mardi 28 juin 2011

« Je ne déforme, ni n’invente, je suis un miroir ; je réfracte ! » du Audiard? Non! Du Forain.

Forain et Caran d'Ache par Sem
Jean-Louis Forain (1852-1931) traina ses guêtres rue Campagne-Première qui abrita ses roupillons et ses beuveries partagés avec Arthur Rimbaud, au café Guerbois des Batignolles, Q.G. de Manet et des impressionnistes, à Médan alors encerclé par Zola, Maupassant et Huysmans, dans la cave d’Ambroise Vollard, les coulisses de l’Opéra, sur les pelouses des champs de courses sur lesquelles il fut surpris par Sem, discutant crayon et chiffon avec Caran d’Ache, dans les tranchées boueuses de 14-18 et les boudoirs  capiteux de la jet-set d’après-guerre. A chaque fois, il garda ses quinquets grand’ouverts et imprima sur ses rétines les exactes images de l’air du temps.
« Je ne déforme, ni n’invente, je suis un miroir ; je réfracte ! » clamait-il. On aurait dit du Audiard avant l’heure. Or, c’était pourtant là, l’exacte vérité. On a pu s’en apercevoir lors de la rétrospective que le Petit Palais vient de lui consacrer et qui a permis d’envisager cet artiste sous le jour de son siècle. Passe-partout, il croqua les petits rats de l’opéra à la manière de son grand ami Degas à qui il chipa pastels et contrechamps ; il fut intronisé benjamin des impressionnistes avec lesquels il exposa quatre fois entre 1879 et 1886 ; il succomba comme Vuillard aux appâts de la peinture mondaine qui lui fit exécuter le portrait d’Anna de Noailles, « la seule ombre qu'en mourant (elle aurait voulu) laisser sur le mur de l'univers ».
Il fut surtout le fils naturel de la Littérature et de la Peinture qui en cette seconde partie du XIXème siècle filaient le parfait amour, liant la plume au pinceau et l’œil au verbe. Surnommé Gavroche en 1872 par Verlaine et Rimbaud alors que les Misérables parus en 1862 ne faisaient pas encore figure de monument national, il sera divinement comparé en 1914 par Apollinaire : « aucun homme sinon Molière ne sut s'élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume ». Mais c’est la grande amitié qu’il le lia à J.-K. Huysmans (1848-1907) qui illustre encore le mieux ce voyage de noces de l’encre et de l’huile. Il vanta et lança le jeune Forain, lui fit illustrer en duo avec Raffaëlli en 1880 ses Croquis parisiens, accrocha ses dessins de petites femmes nues aux murs qu’il remplaça plus tard par des images chastes et pieuses et continua sa vie durant à le recevoir à diner le dimanche soir avec d’autres intimes. C’est à cette table que l’abbé Mugnier ne put s’empêcher de s’exclamer : «  [Forain ?] On a dû le baptiser au vinaigre !» Ses bons mots cinglaient en effet autant que ses caricatures qui savaient aller là où cela faisait mal, en d’autres mots, à l’essentiel. L’immédiateté de lecture de ses dessins cachait farouchement l’observation continuelle, l’analyse poussée, le travail parachevé du dessinateur. Interrogé sur le temps passé pour exécuter un dessin apparemment troussé sur un coin table, il répondit par une pirouette évocatrice: « Cinquante ans !»
Forain :: Comédie parisienne

Si l’exposition du petit Palais n’est plus visitable, actuellement en villégiature à la Dixon gallery de Memphis aux Etats-Unis, nous pouvons nous consoler en nous mettant sous la dent ses dessins de presse réunis en recueils. Sa Comédie parisienne réduite en 1892 par les éditions Charpentier à 250 dessins remplit parfaitement son dessein de « conter la vie de tous les jours, montrer le ridicule de certaines douleurs, la tristesse de bien des joies. » On y passe derrière le rideau de l’Opéra, on collectionne les lits défaits, les amateurs de grisettes, on oppose le gris bourgeois au rose petit peuple, on se moque gentiment de Zola, on sourit sonore. Seul le sexe faible semble se tirer de toutes les situations, même les plus scabreuses ou médiocres. J.-K. Huysmans, dans Certains en 1889 résumait le phénomène par cette formule : « M. Forain a voulu faire ce que Guys révélé par Baudelaire, avait fait pour son époque, peindre la femme où qu'elle s'affirme ». Dans Doux pays, Forain réussit l’exploit posthume de nous intéresser aux présidences de Carnot, Casimir Perier et Félix Faure, en pointant les mauvaises
Forain :: Doux pays
manières politiques, encore en vigueur aujourd’hui, en révélant la face cachée des événements officiels et en montrant les conséquences supportées par le quidam français. Ainsi, interpellée par un monsieur aux souliers crottés qui lui demande « où est le cireur de botte », une vieille vendeuse de journaux appuyée au comptoir de son kiosque lui rétorque impassible : « On vient de le nommer sous-préfet ».

   Le XIXème siècle finit par passer l’arme à gauche et on entra dans la première guerre mondiale. Enrôlé à soixante ans bien tassés dans les ateliers de camouflage militaire, il s'arma de mines de crayon et de pierres lithographiques. Deux tomes de dessins, De la Marne au Rhin, en sont le fidèle témoignage. En raillant les politiques en veston cravate et les planqués de la côte d'Azur, en éclairant le flegmatisme des petits gens de l’arrière, en griffonnant les icônes à venir de cette première guerre totale, au nombre desquelles figure Verdun, Forain y fit montre d’une acuité qui ne s'émoussa pas avec la vieillesse et le tourbillon des années folles.
Forain :: Verdun
C’est d’autant plus frappant qu’en 1931, au jour de ses funérailles, Paul Léon (1874-1962), longtemps directeur Général des Beaux- Arts, qui avait fait entrer après-guerre Forain au musée du Luxembourg, acheva l’éloge funèbre de l’artiste par ce raccourci lumineux: « Cet ironiste était un tendre, ce sceptique un patriote, ce désabusé un croyant ».
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral



LA LITHOGRAPHIE ET LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE, actuellement en vente à la librairie:

[Lithographie] Sem, Caricature de Forain et Caran d’Ache.
Sem caricature ici deux illustrateurs phare de l’époque.
Sont représentés, discutant sur le champ de courses Jean-Louis Forain et Caran d’Ache [Emmanuel Poiré], (1858 - 1909) fut un célèbre dessinateur humoristique et caricaturiste français. En 1898, Caran d'Ache et Forain co-fondèrent, le journal Psst… hebdomadaire satirique antidreyfusard qui connut 85 livraisons. 46 x 32 cm (hors encadrement). Lithographie encadrée. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!  

Jean-Louis Forain  La comédie parisienne
Paris, Charpentier et Fasquelle, 1892.
In-12, broché, couvertures illustrées en couleurs.
Edition originale, mention de septième mille. 250 dessins en noir accompagnés d'une légende assassine. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!  






