samedi 24 avril 2010

La classe ça ne s’acquiert pas, c’est ciné !

  La classe ça ne s’acquiert pas, c’est ciné ! On vous le prouve avec la plaquette du film des Perles de la couronne de Guitry.
   12 mai 1937. Cinéma Marignan. Première des Perles de la couronne. Les lumières s’éteignent, les bobines se mettent à tourner, le scénario de Sacha Guitry commence à se dérouler, les dialogues à fuser. Les dandys ont laissé tomber à leur pied le livret de présentation du film, les élégantes l’ont plié en deux puis en quatre pour tenter de le faire entrer dans leurs minuscules pochettes du soir.
   Qu’ont-ils fait là ! Il ne fallait pourtant qu’un coup d’œil à la plaquette pour s’en enticher éperdument. Elle est un décor de plus à ajouter aux « 90 décors, 50 vedettes, 200 seconds rôles, 1500 figurants, 8 millions de dépenses » vantés en bas de l’affiche originale du film.
   La couverture ivoire présente un gaufrage ton sur ton appuyé sur la devise anglaise « Dieu et mon droit » qui se fait discrète devant le titre calligraphié indiquant simplement « mai 1937 » cependant qu’à l’intérieur attendent 10 photogrammes imprimés en noir sur papier doré contrecollés. Outre le portrait de Guitry en fumeur invétéré, on découvre d’hallucinants « instantanés historiques » des scènes filmées en… 1518, 1580, 1590, 1788, 1796, 1815 et 1865.

Pour résumer l’astuce du scénario il suffit de savoir qu’un historien, Jean Martin (Sacha Guitry) raconte à sa jeune épouse Françoise (Jacqueline Delubac) l'histoire fabuleuse d'un collier composé de sept perles fines, jadis offert par le pape Clément VII à sa nièce Catherine de Médicis, future reine du futur roi de France Henri II. Seules quatre des perles remises à Élisabeth 1re peu après l'exécution de Marie Stuart semblent avoir traversé les époques, scellées aux arceaux de la couronne royale britannique. Or s’il fait ce récit c’est qu’il a décidé de remonter jusqu’aux trois perles disparues, bientôt talonné dans son enquête par un officier de la Maison Royale Anglaise et par un camérier du pape.
L’aventure s’émaille donc naturellement de flashbacks historiques dont sont tirés les photogrammes dorés de la plaquette de présentation. L’emploi du photogramme, qui correspond à la plus petite unité de prise de vue dont un film est constitué à raison de 24 images par seconde, donne une authenticité au propos de Guitry et rallie immanquablement le lecteur à sa cause cinématographique.
   Le lecteur devenu spectateur retrouve de surcroît les dialogues drôles et décalés d’un Guitry en pleine forme.
   Jugez vous-même :
« A Fontainebleau. Le Roi François Ier pose pour Clouet.
François Ier. - Clouet ! est-ce que vous savez comment sont les jambes de mon cousin le Roi d'Angleterre Henry VIII?
Clouet. - Non, je l'ignore, Majesté !
Au même moment, en Angleterre, Hans Holbein termine le portrait du Roi Henry VIII.
Henry VIII.
- Our brother of France is no ill-favoured man but we deem his legs not to be handsome as our own. (Notre frère de France n'est pas un homme laid, mais nous estimons que ses jambes sont moins belles que les nôtres.)
A Fontainebleau.
François Ier.
- Il est convaincu qu'elles sont plus belles que le miennes. J'en doute fort, bien qu'il soit un assez bel homme. (Le Roi se déplace en parlant) Or, savez-vous que cette question, qui devrait être secondaire, est le point de départ d'une rivalité qui retarde sans cesse une alliance difficile à conclure - et pourtant souhaitable - entre l'Angleterre et la France. Vous travaillez, Clouet?
Clouet. - Oui, Sire, je travaille.
François Ier.- Vous me donnez l'impression de quelqu'un qui reste immobile, figé devant son travail.
Clouet. - Immobile, Seigneur ! Si Votre Majesté pouvait l'être un peu plus, je le serais bien moins.»
   Un critique dont le nom a été mangé par le temps avait écrit à la sortie du film dans Cinaedia : « Production de type "international" la mieux conçue et la mieux réalisée que soit. Elle est d'une qualité "universelle" qui le rend compréhensible et assimilable par tous les publics de France, d’Angleterre, des États-Unis et d'Italie. A ce point de vue, elle marque une date dans l'évolution du cinéma parlant et de la reconquête du caractère "universel" du cinéma au temps du muet. »
On reste en effet sans voix, bercés par celles d’Arletty, de Pauline Carton et de Guitry et babas devant la beauté de Jacqueline Delubac alias madame Martin et Marie Stuart et…Joséphine de Beauharnais.

