imaginaire du dessinateur, on ne peut rien affirmer. On a déjà bien trop extrapolé. On peut juste être certains qu’il plut au duc de Brunswick qui y contrecolla son large ex-libris octogonal et vert, frappé de la couronne ducale surplombant en toutes lettres son nom : Wihelm Herzog Braunschweig. L’histoire ne dit pas s’il avait reçu cet album en remerciement à une généreuse commande de flacons d’ Aux Violettes du Czar ou s’il l’avait religieusement conservé en souvenir de sa participation à la gentille mascarade, si tant est qu’elle ait existé. © texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:

[Parfumerie Oriza], Album du carnaval.

S.l.n.d. ( Parfurmerie Oriza L.Legrand, circa 1875). 
In-4, pleine percaline lie de vin, 12 planches lithographiées en couleurs sur papier fort, montées sur onglets. 
Charmante fantaisie présentant 12 jeunes femmes dans des tenues de carnaval des plus inattendues. Pour en savoir plus, commander, ou recevoir la liste : envoyez-nous un e-mail!