Jean-Louis Forain  Doux Pays
Paris, Plon, 1897.
In-12, demi-chagrin, couvertures illustrées en deux tons conservées.
189 dessins en noir dont certains en planches dépliantes repassent les présidences de Carnot, Casimir Perier et Félix Faure, et pointent des  mauvaises manières politiques en vigueur aujourd’hui encore. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!  





Jean-Louis Forain  De la Marne au Rhin. Dessins des années de guerre 1914-1919.
Paris, Editions Pierre Lafitte, collection des grands humoristes, 1920.
2 volumes in-8 brochés, couvertures illustrées.
Exemplaires sur grand papier du tirage de tête de l’édition originale numérotés et paraphés par le dessinateur à la mine de plomb. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!  






En ce qui concerne l’exposition Jean-Louis Forain: 

mardi 19 avril 2011

« La nature m’émeut parce que je n’ai pas peur d’avoir l’air bête lorsque je la regarde » reconnaît Jules Renard.

Toulouse-Lautrec, Vallotton, Bonnard sont aux cimaises des plus grands musées, accrochés non loin les uns des autres pour cause de génie et de contemporanéité. Ils partagent l’autre point commun d’avoir fait des Histoires. Entendons-nous bien, il ne sera pas fait ici état de chamailleries ni de pinaillages mais de l’illustration des Histoires naturelles de Jules Renard. De grands artistes du livre se plièrent aussi à l’exercice avec la même réussite, au nombre desquels André Collot et Benjamin Rabier.
C’est Auguste Roubille qui s’y colle dans l’exemplaire ici présenté, spécialement imprimé en 1928 pour madame Jules Renard et protégé par une étonnante reliure verte estampée à froid d’une branche d’arbuste à laquelle s’accroche une toile d’araignée et sa belle locataire toute en courbes stylisée. La tonalité verte des bandeaux que Roubille dessina pour chacun des 85 textes, souligne avec peut-être plus de clairvoyance que ses condisciples, l’œuvre de Renard qui écrivait dans son Journal : La nature m’émeut parce que je n’ai pas peur d’avoir l’air bête lorsque je la regarde. Comme en écho, Henri Bachelin, son ami et biographe, dans l’étude littéraire qu’il lui consacra en 1909, faisait remarquer qu’il ne connaissait de lui aucune description de Paris. Dans Poil de Carotte en revanche, on sent bien que la campagne dut être le refuge de son enfance meurtrie et on peut imaginer qu’il s’y adonna à une contemplation toute pastorale. Il fallait au moins ça pour arriver à voir dans les gouttes de pluie, des « mouches d’eau » qui savent chasser celles qui colonisent le mufle des vaches ; une lune sans aiguille qui favorise la rêverie ; l’espoir chlorophylle qui colore la campagne. Roubille a su lire entre les lignes et instaure un vert Renard aussi significatif que le bleu Klein saura l’être plus tard. Ce vert magnifie d’un coup la peau rose du cochon, teinte l’eau de pluie, amortit le pas doublement boiteux des canards.
Or, s’il on veut rire beaucoup avec les Histoires naturelles, on doit accepter de se laisser par instants envelopper par un voile de nostalgie et de petites souffrances. Quand la Brunette meurt, sans un meuglement de plainte, le narrateur ne sait pas vraiment ce qui l’a retenu de dire au sonneur de l’église : « Tiens voilà cent sous. Va sonner le glas de quelqu’un qui est mort dans ma maison ». Sans doute encore cette peur d’avoir l’air bête face à son semblable. Face au reste de la création en revanche, cette retenue disparaît et une bouffée de d'humour reconnaissant secoue l’œuvre. Renard croque le meilleur ami de l’homme, sa plus belle conquête, l’oiseau joli, le cerf, l’abeille ou l’écureuil, mais il s’attarde également à chanter le cafard noir et collé comme un trou de serrure, le serpent, la chauve-souris, le dindon, la pintade, le cochon ou le ver de terre. Pour ce faire, il ne se sert d’aucune échelle de valeur, préférant enfiler sa vieille peau de Poil de Carotte plutôt que revêtir l'habit amidonné de Buffon ou de Darwin.
Tous les animaux arrivent premier ex-æquo sous sa plume. La seule espèce qu’il relègue en seconde et dernière position, c’est l’homme. Certaines des formules les mieux senties le sont à nos dépens : pensionnat des dindes, dents d’anglaise, escargot qui bout comme un nez plein. Nos méchancetés sont simplement décrites, pas même évaluées ni critiquées. Le morceau de sucre accroché au cou d’un petit garçon puni qui gratte et qui cuit  la peau, la boulette empoisonnée donnée au chien Dédèche aimé mais vraiment trop incommodant, le cochon qu’on force à se vautrer, une réclame d’armurier « On tue net, on tue loin » nous remettent à notre place. C’est terriblement efficace. On baisse la tête.
Mais il y a toujours ce tendre vert Renard, ces illustrations douces comme des dessins aux crayons de couleurs que les enfants d’aujourd’hui boudent, ce trait tout en courbe, ces gros plans inédits. Ces partis pris de l’illustrateur nous réconfortent, servent le texte et ouvre une ultime piste de lecture. Ils nous montrent l’écrivain sous son véritable jour. Athée – il sera enterré civilement – Jules Renard se révèle pourtant grand prêtre...de l’animisme hexagonal. Les gouttes de pluie jouent les justicières, les herbes parlent, certains arbres ne se méfient pas, d’autres se mettent en colère, l’abeille veut passer chef de rayon , l’arrosoir a des accents dictatoriaux ( Si je veux, il pleuvra ), le cerf écoute et flaire les paroles de Jules Renard. Il doit avoir appris à lire en douce, le cerf pour avoir compris le but que s’était fixé l’écrivain dans le préambule de son recueil : Moi, je voudrais être agréable aux animaux mêmes. Je voudrais, s'ils pouvaient lire mes petites Histoires naturelles, que cela les fît sourire.
C’est en bon disciple de Pan, qu’il couchera par écrit dans son Journal le 10 décembre 1899 la supplique suivante : Faites à ma statue un petit trou sur la tête afin que les oiseaux y viennent boire.
Une statue a bien été érigée ; elle existe toujours, plantée sur une place de Chitry les Mines mais on n’y devine aucun abreuvoir. Le seul trou post-mortem qu’on fit à Renard, c’est celui que ménagea Marinette dans son Journal qu’elle censura allègrement avant de le laisser publier et dont elle fit ensuite un feu de joie. Ces dizaines de cahiers d’écolier partis en fumée, elle respira.
Agonisant, il lui avait soufflé : Marinette, pour la première fois, je vais te faire une peine, une très grosse peine... Elle, c’est aux lecteurs qu’elle a fait un très gros chagrin. Jules avait écrit que  Tout le monde ne peut pas être orphelin, il aurait pu ajouter que tout écrivain ne peut pas mourir veuf ou célibataire. On remerciera juste, du bout des lèvres, Marinette Renard d’avoir pieusement conservé son exemplaire des Histoires naturelles illustré par Roubille que nous venons avec bonheur de feuilleter. 
© texte et photos villa browna // Valentine del Moral