En rayon actuellement à la librairie //

[Guitry], Les Perles de la couronne
Paris, Tobis, (12) pp.
In-4 broché, couverture gaufrée et imprimée.  [12] pp.
1 photographie de Sacha Guitry imprimée en noir sur papier doré contrecollée, suivie d’un fac-simile d'autographe et  9 photogrammes imprimés en noir sur papier doré contrecollés d’après  des clichés de Raymond Voinquel représentant différentes époques du film : 1518  et Clément VII, 1580 et Marie Stuart, 1590 et Henri IV, 1788 et La Du Barry, 1796 et Bonaparte, 1815 et Napoléon, 1865 et Napoléon III, 1937 en fin et le couronnement de S.M. George VI.
Au centre, étalée sur une double page, on trouve la distribution complète du film.



Instantanés du Salon international du Grand Palais 2010 [15-18 avril]

Nous avons eu le soleil


 Nous avons accueilli des bibliophiles de tous poils.

 Nous avons aimé l'happening livresque d'Aprille Best Glover 
Retrouvez-la :

samedi 10 avril 2010

Les fondateurs de l’histoire de l’art, Winckelmann et de l’ethnologie, Prichard mettent à leur sauce l’adage royal et s’écrient « Ma vie vaut bien une messe ».

Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), né allemand et protestant, mourra catholique et hellène de cœur.
James Cowles Prichard (1786-1848) quant à lui, qui naquit quaker, embrassera jeune homme la religion anglicane.
Deux conversions parmi d’autres me direz-vous. Pas tout à fait. Les deux hommes à cinquante ans d’intervalle prirent cette lourde décision, mûs par une même et entêtante pensée qui se résumait dans l’adage royal braillé par le futur Henri IV en 1593 : « Paris vaut bien une messe » et barboté par ses suiveurs en « Ma vie vaut bien une messe ». Comme le bon mot était assez apocryphe, il n’y avait pas de blasphème à le mettre à sa propre sauce.
On ne peut pas ne pas admirer le cheminement de ces deux hommes opportunistes certes mais non cyniques, restés d’ailleurs leur vie durant, attachés au sacré et à Dieu.
Prenez Winckelmann : il était protestant mais se passionnait pour les antiquités grecques et romaines. C’était fort ballot à une époque où les plus beaux restes antiques étaient aux mains de collectionneurs catholiques, sous la protection du Vatican ou enfouis en terre italienne à l’exemple de Pompéi et d’Herculanum pétrifiées par le Vésuve. Diable ! Que faire ? Se rabougrir sur pied ou avancer dans la lumière quitte à s’y faire carrément bruler une réputation naissante? L’homme est bon, l’homme est grand. L’homme est au centre du monde : le vieux Montesquieu, les jeunes Rousseau et Diderot l’écrivaient alors à tour de bras. Aussi, Winckelmann se convertit au catholicisme. Sa démarche pétrie du calme spirituel expérimenté dans son enfance s’assaisonnait d’une touche de paganisme blanc de la couleur perdue des marbres anciens.
Voyez Prichard élevé au milieu de la « société des Amis » qui pratiquait le culte « non programmé » et ne s’accommodait ni de rites ni de sacrements, toute la vie étant par essence, sacrée pour les quakers. C’était embêtant pour qui voulait faire sa médecine au « Royal College of Physicians » réservé aux anglicans bon teint. Ventrebleu ! Que décider ? Se limiter à la clientèle quaker ou dispenser « la sureté de son diagnostic et la rapidité et l’énergie […] dans l’administration des remèdes » à tout Bristol et à ses alentours ? Mépriser en bon Ami les textes et les systèmes religieux et remballer du coup sa théorie sur l’origine de l’homme ? Taire ses découvertes linguistiques ? Ça ne pouvait décidément pas en rester là : Prichard se décida à passer le pas et se tourna vers  l’Evangélisme qui lui ouvrait les portes de l’université, les bras d’une clientèle souffrante, le monde des idées enfin. Il put alors développer, avant Darwin, son hypothèse de monogénisme n’hésitant pas à affirmer que l’être humain était originellement noir. Il prit aussi le temps de démontrer que de nombreux parlers apparemment aux antipodes se rejoignaient en une même langue indo-européenne.
De nos jours, qui sait, pour quelque raison fallacieuse,  les deux hommes n’auraient pas pu non plus s’exprimer. Et, autre temps, autres mœurs, il nous semble que leur douloureuse conversion n’aurait peut-être pas suffi à leur laisser le champ libre, une autocensure des idées gavée de politiquement correct envahissant nos consciences.
Il n’en reste pas moins que leur contribution à l’humanité n’aura pas ému leurs contemporains : Winckelmann finit assassiné à Trieste le 8 juin 1768, par un mauvais garçon, un certain Francesco Arcangeli qui séjournait dans la même auberge et à qui il avait imprudemment montré des médailles antiques que l’impératrice Marie-Thérèse lui avait offertes. Prichard, nommé en 1845, « commissaire de la  Folie », mourut trois ans plus tard en 1848 officiellement de rhumatisme articulaire aigu, réellement de dévouement envers son prochain.