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
[Roubille], Renard, Jules. Histoires naturelles.  Lithographies en couleurs de A. Roubille.
Paris, édit. d'art Manuel Bruker, 1928.
[4], faux-titre, frontispice, titre, [2], 201 pp., [15] pp. dont table et justification du tirage.
In-4, demi-maroquin vert, plat estampée à froid d’une branche d’arbuste à laquelle s’accroche une toile d’araignée et sa belle locataire toute en courbes stylisée, dos à nerfs orné de la même araignée. Reliure non signée. Dos légèrement passé. Couvertures et dos conservés.
Tirage limité à 230 exemplaires. Exemplaire nominatif de madame Jules Renard. Frontispice et 85 lithographies en couleurs par Auguste Roubille.
En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!  

jeudi 17 mars 2011

Le grand-oncle de Tintin s'appelait Narcisse Nicaise; celui de Milou, Pierrot.

J’ai rencontré l’autre jour un ami qui, d’un air navré m’a confié qu’il allait fêter des soixante-dix-sept et que par conséquent, son temps était compté.
Évidemment, je me suis récriée, j’ai argumenté, blagué et ai fini par lui lancer, consternée par ce visage que je n’arrivais pas à dérider : « Et puis vous savez, si ça se trouve je passerai l’arme à gauche avant vous ». A ces mots, une franche hilarité a pris mon bonhomme. Je tâchai de savoir si c’était mes lamentables efforts ou bien la perspective de me mettre dans le trou qui l’avait ainsi mis en joie. Que nenni ! Je n’y étais pas du tout : c’était la perspective sinistre de ne plus avoir le droit de lire Tintin dans quelques semaines, qui le minait ainsi.
 Et de me demander en moi-même, ce qui en effet, arrivait lorsqu’on enfreignait cette loi implacable édictée en 1947 par l’équipe du journal Tintin et que l’on retrouve au dos d’anciennes éditions des albums de Casterman. Avait-on le cou piqué par une fléchette de poison-qui-rend-fou ? Était-on abandonné aux mains des sbires du général Tapioca, aux cordes vocales de La Castafiore, aux seringues de Krollspell, au fox terrier  rouge et démoniaque de Milou ? Haddock vous refilait-il son  horripilant morceau de scotch ?
Ça avait dû ficher une sacrée trouille à Hergé lui-même puisque, né en 1907, il se débrouilla pour mourir en 1983 à… 76 ans. L’affaire était grave. Alors j’ai dit : « Général, ne vous en faites pas ; trinquons plutôt. Resservez-moi une larme de votre ti’punch maison ; et Manuia comme on dit à Tahiti »! Restait qu’il fallait que je fasse diversion et comme la culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on étale, j’ai étalé : il devait relativiser, se rappeler qu’après tout Hergé n’était pas le deus-ex-
machina de la ligne claire ! Tomasi et Deligne n’avaient-ils pas relevé de possibles emprunts dans leur Tintin chez Jules Verne ; un certain Frank Madsen dans A Search for the Inspirational Sources of Hergé  ne recensait-il pas de multiples inspirations littéraires et cinématographiques, avec en tête des hommages visuels aux Marx Brothers et à Charlot.
Nombreux furent ceux qui, étant tombés petits dans les ondes hergiennes, tentèrent, une fois devenus grands, de mettre leur pierre à l’édifice. Pierre qui prit l’allure d’un bloc de granit chez Numa Sadoul, qui ressemble à un petit caillou chez d’autres : « Tenez ! Moi par exemple !  J’ai trouvé l’autre jour un volume en percaline rouge qui a éveillé mon attention. Il s’agit des Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au Congo publiées chez Charavay  en 1890 par Armand Dubarry (1836-1910), un écrivain et journaliste fort en vogue à son époque. Pour vous la faire courte, Narcisse Nicaise, naufragé sur les côtes du Congo, tente de retrouver coûte que coûte la civilisation, accompagné dans cette quête et comme l’affirme Seillan dans ses Sources du roman colonial, d’un « caniche bavard qui annonce celui de Tintin ». Et en effet, si Milou n’est pas avare de conseils et de petites phrases bien senties, il tient  furieusement en cela de son modèle littéraire Pierrot, le toutou de Narcisse Nicaise, qui ponctue leurs éprouvantes expériences de commentaires ad hoc. Nous noterons que ces apartés sont également parfaitement compris des lecteurs. Quand le « caniche se [met] à aboyer d’une façon menaçante, et de l’air d’un gaillard qui braille « arrière, vile multitude ; place au vainqueur des crocodiles, des buffles et des lions ! » ou lorsqu’il « lui [adresse], dans son langage de chien, des compliments enthousiastes », on pige aussi bien que lorsque Milou ironise dans L’oreille cassée : « Encore un peu et il se croira l’égal de Sherlock Holmes ».

L’attachement de Narcisse et Tintin pour leur chien apparait identique. Au péril de sa vie, Nicaise blottit Pierrot dans ses bras et traverse une rivière infestée de crocodiles ; A la suite d’une attaque violente de mandrills, « ne voyant ni près de lui, ni ailleurs le cher caniche, il [sent] les sanglots lui monter à la gorge. « mon pauvre ami ! »...balbutia-t-il ». A son exemple, le jeune reporter pleure  la disparition de Milou dans le Pays des Soviets et encore dans Vol 714 pour Sydney, alors même qu’il est lui-même séquestré et promis à un avenir bien sombre. On n’est pas loin non plus du rapt de Milou par un condor dans le Temple du Soleil, quand Narcisse voit un aigle-épervier  « [enfoncer] ses serres dans la peau du chien, [et battre] des ailes », avant de le laisser retomber. Il avait eu les yeux plus gros que le ventre, plus solides que les ailes.
Vous me direz, et vous aurez alors fait preuve d’un brillant sens de l’observation, qu’un caniche n’est pas un fox-terrier. Soit. Cependant « Pierrot qui devait son nom à la blancheur de sa toison, était doué d’autant de cœur que d’intelligence […] Gai, dévoué, instruit, il était, pour son maître, un agréable et fidèle compagnon ». C’est le portrait craché de Milou, ça ! Vous n’êtes pas convaincus ? Et bien apprenez, lecteurs de peu de foi, que Pierrot commence sa mue en fox-terrier dès la p. 44 du roman de Dubarry puisqu’il est alors amputé de sa queue de caniche et qu’il continue sa traversée du Congo avec une queue…de fox-terrier.
Quant au Congo…parlons-en! La comparaison avec Tintin au Congo devient évidente lorsqu’on prend la peine de lire attentivement ce mélange de narrations picaresques, de fourvoiements zoologiques, clichés impérialistes et gags pré-cinématographiques. Cette parfaite illustration de la réplique de Molière : « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? », au fil de la lecture, se révèle en effet bourrée de références réinjectées dans l’album d’Hergé. Énumérons : Narcisse et Pierrot tout comme Tintin et Milou partagent la même cabine de bateau. Le héros tire un coup de fusil à bout portant dans la gueule d’un crocodile comme le fera Tintin. Pierrot se jette dans la gueule d’un boa constrictor qui doit se chauffer du même bois que celui qui avale Milou en 1930. Ils en réchapperont tous les deux, Milou en créant le premier serpent à pattes de la Création. En deux coups de fusil de Narcisse, cinq oiseaux tombent ce qui visuellement, n’est pas sans rappeler le carnage des gazelles de Tintin. Nicaise et Tintin blessent chacun à leur tour un éléphant qui devenu forcené déclenche une cascade de rebondissements. Nicaise se retrouve à cheval sur le dos d’un rhinocéros. Tintin en même position, chevauche un buffle furibard. Pierrot est élevé avec son maître au rang de fétiche comme le sera Milou dans l’album, qui snobera le temps de quelques cases son maitre bien aimé.
Car Milou n’est pas irréprochable et la couardise de Pierrot qui abandonne son maitre lors d’un pugilat dans un village d’indigènes fait fortement écho à la sienne quand, au Tibet, il pétoche devant un yak qui gentiment mâchouille l’écharpe de Chang enroulée autour du cou de Tintin qui manque alors d’être étouffé.
N’en jetons plus, la cour est pleine. Ces ressemblances factuelles peuvent difficilement être contredites. On ne verrait d’ailleurs pas quel intérêt on aurait à le faire. Car enfin, c’est parfaitement touchant d’ajouter un livre à la bibliothèque du  jeune Georges Rémi qui devenu Hergé confiait en mars 1957, à l’hebdomadaire Femmes d’aujourd’hui : « J’ai très peu voyagé, sinon dans les livres ».
« Général, vous n’êtes pas d’accord avec moi ? … Général ? ». Mon septuagénaire se tait et arbore un sourire sardonique qui ne me dit rien. Il me prépare un coup… qu’il assène enfin : « C’est très joli vos explications. Mais voyez-vous, pendant que vous soliloquiez, je me suis souvenu que Benoît Peeters assurait que nous étions tous les « éternels fils de Tintin ». Du coup, je crois que je vais gentiment tuer le père en lui désobéissant. Et que le grand cric me croque si sa statue de commandeur vient m’arracher à mon album ». © texte et photos villa browna
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en vente à la librairie:
Dubarry, Armand. Aventure de Narcisse Nicaise au Congo
Paris, Charavay, Mantoux et cie, s.d.
In-8, demi-veau. 245 pp.
Nombreuses illustrations pleine page en noir de Kauffmann étayent ces aventures picaresques qui par de nombreux côtés annoncent celle de Tintin. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail! 

[Lorgnette écrite par Valentine del Moral.]
BIBLIO // Tomasi et Deligne, Tintin chez Jules Verne  Lefrancq Littérature, 1988.
Frank Madsen A Search for the Inspirational Sources of Hergé: Examples of Contemporary Inspiration in Hergé's Work. http://www.tintinologist.org
Jean-Marie Seillan, Aux sources du roman colonial (1863-1914): l'Afrique à la fin du XIXe siècle. Karthala Editions, 2006.
Benoît Peeters, Hergé. fils de Tintin, Paris, Flammarion, collection « Grandes Biographies », 2002.

mercredi 26 janvier 2011

Savez-vous jouer au chnif chnof chnorum ? Non? Vous préférez remplir une grille de loto? Mauvaise pioche!

Savez-vous jouer à Berlurette ? à Combien vaut l’orge ? à J’aime mon amant par A. ? aux Ciseaux croisés ? Non ? Au jeu des paquets ? à l’anguille ? à l’esclave dépouillé ? Non plus ! Quelle tristesse ! Vous êtes bon pour des voyages en voiture interminables, des après-midi maussades par la faute de Darty qui n’a pas pu livrer à temps votre nouvel écran plat, des goûters d’anniversaire en ronde autour de la Wii, des empoignades familiales salées et un Alzheimer carabiné.