En rayon actuellement à la librairie //
Johann Joachim Winckelmann. Histoire de l’art chez les anciens. Par Mr. J. Winckelmann, président des antiquités à Rome [...]  Ouvrage traduit de l’allemand.
Amsterdam, chez Van Harrevelt, 1766.
2 volumes in-8 demi-basane, pièce de titre rouge. Reliure légèrement frottée.
Nombreux bandeaux et illustrations in texte gravés sur cuivre. Faux-titre, titre, LVI, 360 pp. et XXVIII, 343 pp.
Avant Winckelmann, étudier l'art signifiait soit écrire la biographie d'un artiste (voir Cellini dans ce même catalogue), soit s'intéresser au sujet des œuvres dans une perspective historique ou littéraire. A partir de l'Histoire de l'art chez les anciens,  il sera désormais possible d'envisager l'art pour lui même et de le penser pour ce qu'il est intrinsèquement.
Quand on sait que de protestant, Winckelmann se convertit en 1754 à un catholicisme qui lui ouvrait les portes des bibliothèques et des collections romaines, l’appui des cardinaux, on comprend mieux la détermination du père de l'histoire de l'art qui dut penser que « l’art vaut bien une messe ».
A la suite de la préface, on trouve « Un catalogue des livres cités dans cet ouvrage » qui préfigure les futures bibliographies d'histoire de l'art.
Edouard Pommier, Winckelmann, inventeur de l'histoire de l'art Gallimard - Bibliothèque des histoires 2003.
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James Cowles Prichard.  Histoire naturelle de l'homme, comprenant des recherches sur l'influence des agens physiques et moraux considérés comme causes des variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines, par J.C. Prichard, [...]  traduit de l'anglais par le Dr F. Roulin, [...]
Paris, J.-B. Baillière, 1843.
2 volumes in-8, plein veau. Tome I: IX pp. dont titre et faux-titre, table des figures, 416 pp.  Tome II: faux-titre, titre, 404 pp.
90 figures en noir sur bois dans le texte et 40 hors-texte en 39 planches soit: 5 en noir et 34 coloriées, la dernière planche présentant deux portraits numérotés 39 et 40.
Première édition française parue la même année que l'édition anglaise.
Avant Darwin, Prichard (1786-1848) formule les bases de l'ethnologie et de l'anthropologie moderne en affirmant une même origine à tous les êtres humains. Il est aussi par ses travaux sur les langues et plus spécialement sur « la permanence des langues à la variabilité des physionomies ethniques », à la base de ce qu’on appellera plus tard l’indo-européen. Pourtant ses suiveurs escamotèrent plus ou moins sciemment son travail, considérant que Prichard n’avait cessé de se fourvoyer dans ses hypothèses monogéniste et linguistique!
Outre la place influente que ne doit plus perdre cet ouvrage dans l’évolution de l’histoire des idées, il vaut également pour la qualité des planches en hors-texte coloriées et gommées, gravées par Choubard. On notera la très belle suite d’une douzaine de portraits d’indiens d’Amérique.
Outre ses recherches en ethnologie, Prichard fut toute sa carrière durant, médecin à Bristol, et reconnu pour « la sureté de son diagnostic et par la rapidité et l’énergie qu’il mettait dans l’administration des remèdes ». Pour arriver à faire ses études et avoir le droit d’exercer, il avait préalablement du se convertir. Né quaker, il se tourna opportunément vers l’évangélisme qui lui ouvrit les portes de l’université réservée alors aux seuls membres de l’Eglise anglicane.
Sabin, 472. Quérard VI, p. 81. Sabin, 65478. Paul Jorion, Un Ethnologue proprement dit. in L'Homme, 1980, tome 20 n°4. Formes de nomination en Europe. pp. 119-128. Claude Blanckaert, Un fil d'Ariane dans le labyrinthe des origines  in Revue d'Histoire des Sciences Humaines n° 17.
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vendredi 2 avril 2010