Pour combattre tous ces maux, il suffirait cependant de brandir un petit volume d’à peine 15 centimètres sur 8, benoitement intitulé Les soirées amusantes mais précisément sous-titré Entretien sur les jeux à gages et autres, qui peuvent amuser les jeunes personnes, tant à la ville qu’à la campagne, surtout dans les soirées un peu longues. On est, dans ce curieux petit livre, comme dans le scénario originel du Prisonnier, cette série de télévision culte des années 60 dans laquelle un agent secret britannique se retrouve captif d’un village idyllique et esthétique dirigé par des drôles de numéros. 
Il se trouve qu’en guise de numéro, Huvier des Fontenelles nous en fait un de charme en décidant pour sa part d’enfermer dans une charmante propriété, une brochette de personnages enragés des jeux. Il leur donne des noms hautement bucoliques : monsieur et madame de la Rivière, madame et mademoiselle de la Haute Futaie, madame du Bois et son fils, mesdemoiselles du Ruisseau, du Gazon et Rose, sœurs de leur état, madame du Ruisseau, madame du Frêne et son fils, mademoiselle du Bocage, monsieur des Jardins, monsieur de la Forêt, les abbés Printemps et des Agneaux, le chevalier Zéphir. Or, loin d’être une bluette pastorale et bien que chacun y aille de sa promenade quotidienne, l’ouvrage qu’écrit Huvier est une mine de renseignements sur les jeux de cette seconde moitié de XVIIIème s. et une ébauche de psychologie du joueur.
Il s’appuie pour bien faire sur un certain séjour qu'il fit « dans la maison de campagne de M.B*** située à Montevrain (localisable dans la partie de l'île de France que la révolution nommera bientôt Seine-et-Marne ). Des jeunes gens y jouèrent à cinquante de ces petits jeux qui s’échappent de la mémoire, et dont on voudrait souvent se souvenir dans l’occasion. On ne peut pas toujours danser, faire de la musique et tenir des cartes ». C’est précisément pour se les rappeler et pour en donner les règles qu’Huvier livre son souvenir en un dialogue amusant qu’on jurerait avoir inspiré la comtesse de Ségur.
Dans cette « maison ludique », l’auteur fait donc jouer ses cobayes à de nombreux jeux de salon qui leur auront été au préalable expliqués par le fringant abbé des Agneaux, pas aussi doux que son patronyme pourrait le faire croire. A son exemple, les autres protagonistes apparaissent eux aussi plus rugueux et moins champêtres que prévu. Ainsi, madame du Bois affublée d’un fils assez haïssable et réfractaire aux jeux d’esprit, est une farouche adepte du loto, qui «  est à la portée de tous les joueurs [… et qui ne lui] demande pas de contention de l’esprit ».
A l'opposé, Huvier prône les petits jeux à gages dont quelques-uns sont encore aujourd’hui bien connus tandis que certains autres mériteraient de renaitre de leurs cendres. Il n’est pas contre non plus une joyeuse partie de quilles, de volant ou de Cherche une épingle au son du violon, jeu trivialement nommé de nos jours Cache-tampon. Je t’en ficherai du Cache-tampon, tiens ! Moi, je réclame du Colin-maillard à la silhouette (parfait pour mettre le feu à la baraque), du jeu du coton qu’on souffle (efficace pour éloigner un empêcheur de jouer en rond), du Répondez-moi sans E. (remis au gout du jour par Georges Perec dans sa Disparition), du Frère Pancrace êtes-vous mort ? (bien mieux que le rendez-vous à la piscine pour se rendre compte de la plastique de son amoureux), du Untel n’aime pas les os ; avec quoi le nourririez-vous ? (qui fera se fâcher tout rouge les plus mauvais joueurs), et pourquoi pas à la Poussette puisque Huvier a « entendu dire que des personnes de la plus haute distinction & du plus grand génie avaient joué à la poussette, où les enfants disent : digue, dogue, savatte ; (il est vrai qu’ils y jouaient avec des louis) ». Ah le jeton ! Ah ! le gage! Ah ! le louis enfin, qui saurait faire rentrer le Chnif chnof chnorum au casino de Deauville ! Vive les nerfs de la guerre ludique!
Et pourtant ! Il restera toujours des mauvais coucheurs à l’exemple de la grosse madame du Bois. Cette dondon grognon a beau entendre dans le salon d’à côté où elle boude, les hôtes de Montevrain s’exclamer dans de grands rires, commenter les règles avec esprit, jouer dans la bonne humeur, elle ne daigne apparaître que pour présenter son petit du Bois, jeune freluquet qui ne passe pas l’examen de l’assemblée joyeuse. Et mademoiselle Gazon de conclure : « comme il a l’air niais, pour un jeune homme de seize ans ! Qu’il est gauche ! Le pauvre garçon, il a bien fait d’être riche ! » Le reste du temps, madame du Bois raille ces « jeux enfantins » et n’en démord pas : le loto, ya que ça de vrai. On lui répond philosophiquement que « tout le monde joue au loto, parce qu’il ne faut à ce jeu que du bonheur, & que  tout le monde a des prétentions au bonheur.» comme « tout le monde juge des ouvrages de littérature, les uns bien, les autres mal, parce que les uns ont de l’esprit & que les autres n’en ont pas ». Ce à quoi un des abbés ajoute avec malice qu’« on lit quelquefois des petits ouvrages de littérature [seulement dans l’idée de] se désennuyer »…
La messe est dite : je n'irai pas faire valider ma grille d’Euromillion (ça risque d’être dur) et je ne lirai pas le dernier Pancol (ça tombe bien, je n’y comptais de toutes les façons pas).
Par contre, je vais filer acheter un paquet de cartes, du coton en vrac et quelque rubans, en répétant sans fourcher chnif, chnof, chnorum ; chnif, chnof, chnorum ; chnif, chnof, chnorum !

LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en rayon à la librairie:
[Huvier des Fontenelles, Pierre-Marie-François].  Les Soirées amusantes, ou Entretien sur les jeux à gages, et autres, Qui peuvent amuser les jeunes personnes, tant à la Ville qu'à la Campagne, sur-tout dans les soirées un peu longues.
Paris Veuve Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût, 1788.
XVI, 291 pp., table, (1)f. de pl.
Petit in-12, plein veau marbré, dos lisse orné, pièce de titre. Tranches marbrées. Quelques légers  frottements. Un petit manque à la coiffe supérieure.
Édition originale bien complète de la planche présentant deux tables de biribi. L'auteur est identifié par Barbier. Antoine Huvier, frère de l’auteur,  dans son troisième journal daté de 1823, écrit que P.-F. Huvier des Fontenelles, « par son esprit original et un peu caustique sans méchanceté, il étoit l'âme de nos réunions de famille et en faisoit tout l'agrément. Il avoit fait de bonnes études au collège de Juilly et joignoit, à beaucoup de facilité pour faire des vers, des connoissances en littérature ».
Bibliothèque champenoise, 407, « Les exemplaires en sont devenus bien rares ». Barbier, Dictionnaire des anonymes III, 265 et 266. En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail! 
[Lorgnette écrite par Valentine del Moral.]

mardi 2 novembre 2010

Tous saints ! Y compris les saints en veston et en pull-over.

Ainsi donc, cette année encore la Toussaint avec sa kyrielle de saints a terrassé Halloween avec sa tripotée de gamins grimés et moches. Si en France, on avait gobé jusque là et sans broncher le chewing-gum, les traductions yé-yé des tubes américains et le menu Big Mac (avec une grande frite s’il vous plait), on résiste étonnement à la mascarade d’Halloween. C’aurait pu devenir  le combat des Dracula, Miss Tic et Dark Vador du coin contre tous nos saints de partout. C’aurait pu. Mais comme le remarquait déjà en 1962 dom Philippe Rouillard avec un sens certain de la prémonition ou plutôt avec un petit coup de pouce de l’Esprit-Saint : « il est heureux que notre temps ait découvert, entre autres choses, que l’habit, qui ne fait pas le moine, ne fait pas non plus le saint [… et que cela] se traduit par de nombreuses canonisations de saints de tous les jours, de saints en veston et en pull-over, de saints en blouse blanche ou grise, de saints en blouson kaki, bleu ou noir, et plus seulement de saints en mitre, en cornette ou en capuchon ». Déjà au tournant du siècle dernier, en 1899 et 1900, à Notre-Dame du Travail dans le 14ème arrondissement de Paris, le peintre Uberti avait mis en pratique les futurs propos de dom Rouillard. Sous l’impulsion du père Soulange-Bodin, il avait figuré les saints de corporation, Eloi pour les métallurgistes, Joseph pour les charpentiers, Luc pour les ouvriers d’art. Il était plus facile de prier ces saints de tous les jours plutôt que, au hasard, Saint Papoul dont « on a oublié la vie, mais [dont on] ne risquait pas d’oublier le nom », Chérémon, « ermite au désert d’Egypte au IVe siècle : sa vie est malheureusement quelque peu ensablée » ou même Dydime «  soldat en garnison à Alexandrie, [qui] tira sainte Théodora d’une fâcheuse posture et eut la tête coupée pour s’être payé celle de son colonel ».
N’empêche que ces saints-ci ne sont pas moins aimables et que le Dictionnaire des saints publié par Robert Morel en 1963 nous les fait aimer plus encore. Leurs biographies expresses brossées avec un sens aigu du raccourci par dom Rouillard, ont, en même temps, été marquées de l’imprimatur de Gérard Huyghe, évêque d’Arras et placées sous le sceau du jeu de mot et de l’humour. Les faits, avérés bien que sacrément dépoussiérés, donnent à la consultation de ce dictionnaire des allures de lecture buissonnière : on va de saint Loup qui « succéda à saint Ours (sic) comme évêque de Troie » à  Clotaire dont la sainteté est « une forme qui consiste à ne rien faire d’extraordinaire », en passant par Oreste, « médecin, atteint  de l’amour du Christ de façon incurable. Une opération…de police ne put qu’en faire un martyr ». Il est à parier, qu’à l’exemple de Saint Laurent et sa grille, saint Cécile et sa harpe, saint Jérôme et son lion, Oreste ait hérité d’un attribut qui nous permette de le reconnaître. Serait-ce un gyrophare ? On douterait à moins. On pourra toujours s'en assurer en filant jeter un œil à une publication toute récente des éditions De Vecchi, le Guide des saints et de leurs attributs . Reconnaître et identifier plus de 600 figures chrétiennes par Bertrand Galimard Flavigny. Au format de poche, ce qui est bien pratique pour arpenter les églises parisiennes ou les musées des beaux-arts de province, cet opuscule à double entrée permet astucieusement, une recherche par nom de saint et une autre par attribut. Or, Oreste ne figure pas à l’index. Mais que sont 600 élus dans la "foule immense [d'élus], que personne n'aurait pu dénombrer, de toutes les nations, tribus, peuples et dialectes" évoquée par saint Jean dans son Apocalypse! Pour tout l'or du monde, on ne se serait pas mis à la place de l’auteur qui dut trancher dans le vif du calendrier en implorant sainte Rita d’un côté et en abhorrant le format du bouquin de l’autre. A sa décharge, le nom d’Oreste au premier abord évoque plutôt le fils d’Agamemnon, le faible frère d’Electre, le meurtrier de Clytemnestre sa man-man, la proie favorite des sœurs Erynnies avec en guest-star Mégère. Ah les furies! Ce serait peut-être marrant de se faire une tête de Mégère apprivoisée et d’aller tourmenter le 31 octobre prochain les voisins enchainés à leur tantalesque télévision . Ce serait peut-être marrant. Lorgnette écrite par Valentine del Moral.