Tours de magie de cigarettes ou Comment on a subtilement évolué de « Je vais te faire la guerre du feu » à « T’aurais pas du feu par hasard? »

C’est merveilleux d’être magicien : on peut au gré des théâtres d’Europe, d’Amérique, d'Australie et d'Inde changer son nom de scène et se faire passer ici pour Keith Clark l’unbelievable ou là, pour Pier Cartier l’époustouflant. On n’est pas obligé d’avouer son étude forcenée et soutenue de la musique et l’art dramatique, ni de prouver ses talents aux anneaux, au fleuret ou sur la glace. Mais surtout on peut, comme ça, sur un coup de tête, rédiger la première bible des tours de cigarettes. 
Et, c’est précisément ce que fut et fit le magicien Pierre Feyss (1908–1979) en révélant pour la première fois les arcanes de la jeune discipline des tours de magie à base de clopes.
Parue initialement en 1937, à New York, chez l’auteur, l’Encyclopedia of Cigarette Magic ne fut traduite en français et publiée chez Payot qu’en 1958. Les illusionnistes français et unilingues en piaffaient d’impatience car « Keith Clark grâce à un travail important, minutieux, venait de livrer à tous ses confrères magiciens [anglophones], sans s’occuper du risque qu’il courrait en donnant des armes à la concurrence, le fruit d’années de recherches et de mises au point d’une manipulation nouvelle délicate ».
Cette micro-révolution atteignit donc finalement l'hexagone sous le titre simplement traduit d’Encyclopédie des tours de cigarettes : les 322 pages de claires explications étayées de planches photographiques éloquentes et commodes à utiliser rendaient cette bombe à volutes fichtrement facile d’emploi.
Keith Clark, poussa la philanthropie jusqu’à éduquer ses petits camarades en leur rédigeant un court mais saisissant historique de la cigarette.
Enfin, pour tous les fumeurs qui nous lisent, il permit de choisir n’importe quelle cigarette du moment qu’elle fut américaine, car l’américaine, c’est bien connu, brûle lentement et régulièrement, n’émet pas trop de fumée et surtout sa cendre ne se détache pas d’un bloc mais se « désagrège en produisant une notable pluie d’étincelles ».
Au détour d’un paragraphe on prend alors conscience que l’homo sapiens sapiens est resté fort proche de l’homo erectus d’il y a 500 000 ans à la différence près que sa fascination du feu a subtilement glissé de « je vais te faire la guerre du feu ! » à « dis, t’aurais pas du feu par hasard? ». 
Qu’importe ! Dans les diners en ville non-fumeur, on insistera bientôt pour que vous l'allumiez votre cigarette.  Vous aurez alors s’il vous plait une pensée pour Keith Clark qui après avoir mis noir sur blanc tout son savoir dans plusieurs autres livres, toucha au cinéma, écrivit pour la télévision américaine, se produisit encore sur les scènes mondiales pour mieux fuir par la sortie des artistes et se retira finalement loin de l’agitation humaine. L’histoire ne dit pas s’il en profita pour s’en griller une, sous la lune, caressé par une petite brise chaude emportant ses éphémères mais gracieux ronds de fumées.

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Keith Clark  Encyclopédie des tours de cigarettes traduit de l’anglais par Maurice Sardina, ancien rédacteur en chef du journal de la Prestidigitation. Préface de A. Mayette.  Avec 31 planches.
Paris, Payot, 1958.
In-8 broché, couverture illustrée en deux tons.
322 pp, 31 planches de photographies.
Exemplaire en partie non coupé. Les photographies sont numérotées de telle sorte qu’il soit facile de s’y référer en lisant le déroulement d’un tour.
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vendredi 26 mars 2010

Et tout de go, Voltaire traita d’ingrate Laure de Sade, la muse de Pétrarque.

Alors voilà. L’abbé de Sade, celui-là même qui recueillit pour quelques années son neveu Donatien âgé de 4 ans, le futur divin marquis, l’abbé de Sade donc, fait paraître en 1764, Mémoires pour la vie de François Pétrarque […]. Pétrarque et lui avaient élu comme refuge à quelques siècles de distance, le même coin de Provence, dans les parages de l'Isle-sur-la-Sorgue : ça crée des liens. Pétrarque à la fontaine de Vaucluse, Sade en son château de Saumane vécurent parmi les livres, entourées de femmes, portée par une muse.
Cette muse qui sous-tend toute l’œuvre du poète et qui provoque l’étude de l’abbé, c’est Laure. Laure de Sade.
Voltaire, vieil ami épistolaire de Jacques-François de Sade, à la réception de son livre lui écrit de Ferney, le 12 février 1764 : « Vous remplissez, Monsieur, le devoir d'un bon parent de Laure et je vous crois allié de Pétrarque, non seulement par le goût et les grâces mais parce que je ne crois point du tout que Pétrarque ait été assez sot pour aimer vingt ans une ingrate ». Imaginez-vous en effet, une belle péronnelle de 19 ans, qui tape dans l’œil de celui qui déjà renouvelle la poésie italienne. Imaginez-vous ensuite cette femme, « au corps si beau épuisé [selon les dires même de Pétrarque] par de nombreuses maladies et des maternités fréquentes, [ayant] beaucoup perdu de sa première vigueur ». Imaginez-vous enfin, cette femme de quarante ans mourant de la peste. Et déjà je sens le souffle voltairien vous étourdir.
Et pourtant il vous suffirait de lire Pétrarque pour balayer d’un haussement d’épaules la petitesse d’Arouet. Il vous suffirait de savoir  que « le renom de Laure a allumé en [lui] le désir de la gloire », et que l’amour a tiré de son cœur « des paroles et des œuvres telles qu’ [il] espère [se] rendre immortel, quand bien même [il] en devrait mourir ».
Et Etienne Gilson d’enfoncer le clou en écrivant : « cette étonnante fidélité, où Baudelaire verra l’une des marques les plus sûres du génie, ne s’affirme sans doute si victorieusement chez les plus grands que parce qu’elle est avant tout celle du génie envers lui-même ».
Mais les histoires d’amour, fussent-elles platoniques, ça énerve durablement. Nous en prendrons pour preuve la périlleuse entreprise de monsieur Nicholas Mann, professeur anglais d'histoire de la tradition antique au Warburg Institute de Londres, qui en 1994 au cours des assises de l'Institut d'Études Latines qui se tenaient à la Sorbonne tenta de nier l’existence de Laure. Il s’attacha à relever les multiples homonymes dont Pétrarque usait pour qualifier sa muse : Lauro (le laurier), l'aura (le vent), l'aureo (le doré), considérant que cette multitude d’images prouvait l’existence allégorique de l’aimée. Le professeur Mann oubliait dans son énumération de citer l’utilisation récurrente du tendre diminutif de  Laureta. Détail !
Il fit ensuite un peu d’arithmétique littéraire cherchant à  prouver « que le poète aurait créé une structure idéale de 3 x 7 dans laquelle il aurait intégré une Laure imaginaire. De 1327 à 1341, après quatorze ans d'amour et de composition poétique, il fut couronné de lauriers et décida de faire mourir sa muse sept ans plus tard, en 1348 ».La belle affaire !
A tout crin romantiques, nous préférons croire dans le marbre sculpté d’après le portrait perdu des amants platoniques peint par Simone Martini, immense peintre siennois, proche de Pétrarque et de tous les amoureux de peinture ancienne. Outre l’amitié qui liait le peintre et le poète, on remarquera que Laure y a l’œil un peu triste et le double menton affleurant. Ainsi donc elle avait vieilli. Ainsi donc elle avait vécu. Ainsi donc elle allait survivre éternellement dans les vers de Pétrarque.
Biblio : Étienne Gilson //  L'École des muses, 1951. Pétrarque, Virgile. Manuscrit enluminé d’une page de titre par Simone Martini, circa 1336, Biblioteca Ambrosiana, Milan.