LES LIVRES QUI NOUS ONT PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE sont:

actuellement en rayon à la librairie :
Dom Philippe Rouillard Dictionnaire des saints de tous les jours. Suivi d'une étude sur les miracles par Pierre Teilhard de Chardin.
Haute Provence, 1963.
In-16 toilé éditeur, plats encollés.
361 p. dont faux-titre et titre.
Edition originale numérotée.

dans toutes les bonnes librairies:
Bertrand Galimard Flavigny  Guide des saints et de leurs attributs - Reconnaître et identifier plus de 600 figures chrétiennes.
Paris, De Vecchi, 2010.
191 pp.
In-12 broché, couvertures illustrées.

jeudi 14 octobre 2010

La méchante bébête à bon dieu du Gévaudan

L’abbé Pierre Pourcher (1831-1915), enfant de Lozère, abbé du Gévaudan, revint un beau jour les bras chargés d’une presse à bras, d’un lot de caractères d’imprimerie, de rames de papier, de pots d’encre. Il avait décidé de devenir curé-éditeur. 
A parcourir les titres des volumes parus, on constate que ses goûts le portèrent très vite vers les êtres malfaisants en commençant par l’idole des affreux, l'antéchrist. Il fait paraître en 1880, son édifiante radiographie  sous le titre Antéchrist, son temps et ses œuvres d’après l’écriture sainte et les saints pères. Néanmoins, ce seront les apostats régionaux qui bientôt monopoliseront son attention. Il y aura d’abord Matthieu Merle, une brute convertie au calvinisme qui s’auto-bizuta en s’acharnant sur les prêtres catholiques de sa campagne. A tel point, qu’en février 1581, il régnait par la terreur sur tout le Gévaudan, donnant à Pourcher matière à composer et imprimer un saignant Merle et seize cents prêtres massacrés.
Toutefois c’est surtout à la starlette du coin que le bon abbé destina sa meilleure huile de coude. Il se passionna en effet des années durant pour une méchante bébête à bon dieu, la Bête du Gévaudan, véritable fléau de Dieu, comme il la nomma. Consciencieusement, le brave homme compulsa les ouvrages de la bibliothèque Nationale, les articles de MM. André père et fils parus au Bulletin de l’Agriculture, les archives de l’Hérault, les registres paroissiaux. Il parcourut des kilomètres de caillasse pour aller à la rencontre des descendants des victimes afin de recueillir scrupuleusement leurs témoignages. Pourcher avait beau faire ses recherches dans les années 1880, soit plus de cent ans après les faits qui s’étalèrent de 1764 à 1767, le souvenir des carnages était encore vif dans les mémoires. Si on voulait ne citer qu’une seule preuve, on évoquerait le témoignage d’un écossais de passage, un certain Robert-Louis Stevenson, qui en 1879, renvoyait à la popularité de la bête, dans le récit de son Voyage avec un âne dans les Cévennes, précisément quand il vint à brosser le portrait de « deux véritables petites pestes qui ne pensaient qu'à jouer de mauvais tours. L'une [lui avait] tiré la langue, l'autre [l’avait] invité à suivre le chemin emprunté par les vaches ; toutes deux ricanaient et se donnaient de petits coups de coude. Dans les environs, la Bête du Gévaudan [avait] dévoré près d'une centaine d'enfants ; l'animal [lui] devint vite sympathique ».
Mais revenons à nos moutons…à notre âne… à notre Bête plutôt, et concentrons-nous sur son hagiographe. Il se trouve en effet, que l’abbé était lui-même un des descendants de ceux qui approchèrent la calamité à poil. Rares sont ceux qui ont relevé le fait. Il est vrai qu’on l’apprend presque par hasard, en lisant les documents exhumés des archives de l’Hérault : « Un jour du mois d’octobre, Pourcher Jean Pierre, le père de mon aïeul, […] avait fait battre des gerbes toute la journée […] dans la grange au delà du village [de Julianges là même où l’abbé naquit]. Il n’était pas nuit et la neige couvrait tout. [Par une petite fenêtre, il vit quelque chose]. Une espèce de frayeur le saisit. […] Presqu’aussitôt il lui arrive une bête qu’il ne connaît pas, c’est La Bête se dit-il. […] il fait le signe de croix et lui lance un coup de fusil. La bête tombe, se relève, se secoue et sans bouger de place, elle regarde furieuse autour d’elle. Le père de mon grand père lui lance un second coup de fusil, cette fois-ci elle tombe et jette un cri sauvage, se relève, se secoue, et part faisant un bruit semblable à celui d’une personne qui se sépare d’une autre après une dispute. »
Pas besoin d’être Bettelheim ou bien Freud pour comprendre le pourquoi du comment de cette enquête magistrale qui va être publiée à une petite centaine d’exemplaires. Pour bien faire gémir ses presses, l’émule de la Bible et de Gutenberg aurait paraît-il opté pour des caractères d’imprimerie taillés dans le buis. Etant donné la monstruosité du bestiau, on se serait attendu à l’emploi de l’érable, du frêne, de l’aubépine ou du tremble, préconisés dans la fabrication des pieux spéciaux « cœur de vampires ». Mais non, c’est le buis qui fut choisi, le même qui constitue les rosaires, le même qui entre dans les maisons au dimanche des Rameaux. Il faut dire aussi que c’est une essence qui sied particulièrement au travail d’imprimerie. Donc, en 1889, l’abbé commence à imprimer sa somme. Il y met assez d’amateurisme cependant pour que quelques pages bavouillent gentiment sur le papier, que d’autres semblent atteintes d'une phtisie galopante tant elles sont pâles et peu encrées, que certaines lignes aient tendance à se faire la malle en prenant une pente douce mais sans appel.
Cependant, rien ne peut arrêter le lecteur, une fois qu’il a entamé ces 1040 pages. On y suit pas à pas les fringales de la bête et les espoirs déçus des chasseurs régionaux ou royaux, français ou européens. On lit des témoignages totalement saugrenus comme celui d’un piqueur de M. le comte de Montesson, tiré d’une lettre à son maître du 26 avril 1765. Après avoir résumé les lamentables chasses passées, le brave homme confie à son seigneur que ses « six chiens se portent bien » mais que le temps est exécrable plein de « neiges, grêles, foudres, vents et pieds mouillés » et il le prie, s’il n’est pas encore « parti pour le Gévaudan, d’oublier ce voyage, car c’est un pays abominable : très mauvaise nourriture […] que des bouillons rafraichissants faits de mauvais beurre. On ne trouve point de bœuf dans le pays »… En revanche des loups, il y en a des tripotées. De nombreux spécimens sont tués qui ne sont pas la Malebête. On finit par se demander si c’est vraiment un canis lupus que l’on doit traquer. Les colporteurs diffusent alors des images sur lesquelles la bête du Gévaudan prend l’apparence d’une panthère, d’une lionne, d’un singe ou d’un monstre hybride ; les chasseurs tirent souvent dans le mile mais les balles semblent ricocher comme repoussées par une cuirasse ; des témoins la voient rire et se dresser sur les pattes de derrière, les fixer insolemment. Et puis il y a les victimes, quasi-uniquement des femmes, des jeunes filles et de très jeunes garçons. Et puis, il y a ces têtes décapitées, ces corps tués et abandonnés sans avoir été ne serait-ce qu’un peu dévorés, ces vêtements pliés à côté d’une jeune beauté nue et froide. Et il y a toujours ce regard frondeur qui ressemble si peu au regard d’un animal sauvage. Plusieurs ont été pour y voir un pré-serial-killer, au premier rang duquel Grand Papa Pourcher qui sans paraître se rendre compte de l’énormité de son propos, compare l’animal à une « personne qui se sépare d’une autre après une dispute ». Les plus hardis se sont risqués à donner un visage au tueur en série. Il se serait appelé Jean Chastel, aurait été garde-forestier, aurait connu des protections haut placées, se serait trouvé à de nombreuses reprises à proximité des lieux des attaques et surtout aurait été emprisonné en 1765 durant la seule vraie période de latence de la bestiole. Il aurait également été… le tueur de la Bête le 19 juin 1767. On suppute un terrible dressage secret, on imagine des complicités actives, on regrette la police scientifique. 
  Il reste que l’abbé Pourcher s’en tint obstinément au présupposé que la bête était un Fléau de Dieu. N’empêche. N’empêche qu’il acheta le fusil du fameux Chastel. C’est un monsieur Mouton - ça ne s’invente pas - qui se porta acquéreur pour son compte de l’arme célèbre qu’il paya 22,50 francs, somme à laquelle il fallut ajouter le prix de l’envoi au presbytère de Saint-Martin de Boubaux. Et si, malgré lui, le doute s’était insinué lentement dans son esprit. Comme si, ce qu’il avait entendu raconter enfant prenait tout son sens au moment de l’écrire : « quand la Bête lui arriva, Chastel disait les litanies de la Sainte Vierge, il la reconnu[sic] fort bien, mais par un sentiment de piété et de confiance envers la Mère de Dieu, il voulut finir ses prières. Après il ferme son livre, il plie ses lunettes dans la poche et prend son fusil et à l’instant tue la Bête, qui l’avait attendu. C’est de ma pauvre Tata, Agnès Pourcher, sœur du Tiers-Ordre, que je tiens ces détails que Chastel lui-même avait révélées à son père, mon aïeul. » Ben voyons ! La Bête broutait paisiblement pendant qu’il s’abimait dans la lecture de son livre de piété ; la Bête se léchait mignonnement les coussinets pendant qu’il refermait son opuscule ; la Bête se grattait derrière l’oreille quand il plia ses lunettes ; la Bête se roula de contentement sur le sol quand il prit son fusil ; la Bête offrit enfin son poitrail quand il tira ses deux balles bénites… Mais c’est bien sûr ! Finalement, Pépé Pourcher, Tata Agnès et Monsieur le curé n’auraient-ils été les gardiens involontaires de la clé du premier et mystérieux fait divers mettant en scène un serial-killer ? Jack l’éventreur doit se retourner de dépit dans sa tombe.[rédigé par Valentine del Moral]



LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE est actuellement en rayon à la librairie :
Abbé Pourcher, Histoire de la bête du Gévaudan véritable fléau de Dieu, d’après les documents inédits et authentiques. Par l’abbé P. Pourcher, curé de Saint-Martin-de-Boubaux, Lozère.
Saint-Martin-de-Boubaux, chez l’auteur, 1889.
Petit in-12, demi-chagrin, dos à nerfs orné avec en queue les armes des Bragelongne.
1040 pp. dont faux-titre et titre.
Première étude historique complète et toujours inégalée sur le phénomène de la Bête du Gévaudan. Sous cette appellation, on regroupe traditionnellement la série d'évènements qui eurent lieu du 30 juin 1764 au 19 juin 1767. Si cette étude fait encore autorité, c’est que le bon abbé rechercha, compila, et recopia pendant plusieurs années, tous les documents concernant cet épisode. Les archives publiques et paroissiales ont été fouillées par ses soins. Parallèlement, l’abbé Pourcher prit également soin de recueillir les traces de tradition orale, encore bien vivaces à son époque.  Pour en savoir plus ou l'acheter, envoyez-nous un e-mail!

dimanche 26 septembre 2010

En cette fin de septembre 1882, quelle mouche a bien pu piquer Edouard de Beaumont ?