En rayon actuellement à la librairie //

 Abbé Jacques-François-Paul-Aldonce de Sade.  Mémoires pour la vie de François Pétrarque tirés de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec des notes ou dissertations, & les pièces justificatives.
Amsterdam, Arskée & Merkus, 1764.
3 volumes in-4, demi-vélin, pièces de titre et de tomaison en maroquin.
1/  Faux-titre, titre, CXIX, 447, [1], 79 pp. 2/ Faux-titre, titre, XXIV, 495, [1], 82 pp., errata, 3/ titre, 811 pp., errata, 102 pp.  
Un bandeau ouvre chaque volume : Pétrarque face au portrait de Laure porté par Cupidon, arc et carquois à terre bandeau ; Pétrarque dans sa solitude sur une berge ; le marbre sculpté d’après le double portrait peint par Simone Martini et trouvé à florence par Bindo Peruzzi. Les pages de titre sont ornées d’une même vignette de titre présentant Pétratrque et Laure dans des médaillons
Quérard, VIII,303. « Le fait que la plupart des exemplaires de cet ouvrage ait passé en Italie et en Angleterre le rendirent rare ».
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vendredi 19 mars 2010

Emile Zola n’était pas contre une petite ligne…de cocaïne.

Autre temps, autres mœurs. 
Au XIXème siècle, on n’hésitait pas faire bucher les écrivains et à faire trimer les illustrateurs pour lancer un nouveau produit.
Voilà qu'en 1870 Angelo Mariani, préparateur en pharmacie de son état, finit de mettre au point un breuvage vineux à base de Bordeaux rouge et d'extraits de feuilles de…coca : le vin Mariani. Chaque verre de sa potion magique, parfaitement légale, contenait sous ses airs inoffensifs l’équivalent d’une ligne de cocaïne pure !
Personne ne prit le temps de s’alarmer : Charles Baudelaire avait bien fait paraître en 1860 ses scandaleux Paradis artificiels, mais il n’y devisait que du haschich et de l'opium. Et puis, on était encore bien loin de l’ouverture du laboratoire expérimental de Woodstock.
Or donc, benoitement, Mariani allait faire appel aux stars littéraires de son époque pour faire sa publicité. Ayant sans doute reçu et testé un carton de douze bouteilles, Emile Zola pour sa part écrivit en 1895 à l’apprenti sorcier: « J'ai à vous adresser mille remerciements, cher Monsieur Mariani, pour ce vin de jeunesse qui fait de la vie, conserve la force à ceux qui la dépensent et la rend à ceux qui ne l'ont plus ». 
Le préparateur en pharmacie poussera son idée marketing jusqu’à créer chez Floury, une collection Angelo Mariani, constituée de contes publiés à la fois en édition de luxe ( grand format in-4) réservées plus spécialement aux bibliophiles et en édition populaire (petit format in-32) avec la même illustration destinée aux crédules de l’époque, ancêtres de nos accrocs de « parapharmacie ».
Parmi ces amusants petits contes, on peut citer l’Explication de Jules Clarétie illustrée avec fougue par Robida, qui s’interroge sur les causes de la forme olympique et perpétuelle d’Héraclès, l’homme aux douze travaux, aux amours musclées et aux voyages nombreux. Les causes se résument en une seule: c’est, comme de bien entendu, grâce à la coca et sur les conseils du centaure Chiron, qu’il put selon l’auteur  « à [son] gré, exterminer les Amazones par la Mort ou par l’Amour ».
Lire le texte intégral  http://www.bmlisieux.com/archives/explicat.htm

Actuellement en rayon à la librairie //
Jules Clarétie Explication. Illustrations de Robida.
Paris, Floury, Petite bibliothèque Mariani, contes à la coca. 1896.
In-32, demi-percaline orange, couvertures orange conservées. 41, [1] pp.
Illustrations en noir à toutes pages par un Robida très inspiré par le texte succulent de Clarétie. 
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jeudi 11 mars 2010

Sur les traces du "gang du jardin libéré"!


L’un fut prophète en son jardin mais fit venir à lui les grands de son monde ; l’autre quelques années plus tard, fut prophète en son pays mais s’expatria au Canada; l’un était français, l’autre anglais. Pourtant à eux deux, ils forment le «gang du jardin libéré», rejetant les alignements à la française et les étendues gazonnées, ordonnées et désertes. Et comme il faut, comme dans toutes bonnes histoires, un personnage féminin, il incombera à la reine de France Marie-Antoinette, admirative de l’un et inspiratrice, sans aucun doute, de l’autre.
Claude-Henri Watelet en 1774 de France et John Plaw en 1823 d’Angleterre auront révolutionné par leurs écrits et leurs dessins
l’art du jardin tellement indissociable de l’art de vivre.

Actuellement en rayon à la villa browna //

[Jardins],
Claude-Henri Watelet, Essai sur les jardins.
Paris, Prault, Saillant & Nyon, Pissot, 1774.
In-8, en brochage d’attente. Faux-titre, titre, 160, (4) pp.
Edition originale.
«Ramenant mes regards, après ce premier coup d’œil, […] je les arrête à la ferme. Un amas de bâtimens, de cours, d’enclos fixe ma vue, & excite mon intérêt. Alors j’ai un peu de curiosité pour le jardin qui ne me promettait qu’une ennuyeuse uniformité » : non ce n’est pas la reine Marie-Antoinette qui s’exprime ainsi mais bien Claude-Henri Watelet (1718-1786) dans son Essai. Personnage touche-à-tout, à la fois conseiller du Roi, receveur général des finances, peintre, dessinateur, voyageur infatigable, membre de l’Académie Royale, il est arrivé jusqu’à nous d’abord comme théoricien du jardin. En cette seconde moitié du XVIIIe siècle, le jardin à « la Le Nôtre » ennuie. Watelet lui invente un successeur, un jardin pittoresque «qui doit être un tableau devant lequel il faut s’arrêter » et duquel émergera le jardin à l’anglaise. Dans les courts chapitres de son essai écrit en 1764 et publié en 1774, il dresse des principes de composition, rappelant l’importance de la nature du terrain et de l'exposition ; des éléments modérateurs que sont les fermes ornées, les grottes, les arbres, les eaux, les fleurs, &c... La fin de l’essai prend l’allure d’une « lettre à un ami » dans laquelle Watelet décrit un jardin idéal qui s’il ne le nomme pas, n’est autre que le sien, celui du Moulin Joly à Argenteuil. La parution de l’essai fut suivie d’une visite sur place de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui a n’en pas douter s’en inspira au moment de demander à Mique de faire naitre son hameau (1778-1782) dans le domaine de Trianon que Louis XVI lui avait offert en 1774. Springer, p. 62 Ganay, 82. Source : conservatoire des Jardins et Paysages.
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[Jardins],
John Plaw. Ferme Ornée or Or Rural Improvements. A Series of Domestic and Ornamental Designs Suited to Parks Plantations, Rides, Walks, Rivers and Farms [...]
London, Taylor, 1823.
in-folio, plein papier moderne. Titre, 14pp., 38 aquatintes tirées en bistre sur papier fort.
Planches en parfait état. Nouvelle édition de cette
Ferme ornée dont la plupart des dessins correspondent à des projets réalisées avant 1795 par l’auteur. S’il fut l’’un des premiers architectes d’importance à immigrer en Amérique du Nord britannique, Plaw (c.1745–1820) publia avant de partir trois ouvrages qui forment sa principale contribution à l’architecture. Sa Rural architecture ; or designs, from the simple cottage to the decorated villa [...], sa Ferme ornée ; or rural improvements [...], ses Sketches for country houses, villas, and rural dwellings [...]ont largement contribué à poser les standards de l’architecture de campagne et de villégiature qui fut largement en vogue au début du XIXème s. Dictionnaire biographique du Canada.
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