 « A la fin de certaine belle et dernière journée de septembre, j'étais animé des sentiments d'élite […]. Ayant dîné seul, ce qui laisse au sans gêne égoïste son bien-être intact et sa complète élasticité, je jouissais entre chien et loup de ce plaisir qui consiste à se sentir infiniment mieux aimé par soi-même que par les autres, quand, à la lumière rose et dorée de la lampe que l'on venait d'apporter sur la table, j'aperçus devant moi, tombée dans l'eau de la carafe, une des dernières mouches de l'année. » C’aurait pu se passer hier ou avant-hier. La lumière de septembre et les mouches canoniques nous accompagnent il est vrai, fidèlement chaque année.
Pourtant ce Drame dans une carafe, c’est en 1882 qu’il eut lieu, à Dieppe, à la table d’Édouard de Beaumont. Loin de moi la velléité de disserter sur le choix de Dieppe comme lieu de villégiature de fin d’été, étant donné que primo, encore à l’école, je profitai des derniers jours des grandes vacances, les premiers de septembre, en Anjou et en Charente  pour cueillir les mûres et chiper les noisettes et secundo, parce que, malgré une imagination débordante, j’ai un mal fou à vous imaginer vous escrimer fébrilement sur votre clavier d’ordinateur à la recherche d’une chambre libre à Dieppe fin août. Il n’en reste pas moins que d’aucuns, libraires et bibliophiles de notre connaissance sont fous de cette ville qu’ils nous vantent comme un lieu éminemment balnéaire, nous serinant cet adage éternel tiré de L’art de péter, cet essai de Thomas-Nicolas Hurtaut paru en 1776 : « Pisser sans péter, c'est comme aller à Dieppe sans voir la mer »
Mais ne nous égarons pas. Si ces lignes de Beaumont, qui sont les premières d’Un drame dans une carafe (Paris, Jouaust, 1882) doivent retenir notre attention, c’est qu’elles introduisent un cas de conscience automnal des plus intéressants, dont la mouche qui surnage dans la carafe est l’enjeu. En effet, si elle s’était jetée du haut du goulot en plein mois de juillet, l’auteur aurait évidemment pris « le parti de l’empereur Domitien, qui se plaisait à les empaler toutes vives, [les mouches] avec un poinçon ». Pour sa défense, il faut reconnaitre qu’à Rome, les étés sont fournaises et qu’en ce temps-là, les empereurs avaient toute licence pour inventer les turpitudes de tout crin. Suétone raconte même qu’un certain  Vibius Priscus, auquel on demandait si quelqu’un s’entretenait avec Domitien, ce à quoi il avait astucieusement répondu : « Ne musca quidem (pas même une mouche) », paya son bon mot de sa vie. Or, Beaumont est français et nous sommes en septembre. Aussi il va hésiter, se tâter un peu, et rapidement sortir la mouche mourante de l’eau. Puis il va prendre tout son temps à l’observer. « Séchée en s’épongeant sur la nappe », « ragaillardie par la chaleur de [sa] lampe »,  elle commence en effet « petite patte deci, petite patte delà », à « rentrer en possession de sa toute petite âme », en accomplissant « une de ces toilettes prétentieuses qu’avec tant de satisfaction nous avons vu faire, sur le minuit, à certaines maitresses élégantes et très soignées ».
A partir de ce moment, Beaumont (1812-1888), qui à la ville est un peintre apprécié, artiste du livre reconnu, amateur d’escrime et le fondateur éclairé de la société des aquarellistes, Beaumont dévie sur son sujet de prédilection : la femme. Déraper serait plutôt le verbe juste puisqu’il va démontrer que mouchette et nénette, pour lui, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Il voit en « ces [deux] évaporés chefs-d’œuvre », « la même activité incohérente, affolée, fantasque, infatigable, la même façon de s'agiter en zigzag, sans raison et sans but, sous le soleil, ou bien de tourner en cercle sous les lustres des salons. La même inconscience du vrai, de l'impossible, de l'éternelle vitre enfin, contre laquelle, au réel et au figuré ; femmes et mouches se butent imperturbablement depuis le premier moraliste et le premier vitrier. Les femmes ont, comme les mouches, la même persévérance dans l'action taquine, la même obstination à poursuivre qui les fuit ou qui les chasse. Remarquez également cette similitude dans leurs manières d'agir : les mouches, qui se posent avec effronterie sur notre visage, y choisissent d'ordinaire cette même saillie centrale dont les femmes, afin de nous mener par là où elles veulent, s'emparent tout de suite dès qu'elles ont été tant soit peu — absolument — en face de nous. De plus, si, pendant la belle saison, en n'importe quelle ville du monde civilisé, vous entrez chez un confiseur, chez un fleuriste ou chez un pâtissier, vous y trouverez à coup sûr, ainsi que devant toutes les glaces et miroirs des beaux magasins, des femmes coquettes et de fines mouches. »
 
Je ne sais pas vous, mais moi, à la place de la jeune femme, malheureusement anonyme, à qui fut dédiée cette pochade mouchetée, je me serais légèrement vexée. Et à son Doudou chéri qui claironnait tout haut qu’elle possédait « Un corps d'albâtre, / Un sein d'ivoire, /Des lèvres de corail, /Des dents de perle, / Des yeux en saphir, / Des sourcils d'ébène ,/ Et des cheveux d'or », j’aurais tout de go répondu qu’à la mouche placée sur son sein gauche, sa main adroite n’aurait plus droit.
Le comble de l’histoire est que la « légère protégée » du dessinateur, cette mouche sauvée des eaux alla dans le quart d’heure brûler vive à la lampe de son bienfaiteur qui, pour abréger ses souffrances, la saisit, la roula dans une feuille de rose et la noya dans la carafe. Tout ça pour ça me direz-vous.
Oui, mais il y a à la finesse de l’écriture, l’éloge du temps que l’on prend et encore les dessins charmants de Louis Leloir (1843-1884), ami de Beaumont qui pour le convaincre de laisser publier son texte par leur éditeur Jouaust, s’empressa de croquer des mouches légères, à l’endroit, à l’envers, volant, trottinant, s’époussetant et de les placer dans les marges et entre les lignes de ce petit drame de septembre. Le cartonnage éditeur qui se ferme par deux liens de ruban vert reprend un de ses dessins sur le premier plat. Seul le frontispice nuit à cette atmosphère bourdonnante : il présente un corps de femme ensommeillé et nu, s’étirant, posé sur le fond blanc de la feuille, comme en apesanteur. Un sourire esquissé fend le joli visage qui s’éveille. C’est certain : elle ne sait pas encore qu’on l’a comparée avec insistance à une mouche noire et stupide de surcroît. « Bzzz Bzzz, Chuis pas une mouche ! »
LE LIVRE QUI NOUS A PERMIS D’ÉCRIRE CETTE LORGNETTE EST actuellement en rayon à la librairie. Il s'agit de :
Édouard de Beaumont, Un drame dans une carafe.
Paris, Librairie des bibliophiles, 1882.
In-8, cartonnage éditeur illustré d’une colonie de mouches au dessus d’une toile d’araignée. Edition originale, limité à 500 exemplaires.
Frontispice et dessins in texte par Louis Leloir. (10)-LXII pp. Quelques traces de pattes de mouches, ordinairement nommées mouillures ! En savoir plus ou commander : envoyez-nous un e-mail!